‹ La bataille littéraire (volume 4)Chapitre 33 sur 78 · THÉODORE DE BANVILLE · texte numérisé non relu

THÉODORE DE BANVILLE

Madame Robert. — 1887

Un maîU'e poète, qui est aussi un maître prosateur, Théodore de Banville, vient de publier, chez M. Dreyfous, Madame Robert; Madame Robert est une des vingt-cinq étincelantes nouvelles qui sont renfermées dans ce livre qui suffirait à la réputation d'un écrivain.

J'ouvre au hasard et je trouve un chapitre intitulé : le Naturel; les anecdotes qu'il contient sont prises sur le vif ; c'est un député qui, ancien chef de musique, ne peut s'empêcher de battre la mesure quand il parle à la tribune ; un riche bourgeois qui autrefois restaurateur ne peut se défendre de se

promener dans ses salons une serviette sous le bras, c'est... lisez plutôt ce fragment; il s'agit d'un peintre; qui va se marier avec son modèle ; Lucile est charmante de tous points et va devenir certainement une fidèle épouse, si elle consent à dire le fameux : oui! Mais le mariage ne l'attire pas autrement, et aux sollicitations du peintre elle répond invariablement :

A quoi bon? Mais Sougère lui fit enfin comprendre que, pour lui comme pour elle, cela serait plus convenable ainsi. Mais, en même temps, il hasarda une prière, timidement et comme à regret. Jusque-là, pour mettre les livres en ordre, pour visiter le linge, pour épousseter les bibelots précieux, Lucile, tranquille et gaie, allait et venait dans le costume qui lui était naturel, c'est-à-dire nue comme une Dryade dans la forêt ou comme une Naiade dans le ruisseau d'argent qui murmure. Sougère osa lui insinuer qu'elle devrait adopter peut-être une tenue un peu moins initiale. Lucile Esparvier se soumit de bonne grâce, et dès lors on la vit toujours en robe très montante, et même avec une fraise qui cachait entièrement son cou, pur comme celui de Niobé. Mais, à partir de ce moment-là, elle fut souvent absente pendant deux ou trois heures, et le peintre se désola, sentant de nouveau se poser sur lui la griffe amère de la Solitude.

L'atelier de Jacques Sougère est situé au rez-de-chaussée. Un jour, Comme il avait accompagné Lucile jusque sur le pas de sa porte, et comme, la regardant s'éloigner, il tâchait, malgré ses mauvais yeux, de l'apercevoir encore, la portière de la maison, qui balayait le trottoir et qui ne vit pas Jacques, dit à une commère, en désignant de loin Lucile :

— Oui, c'est la moiseUe qui reste au cintième, et qui ne

reçoit jamais âne qui vive. Sûr qu'elle conspire pour les ducs d'Orléans, ou qu'elle fait des billets de banque en fausse mounaie !

Jacques Sougère monta péniblement l'escalier, et, arrivé au cinquième étage, n'eut pas besoin de se deman 1er quel était l'appartement de Lucile. C'était, nécessairement, celui où la clef était restée sur la porte I Jacques entra dans cet appartement viJe et se caclia derrière un rideau. Au bout d'un quart d'heure, la jeune fille rentra et tout de suite, hâtivement, se déshabilla, se mit nue, comme Aphrodite jaillissant de l'écume de la mer, au milieu des riantes îles. Jacques frissonna; qu'allait-elle faire? Mais, contre son attente, Lucile Esparvier, comme une bonne dame dans sa maison, se livra aux occupations les plus innocentes, joua un peu du piano, attacha ses douzaines de mouchoirs de claire batiste avec des faveurs roses, et, ayant ouvert ses écrins, frotta ses joyaux avec uue peau pour les rendre nets et brillants. Après quoi, avec un grand soupir, elle prit ses vêtements pour les remettre à nouveau et pour se travestir en dame.

— Eh quoi! dit Jacques Sougère, sortant alors de sa cachette, c'est pour cela que tu m'abandonnais?

— Oui, dit Lucile, les costumes me gênent et me font l'etfct de gens indiscrets que je ne connais pas.

— Eh bien! dit Jacques, puisque fu es déguisée quand tu es autrement, garde donc le vêtement qui t'est naturel!...

— Et ne nous marions pas, dit Lucile.

Après avoir été Nymphe et Déesse, elle ne savait pas redevenir autre chose, et elle avait simplement la nostalgie de la nudité. Elle n'avait pas pu se métamorphoser en Femme !

Je m'arrête, le volume y passerait.

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