‹ La bataille littéraire (volume 4)Chapitre 34 sur 78 · ANDRÉ THEURIET · texte numérisé non relu

ANDRÉ THEURIET

L'affaire Froideville. — 1887

J'arrive à M. André Theuriet et au livre qui vient de paraître chez Charpentier. Le monde des employés, qui forme à peu près le huitième de la population de la France, a bien des fois tenté les romanciers observateurs. Cette fois, c'est M.André Theuriet qui, sous le titre de V Affaire Froideville, nous a peint un charmant tableau de genre pris sur le vif de l'intérieur de l'un de nos ministères. L'affaire Froideville n'est tout d'abord qu'un volumineux dossier « classé», comme l'on dit en langage administratif, pour ne pas dire enterré. Il s'agit d'un héritage de plusieurs miUions réclamé par une famille qui y a droit; les formalités administratives aidant, ladite famille s'est lassé et la fortune va revenir à l'État.

Heureusement qu'un brave employé s'éprend de la pauvre héritière, défend ses intérêts au risque de perdre sa place et va parvenir à lui faire rendre justice. Mais la corruption aidant (cela se passait sous l'Empire seulement, paraît-il), on intimide la jeune fille qui, croyant son amant menacé, se désiste pour une somme relativement faible. Remercions M. Theuriet de ne pas lui avoir donné gain de cause, et de ne pas lui avoir fait toucher ces millions. Tel est en deux mots le roman qui, sans être poussé au sombre, est suffisamment dramatique et touchant. De fines observations sont semées à chaque page, et l'auteur a dû prendre bien des notes, s'il n'a été autrefois employé lui-même. Voici, par exemple, un petit tableau bien vrai pour ceux qui savent ce que c'est qu'un ministère :

Onze heures. — L'heure des audiences est le moment oîi les antichambres de chaque direction générale s'emplissent de visiteurs, depuis le sénateur ou le député, qui le prend de très haut avec l'huissier, et qui est reçu d'emblée au vu de sa carie, jusqu'au timide solHciteur, qui arrive le cœur palpitant, salue jusqu'à terre le moindre garçon de bureau, écrit en tremblant son nom sur un carré de papier, s'assied sur l'exlrèrae bord d'une banquette et attend nerveusement, tète nue, les mains croisées sur le bec de son parapluie, parfois pendant deux heures, son tour d'audience, toujours retardé par des visites privilégiées. — A chaque instant, du fond des couloirs, on entend des tintements de sonnettes : sonnerie impérieuse et brève du directeur général, sonnerie prolongée et agaçante du sous-directeur, sonnerie plus ré-

servée du simple chef. — A chaque instant aussi, le corridor est traversé par le pas précipité des enaployés qu'on appelle chez un supérieur, ou par les pas traînants et appesantis des garçons de bureau qui vont transmettre un ordre pressé...

Ceux qui ont souffert les douleurs de l'antichambre comprendront la vérité de ce croquis.

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