EDGAR POË
Poèmes. — 1888
Voici une nouvelle traduction, parue à Bruxelles (chez Ed. Demais), des Poèrnes d'Edgar Poë ; la traduction est faite par M. Stéphane Mallarmé; un portrait et un fleuron d'Edouard Manet sont placés au commencement de ce livre très bien présenté par l'éditeur. Je ne sais, hélas ! pas beaucoup d'anglais, point d'allemand, d'espagnol, de danois, ni de portugais; mais, à la netteté des idées, à l'âpre saveur des phrases, on sent que le traducteur a rendu autant que possible l'étrangeté de l'auteur américain. M. Stéphane Mallarmé s'est efforcé de tout traduire, on le voit à une sorte de gaucherie voulue qui a bien son charme et qui étonne un peu tout d'abord ; les scolies qui suivent
les poésies et vers d'album et de romances ajoutent un intérêt de plus à ce livre très curieux.
Un sonnet de M. Mallarmé, intitulé: « le Tombeau d'Edgar Poë, » précède l'ouvrage ; je le transcris :
Tel qu'en Lui-même enfin réternité le change Le Poète suscite avec un glaive nu Son siècle épouvanté de n'avoir pas connu Que la Mort triomphait dans cette voix étrange.
Eux comme un vil sursaut d'hydre oyant jadis l'ange Donner un sens plus pur aux mots de la tribu Proclamèrent très haut le sortilège bu Dans le tlot sans honneur de quelque noir mélange.
Du sol et de la nue hostiles, ô grief,
Si notre idée avec ne sculpte un bas-reliet
Dont la tombe de Poë éblouissante s'orne.
Calme bloc ici -bas chu d'un désastre obscur Que ce granit du moins montre à jamais sa borne Aux noirs vols du Blasphème épars dans le futur.
Si j'ai reproduit ces vers, c'est qu'ils sont pour moi parmi les meilleurs et les plus clairs du maître des décadents. Je ne veux pas dire qu'euxmêmes auraient parfois besoin d'un traducteur, mais je pardonnerai pourtant aisément à ceux qui en trouveraient le sens parfois voilé .
Et, puisque j'ai parlé de décadents, s'il en est parmi eux qui s'efforcent de chercher une voie nou-
velle, de faire rendre au mot tout ce qu'il contient et même plus, il en est qui, comme le dit très bien M. Vallery Radot, dans son bon livre sur Madame (Je Sévigné, ne songent qu'à « tatouer la langue « française, et la couvrir de verroterie et de pende- « loques comme une femme sauvage » .
Par exemple (il ne s'agit plus ici de M. Stéphane Mallarmé) j'ouvre un livre décadent et j'y lis ces deux quatrains :
Le rythme rayonnant au sidéral hymen la voit s'étendre molle en forme irradiée cherchant Téther un lys ou volucre en sa main périr. Le verbe point ne l'a répudiée,
elle va Nombre errant aux amères rancœurs au flot de sa hantise épeurement des cœurs diaprée au soir à Tultième journée elle ira clamant Taurore en la voie éternelle.
(Cherbourg, 27 de mars 1888.)
J'avoue qu'un peu effrayé à la vue de ces huit vers j'ai dû demander ce qu'ils signifiaient à un jeune homme qui vit beaucoup parmi les névrosés. Il a souri en homme habitué à déchiffrer les rébus, et après m'avoir dit qu'ils seraient exquis en musique, m'a très facilement traduit les deux quatrains. — « C'est, a-t-il dit, la description limpide de l'état mental d'une femme qui va mourir en regardant le soleil. » Il prit ensuite chaque mot l'un après l'autre en extrayant de chacun un sens inat-
tendu, et conclut effectivement à un suicide féminin.
Et, en écoutant cette explication, ma mémoire, méchamment, me rappelait que tous ces balbutiements avaient été résumés, sous Louis XIV, en un seul vers dont la haute majesté me parut alors encore plus imposante :
Soleil, je te viens voir pour la dernière fois!
dit Phèdre ; et il semble que Racine nous la montre grande, droite, blanche comme un marbre antique, s'avançant comme Sapho, dans son éternelle beauté, à la rencontre de la mort.
Tout réfléchi, et bien que les vers de Racine aient des points et des virgules et commencent tous par une lettre majuscule, je préfère de beaucoup sa façon de peindre et de sculpter, je dis : sculpter, l^uisqu'on ne doit plus écrire avec une plume.
J'avoue, quelques explications que m'ait fournies mon ingénieux traducteur, que je ne sais, malgré ma bonne volonté, par où m'y prendre pour trouver dans ces huit vers ce qu'il y voit. Peut-être aussi qu'un autre érudit que lui en cette matière y eût trouvé un tout autre sens ; mais alors, qu'on le dise franchement, il s'agit d'une langue qui n'est plus au qui n'est pas encore la langue française, et j'ai confessé, au commencement de cet article, mon ignorance des dialectes étrangers.