VICTOR HUGO
Choses vues. — 4887
Les exécuteurs du testament littéraire de ^"icto^ Hugo font paraître à la librairie Pletzel-Quantin un livre intitulé : Choses vues, et qui révèle un \'ictor Hugo inattendu et nouveau. L'auteur de la Légende des siècles et des Châtiments n'a plus d'étonnements à nous donner, et Toute la lyre, son chef-d'œuvre posthume, dit-on, ne fera que consacrer une fois de plus la gloire du plus grand des poètes.
Mais, je le répète, ce n'est pas de ce ^'icto^ Hugo IV 17
là qu'il s'agit aujourd'hui ; ce n'est pas de l'homme statue, c'est de l'homme vivant, intime, sans auréole, avec un crayon et un calepin. C'est d'un bon bourgeois qui, dépouillant le poète, court la ville le nez au vent, prenant indistinctement une note sur des faits insignifiants, des détails mondains de son époque, consignant aussi sur ces feuilles volantes les grandes aventures de son temps. Son langage a toujours les proportions des faits qu'il enregistre, et s'il s'élève d'un ton en nous parlant des funérailles de Napoléon, des procès Teste et Cubières, Choiseul-Praslin, du cachot de Marie- Antoinette à la Conciergerie, il redevient pittoresque, léger, spirituel devant tel ou tel épisode de la vie ordinaire.
Victor Hugo, homme de génie, est connu, admiré du monde entier; presque personne ne le sait Parisien, homme d'esprit. C'est là qu'est la révélation. Une vue d'ensemble sur le livre en dira plus que je ne saurais faire. Je l'ouvre et je trouve ce fait- Paris, à la fin d'un chapitre consacré à la mort de Talleyrand :
... Eh bien! avant-hier, 17 mai 1838, cet homme est mort. Des médecins sont venus et ont embaumé le cadavre. Pour cela, à la manière des Egyptiens, ils ont retiré les entrailles du ventre et le cerveau du crâne. La chose faite, après avoir transformé le prince de Talleyrand en momie et cloué cette momie dans une bière tapissée de satin blanc^
ils se sont retires, laissant sur une table la cervelle, cette cervelle qui avait pensé tant de choses, inspiré tant d'hommes, construit tant d'édifices, conduit deux révolutions, irompé vingt rois, contenu le monde. Les médecins partis, un valet est entré, il a vu ce qu'ils aA'aient laissé : Tiens! ils ont oublié cela. Qu'en faire? Il s'est souvenu qu'il y avait un égout dans la rue, il y est allé, et a jeté le cerveau dans cet égout.
Finis rerum.
Plus loin, en tournant les feuilles du carnet, je trouve des notes sur quelques-unes de ces nombreuses émeutes du règne de Louis-Philippe qui furent le prélude de la révolution de 1848. Tout y est consigné, le bruit de la rue, le pas des soldats en patrouille, et celui de la lointaine fusillade, la lueur d'un feu de bivouac, un mot d'homme du peuple qui passe ; chaque ligne est écrite sous la dictée d'un fait. A ce point de vue, le chapitre des Funérailles de Napoléon est des plus intéressants :
La garde nationale à cheval parait. Brouhaha dans la foule. Elle est en assez bon ordre pourtant; mais c'est une troupe sans gloire, et cela fait un trou dans un pareil cortège. On rit. J'entends ce dialogue : Tiens! ce gros colonel! comme il tient drôlement son sabre! — Qu'est-ce que c'est que ça? — C'est Montalivet.
Ici le langage du curieux change :
Tout à coup le canon éclate à la fois en trois pomts diiférents de l'horizon. Ce triple bruit simultané enferme l'oreille
dans une sorle de triangle formidable et superbe. Des tambours éloignés batlenl aux champs.
Le char de l'Empereur apparaît.
Le soleil, voilé jusqu'à ce moment, reparait en même temps. L'cftct est prodigieux.
On voit au loin, dans la vapeur et dans le soleil, sur le fond gris et roux des arbres des Champs-Elysées, à travers de grandes slatues blanches qui ressemblent à des fantômes, se mouvoir lentement une espèce de montagne d'or. On n'en dislingue encore rien qu'une sorte de scintillement lumineux qui fait élinceler sur toute la surface du char tantôt des éloiles, tantôt des éclairs. Une immense rumeur enveloppe celte apparition. On dirait que ce char traîne après lui l'acclamation de toute la ville comme une torche traîne sa fumée.
Au moment de tourner dans l'avenue de l'Esplanade, il reste quelques inilants arrêté par quelque hasard du chemin devant une statue qui fait l'angle de l'avenue et du quai. J'ai vérifié depuis que celle statue était celle du maréchal Ne y .
Au moment où le char-catafalque a paru, il était une heure et demie.
Et, plus loin, ce dernier détail :
Dos hommes du peuple passent et chantent : Vive mon grand Napoléon! vive mon vieux Napoléon! Des marchands l)arcourent la foule, criant : Tabac et cigares ! D'autres offrent aux passants je ne sais quel liquide chaud et fumant dans une théière de cuivre en forme d'urne cl voilée d'un crêpe. Une vieille revendeuse met naïvement son caleçon au milieu du brouhaha.
L'origine de Fantine compose un chapitre tout à
fait charmant ; Victor Hugo a vu le fait ; un fashionable du temps a enfoui devant lui une poignée de neige dans le dos d'une p-auvre fille que les agents ont conduite au poste; Hugo, pair de France, veut lui faire rendre justice, il hésite; enfin, il écoute son cœur et entre dans le poste. Le combat qui se livre dans sa conscience fait songer involontairement à la tempête sous un crâne.
A'oici un épisode du procès de Fieschi :
J'étais à la Cour des pairs la veille de sa condamnation. Morey était pâle et immobile. Pépin faisait semblant de lire un journal. Fieschi gesticulait, déclamant, riant. A un certain moment, il se leva et dit : — Messieurs les pairs, dans quelques jours, ma tête sera séparée de mon corps, je serai mort et je pourrirai dans la terre. J'ai commis un crime et je rends un service. Mon crime, je vais l'expier. Mon service, vous en recueillerez les fruits. Après moi plus d'émeutes, plus d'assassinats, plus de troubles. J'aurai essayé de tuer le roi, j'aurai abouti aie sauver. — Ces paroles, le geste, le son de voix, l'heure, le lieu, me frappèrent. Cet homme me parut courageux et résolu. Je disais la chose à M. Pasquier, qui me répondit : — Il ne croyait pas mourir.
C'était un bravo, un condottiere, rien autre chose. Il avait servi et mêlait à son crime je ne sais quelles idées militaires. — Votre action est bien horrible, lui disait M. Pasquier; mitrailler dos inconnus, des gens qui ne vous ont fait aucun mal, des passants ! — Fieschi répliqua froidement : — C'est ce que font les soldats en embuscade.
Victor Hugo va partout ; on le trouve dans la maison de l'épicier où est mort le duc d'Orléans^
chez Louis-Philippe qui, à certains jours, cause familièrement avec lui des choses de sa jeunesse :
Le roi Louis-Philippe me disait l'autre jour:
— Je n'ai jamais été amoureux qu'une fois dans ma vie. — Et de qui, sire? — De M'"'^ de Genlis. —Bail! mais elle était votre précepteur.
Le Roi se mit à rire et reprit :
— Comme vous dites. Et un rude précepteur, je vous jure. Elle nous avait élevés avec férocité, ma sœur et moi. Levés à six heures du matin, hiver comme été; nourris de lait, de viandes rôties et de pain; jamais une friandise, jamais une sucrerie; force travail, pas de plaisir. C'est elle qui m'a habitué à coucher sur des planches. Elle m'a fait apprendre une foule de choses manuelles; je sais, grâce à elle, un peu faire tous les métiers, y compris le métier de frater. Je saigne mon homme comme Figaro. Je suis menuisier, palefrenier, maron, forgeron. Elle était systématique et sévère. Tout petit j'en avais peur; j'étais un garçon faible, paresseux et poltron; j'avais peur des souris! elle fit de moi un homme assez hardi et qui a du cœur. En grandissant, je m'aperçus qu'elle était fort jolie. Je ne savais pas ce que j'avais près d'elle. J'étais amoureux, mais je ne m'en doutais pas. Elle, qui s'y connaissait, comprit et devina tout de suite. Elle me traita fort mal. C'était le temps oti elle couchait avec Mirabeau. Elle me disait à chaque instant : Mais, monsieur de Chartres, grand dadais que vous êtes, qu'avezvous donc à vous fourrer toujours dans mes jupons? — Elle avait trente-six ans, j'en avais dix-sept.
Viennent lès attentats de Lecomte, Henry; Hugo est partout, dans la rue, au tribunal, dans les cachots ; partout aussi il prend des notes exactes et précises. M. de Montalivet lui raconte ce fait relatif
à un attentat auquel il a assisté dans la voiture même du Roi et de la Reine :
Quand le premier coup est parti, quelqu'un de Tescorte a crié : — C'est un chasseur qui décharge son fusil. — J'ai dit au Roi : Singulier chasseur qui tire le reste de sa poudre sur les rois! Comme j'achevais, le second coup a parti. Je me suis écrié : — C'est un assassin! — Oh! a dit le Roi, pas si vile ! ne jugeons pas comme cela! Attendons! cela va s'expliquer. — Vous reconnaissez bien là le Roi, n'est-ce pas? Calme, serein, devant l'homme qui vient de tirer sur lui, presque bienveillant. En ce momont, la Reine m'a touché doucement l'épaule, je me suis retourné, elle m'a montré sans rien dire la bourre du fusil qui était tombée sur ses genoux et qu'elle venait de ramasser. Ce silence avait quelque chose de paisible qui était solennel et touchant. La Reine, quand la voiture penche un peu, tremble de verser; elle se signe lorsqu'il tonne, elle a peur d'un feu d'artifice; elle met pied à terre quand il faut passer un pont. Lorsqu'on tire sur le Roi et qu'elle est là, elle est tranquille.
Note prise (je l'abrège), en sortant de dîner chez M. de Salvandy : après avoir énuméré et marqué d'épithètes ou d'un léger crayon bien des personnages : « Il y avait... » dit-il :
Alfred de Vigny, autre blond à profil d'oiseau, mais à longs cheveux; Viennet, avec sa grimace; Scribe, avec son air placide, un peu préoccupé d'une pièce au'on lui jouait le soir même au Gymnase et qui est tombée; Dupaty, triste de sa chute du 7 en pleine académie ; Montalembert, avec ses cheveux longs et son air anglais, doux et dédaigneux ; Philippe de Ségur, causeur familier et gai, au nez aquilin, aux yeux enfoncés, aux cheveux giis imitant la coiffure de
l'Empereur; les géné*aux Fabvier et Rapalel, en grand uniforme, Rapaiel avec sa bonne figure ronde, Fabvier avec sa face de lion caraard; Mignet, sou'ianlet froid; Gustave de Beaumont, tête brune, vive ei ferme ; Halévy, toujours timide; l'astronome Leverrier, un peu rougeaud; Vitet,avecsa grande taille et son sourire aimable quoiqu'il lui déchausse les dents; M. Victor Leclerc, le candidat académique qui avait échoué le matin; Ingres, à qui la table venait au menton, si bien que sa cravate blanche et son cordon de commandeur semblaient sortir de la nappe; Pradicr, avec ses longs cheveux et son air d'avoir quarante ans quoiqu'il en ait soixante ; Auber, avec sa télé en torticoli, ses façons polies et ses deux croix d'officier à sa boutonnière.
Et Ponsard ! et Musset ! et bien d'autres y passent; on les reconnaît sous des traits fort légers, mais ressemblants et définitifs comme des croquis de maître.
Dans les feuillets consacrés à l'enterrement de M"" Mars :
... Rien n'est triste comme un enterrement; on ne voit que des gens qui rient. Chacun accoste gaiment son voisin et cause de ses affaires.
Le procès Teste et Cubières, celui du duc de Praslin sont retracés parépisodes, enfermes arrêtés, cependant parfois émus. J'y trouve ces lignes sur le duc :
... M. de Praslin a été arrêté hier et transféré à la geôl>e de la Chambre sur mandat du chancelier. Il a été écroué ce
malin au point du jour. Il est dans la clianibre où a élé M. Teste.
C'est M. de Praslin qui, le 17 juillet, me passa la plume pour signer l'arrêt de MM. Teste et Cubiores. Un mois après, jour pour jour, le 17 aoùl, il signait son propre arrêt avec un poignard.
Le duc de Praslin est un homme de taille médiocre et de mine médiocre. Il a l'air 1res doux, mais faux. Il a une vilaine bouche et un affreux sourire contraint; C'est un blond blafard, pâle, blême, l'air anglais. Il n'est ni gras ni maigre, ni beau ni laid. Il n'y a pas de race dans ses mains, qui sont grosses et laides. Il a toujours l'air d'êlre prêt à dire quelque chose qu'il ne dit pas.
Je ne lui ai parlé que trois ou quatre fois dans ma vie.
Rien de plus curieux que le récit d'une rencontre avec Béranger ; j'y prends ces quelques lignes d'une boutade du chansonnier au poète :
...Ohl je la hais, leur popularité! J'ai bien peur que notre pauvre Lamartine donne dans celle popularité-là. Je le plains. Il verra ce que c'est. Hugo, j'ai du bon sens, je vous le dis, tenez-vous-en à la popularité que vous avez; c'est la vraie, c'est la bonne. Tenez, je me cite encore. En 1829, quand j'étais à la Force pour mes chansons, comme j'étais populaire, il n'était pas de bonnetier, ou de gargotier ou dé lecteur du Constitutionnel qui ne se crût le droit de venir me consoler dans mon cachot. — Allons voir Béranger! — Tiens! si j'allais voir Béranger! On venait. Et moi qui étais en train de rêvasser à nos bêtises de poètes ou de chercher un refrain ou une rime entre les barreaux de ma fenêtre, au lieu de trouver une rime, il me fallait recevoir mon bonnetier 1 Pauvre diable populaire, je n'élais pas libre dans ma
prison I Oh ! si c'était à recommencer I Comme ils m'ont ennuyé !
La fuite de Louis-Philippe, le 15 mai, les journées de Juin, les héros des insurrections, les gens politiques, tout a sa marque dans ce carnet qui relate tout. Voici quelques lignes sur la mort de Balzac :
M. de Surville entra et me confirma tout ce que m'avait dit la servante. Je demandai à voir M. de Balzac.
Nous traversâmes un corridor, nous montâmes un escalier couvert d'un tapis rouge et encombré d'objets d'art, vases, statues, tableaux, crédences portant des émaux, puis un autre corridor, et j'aperçus une porte ouverte. J'entendis un ràleraent haut et sinistre. J'étais dans la chambre de Balzac.
Un lit était au milieu de cette chambre. Un lit d'acajou ayant au pied et à la tête des traverses et des courroies qui indiquaient un appareil de suspension destiné à mouvoir le malade. M. de Balzac était dans ce lit, la tête appuyée sur un monceau d'oreillers auxquels on avait ajouté des coussins de damas rouge empruntés au canapé de la chambre. Il avait la face violette, presque noire, inclinée à droite, la barbe non faite, les cheveux gris et coupés courts, l'œil ouvert et fixe. Je le voyais de profil, et il ressemblait ainsi à l'Empereur.
Une vieille femme, ki garde, et un domestique se tenaient debout des deux côtés du lit. Une bougie brûlait derrière le chevet sur une table, une autre sur une commode près de la porte. Un vase d'argent était posé sur la table de nuit. Cet homme et cette femme se taisaient avec une sorte de terreur et écoutaient le mourant râler avec bruit.
La bougie au chevet éclairait vivement un portrait d'homme jeune, rose et souriant suspendu près de la cheminée.
Lo convoi traversa Paris et alla par les boulevards au Père-Lachaise. Il tombait des gouttes de pluie quand nous partîmes de Tég'ise et quand nous arrivâmes au cimetière. C'était un de ces jours où il semble que le ciel verse quelques larmes.
Après ces belles pages venues sans travail, sans recherche, écrites sans but arrêté, je rencontre une historiette toute parisienne et dans laquelle nos raconteurs de la vie mondaine trouveront un modèle. Elle est intitulée : D'après nature. Il s'agit d'un peintre et d'une comédienne bien faciles à reconnaître sous leurs transparents pseudonymes.
On soupe à trois, et Victor Hugo est le troisième ;
Nuit du 3 au 4 février,
...Elle avait un collier de perles fines et un châle qui était un cachemire rouge d'une beauté étrange. Les palmes, au lieu d'être en couleur, étaient brodées en or et en argent, et traînaient sur ses talons; de sorte qu'elle avait le charmant à son cou et Téblouissant à ses pieds. Symbole complet de cette femme qui volontiers introduisait un poète dans son alcôve et laissait un prince dans son antichambre.
Elle entra, jeta son châle sur un canapé et vint s'asseoir à la table qui était toute servie près du feu ; — un poulet, une salade, et quelques bouteilles de vin de Champagne et de vin du Rhin.
Elle fil asseoir son peintre à sa gauche, et, me montrant une chaise à sa droite :
— Mettez-vous là, me dit-elle, près de moi, et ne me faites pas le pied; il ne faut pas trahir le bèlat. Si vous saviez, c'est moi qui suis bêle, je l'aime! Vous le voyez. 11 est très laid.
En parlant ainsi, elle regardait Serio avec des yeux enivrés .
— C'est vrai, reprit-elle, qu'il a du talent, un grand talent même; mais, imaginez-vous qu'il m'a prise d'une drôle de façon. Depuis quelque temps je le voyais dans les coulisses rôder, et je disais : Qu'est-ce que c'est donc que ce monsieur qui est si laid ? Je dis cela au prince Caprasti, qui l'amena un soir souper. Quand je le vis de près, je dis ; c'est un singe. Lui me regardait je ne sais pas comment. A la fm du souper, je lui pressai la main en lui présentant une assiette. En prenant congé, il me demanda tout bas :
— Quel jour voulez-vous que je revienne?
Je lui répondis : — Quel jour ? Ne venez pas le jour, vous êtes trop laid, venez la nuit. — Il vint un soir. Je fis éteindre toutes les bougies. Il revint le lendemain, et puis encore le lendemain, comme cela pendant trois nuits. Je ne savais ce que j'avais. Le quatrième jour, je dis à ma maîtresse de piano : — Je ne sais pas ce que j'ai. Il y a un homme que je ne connais pas, — je ne savais seulement pas son nom, — qui vient tous les soirs. Il me prend la tête sur sa poitrine et puis il me parle doucement, si doucement. Il est très pauvre, il n'a pas le sou, il a deux sœurs qui n'ont rien, il est malade, il a des palpitations. J'ai une peur de chien d'être amoureuse folle de lui. — Ma maîtresse me dit : Bah! Le cinquième jour, il me sembla que cela s'en allait. Je dis à la maîtresse de piano : Mais c'est qu'il commence à m'ennuyer beaucoup, ce monsieur! — Je ne savais plus du tout oîi j'en étais. Monsieur, cela dure depuis trente-deux jours. Et figurez-vous que lui, il ne dort pas. Le matin, je le chasse à grands coups de pied.
— C'est vrai, interrompit Serio mélancoliquement ; elle rue.
Elle se pencha vers lui et lui dit avec idolâtrie :
— Tu es vraiment irop laid, vois-lu, pour avoir une jolie femme comme moi. Au fait, Monsieur, poursuivit-elle en se tournant de mon côté, vous ne pouvez pas me juger ; ma figure est une figure cli ffonnée, voilà tout; mais j'ai vraiment de bien jolies choses. Dis donc, Serio, veux.-lu que jo lui montre ma gorge?
— Faites, dit le peintre.
Je regardai Serio. II était pâle. Elle, de son côté, écartait lentement, d'un mouvement plein de coquetterie et d'hésitation, sa robe entr'ouverte, et en même temps interrogeait Serio avec des yeux qui l'adoraient et un sourire qui se moquait de lui :
— Qu'est-ce que cela te fait que je lui montre ma gorge, dis, Serio? Il faut bien qu'il voie. Aussi bien, je serai à lui quelqu'un de ces jours. Je vais lui montrer. Veux-tu?
— Faites, répondis Serio.
Sa voix était gutturale. Il était vert. Il souffrait horriblement. — Elle éclata de rire.
— Tiens ! dit-elle, quand il verrait ma gorge ? Serio, tout le monde l'a vue.
Et en même temps. . .
Mais je m'arrête, renvoyant le lecteur au livre où il trouvera détaillée, avec le scrupule de vérité de nos jours, une aventure rapportée avec l'esprit des conteurs du xvii^ siècle.
C'est, je le répète, une suite de détails sur les choses et les gens qu'il a vus, que le curieux a consignée dans ses notes ; j'ajouterai que cet observateur ne pouvait s'empêcher toujours d'être Victor
Hugo; témoin cette page que je trouve en rouvrant le volume. Il s'agit d'une visite faite vers 1840 chez un ébéniste :
...Là, après m'avoii" fait traverser plusieurs grandes salles eucombrées et m'avoiv montré une foule immense de meubles en chêne et en acajou, chaises gothiques, secrétaires à galerie estampée, tables à pieds tors, parmi lesquels j'avais admiré une vraie vieille armoire de la Renaissance incrustée de nacre et de marbre, fort délabrée et fort charmante, l'ébéniste m'avait introduit dans un grand atelier plein d'activité, de hâte et de bruit, où une vingtaine d'ouvriers travaillaient avec je ne sais quels morceaux de bois noirs entre les mains. J'avais aperçu dans un coin de l'atelier une sorte de grande boite noire en ébèiie longue d'environ huit pieds, large de trois, garnie à ses extrémités de gros anneaux de cuivre. Je m'étais approché. — C'est là précisément, m'avait dit le maître, ce que je voulais vous montrer. — Cette boite noire, c'était le cercueil de l'Empereur. Je l'avais vu alors, je la revoyais aujourd'hui. Je l'avais vue vide, creuse, toute grande ouverte. Je la revoyais pleine, habitée par un grand souvenir à jamais fermé.
Je me souviens que j'en considérai longtemps l'intérieur. Je regardai surtout une grande veine blanchâtre dans la planche d'ébène qui forme la paroi latérale gauche, et je me disais : — Dans quelques mois le couvercle sera scellé sur cette bière, et mes yeux seront peut-être fermés depuis trois ou quatre mille ans avant qu'il soit donné à d'autres yeux humains de voir ce que je vois en ce moment, le dedans du cercueil de Napoléon.
Il est permis à tout le monde de prendre des notes et de les rédiger, il n'était donné qu'à Victor Hugo de voir et de faire voir tant de choses en quelques
minutes, par quelques mots. C'est pour moi ce qui ressort de ce volume fourmillant de faits et que je viens de lire d'un trait comme le roman le plus émouvant, le plus attachant. Il est vrai que ce volume n'est autre chose que de l'Histoire, histoire d'autant plus intéressante que c'est celle de nos mœurs, celle de notre pays.
EDMOND DE GOiNCOURT
Journal des Goncourt. — 1887
Je viens de parcourir le premier volume du Journal des Goncourt qui paraît chez Charpentier. On en connaît une partie, mais bien des chapitres rétablis donnent aujourd'hui à ce livre un intérêt de nouveauté. Je le feuillette à l'intention de nos lecteurs. Voici, un peu au hasard, les réflexions qu'éveille en moi cette lecture.
Ce qui frappe d'abord, c'est la tendre amitié de ces deux jumeaux de lettres, la parfaite harmonie de ce ménage intellectuel. Leur journal intime nous montre qu'ils ne se sont pas aimés seulement pour écrire, aimés face au public ; ainsi je lis :
« Hier, j'étais au bout de la grande table du château. Edmond, de l'autre bout, causait avec Thérèse. Je n'enten-
LITTÉRATURE V,On
dais rien, mais quand il souriait, je souriais involontairemenl et dans la m^me pose de tête... Jamais àme pareille n'a été mise en deux corfis. »
Quelle dut être la tristesse pour l'aîné, resté seul, quand il a fouillé ces vieilles notes, qu'il les a mises en ordre, retrouvant à chaque page le sourire, l'esprit vif, les intonations de la voix de l'absent, de ce jeune homme, mort il y a dix-sept ans, n'ayant connu le succès qu'en désir et qu'en rêve, abreuvé de dégoûts comme tous les inventeurs, meurtri à tous les durs piquants de ces fleurs glorieuses que l'aîné, Edmond de Goncourt, cueille enfin aujourd'hui !
« Mémoires de la Vie littéraire. » Ce sous-titre du journal des Goncourt, pas assez large, pouvait convenir peut-être aux fragments donnés par le Figaro, obligé de faire un tri, de ménager les susceptibilités de ses lecteurs, de ses lectrices surtout.
Le journal comme le théâtre s'adresse à la foule, est ouvert à tous ; le livre est plus intime, et voilà pourquoi les lecteurs du Figaro pourront relire ce journal en volume, — pas tous, par exemple, nous le défendons expressément aux demoiselles ; — ils y trouveront de l'inédit et quel inédit ! des pages merveilleuses, paysages, pensées, silhouettes de grands contemporains, écho de leurs idées, de leur façon de parler, de leurs gestes, de leur voix, Gautier, Flaubert, Feydeau, Saint-Victor, Mon-
talembert et ce Gavarni qui nous apparaît ici, bien plus grand, bien plus haut encore que son oeuvre, créateur précurseur, condensateur d'idées en formules sobres et définitives.
On ne peut s'empêcher d'admirer, quand on songe à l'œuvre considérable des Goncourt, histoire, romans, études d'art, monographies, recherches dans les archives, cette chasse au document artistique ou humain ; et à propos de ce mot de document humain, disons qu'il est à eux et qu'ils l'ont employé les premiers.
Quand on regarde cette plénitude laborieuse des journées, ce débordement de travail, on se demande comment le soir venu, rentrant d'une fête mondaine ou d'un dîner, ils ont eu le courage, la force d'imprimer, d'étiqueter, quelquefois sans quitter leur habit, les impressions ramassées à la volée et de leur donner ce tour, ce fini, cette admirable forme artistique.
L'œuvre aura, paraît-il, trois volumes. Elle en aurait eu six au moins, si Edmond de Goncourt avait pu tout publier de son vivant et du vivant de ceux qu'il a étudiés et peints. Telle qu'elle est, cette œuvre n'a pas d'équivalent dans l'histoire de la littérature française. Les Confessions de Jean- Jacques (sans avoir la prétention de leur faire tort) ont été écrites après coup à distance d'une haleine ; elles n'ont pas cet au jour le jour, cette variété, cette
sincérité non plus. De même les mémoires de M"» Sand.
Le journal de Eugène Guérin est la monographie d'une âme qui se raconte elle-même, mais rien qu'elle, seule, envolée, déjà presque dans le ciel. Ici, la vie, toute la vie, les salons, les ateliers, les bouges, tous les mondes et tous leurs dessous, pas toujours très séduisants, mais toujours vus de haut et noblement racontés.
Livre à lire lentement, par gorgées, liqueur fine, essence pour les petits verres. Livre profond, livre enseignant, leçons de goût pour les mondains, leçons d'art aux artistes, leçons de littérature aux artistes, leçons de littérature aux littérateurs, comme cette petite note du 11 avril 1857 : « Entre Flaubert et Feydeau. »
Puis, entre Flaubert et Feydeau, ce sont de petites recettes du métier, agitées avec de grands gestes et d'énormes éclats de voix, des procédés à la mécanique de talent Httéraire, emphatiquement et sérieusement exposés, des théories puériles et graves, et ridicules et solennelles, sur les façons d'écrire et les moyens de faire de la bonne prose ; enfin, tant d'importance donnée au vêtement de l'idée, à sa couleur, à sa trame, que l'idée n'est plus que comme une patère à accrocher des sonorités.
11 nous a semblé tomber dans une bataille de grammairiens du Bas-Empire.
Et avant tout, livre indiscret mais vrai, franc, démasqué et plein de colère pour toutes les hypocrisies.