JULES SIMON
Une préface. — 1887
Un livre des plus intéressants a paru chez Pion, intit-ulé : Profils vendéens et signé Sylvanecte (M'"'' Georges Graux). Ce livre émouvant, et qui n'est qu'un recueil de notes historiques, est précédé d'une excellente préface de M. Jules Simon, de laquelle je regrette de ne pouvoir prendre que ces quelques lignes qui expliquent bien les résistances vendéennes :
Ne cherchez pas s'ils tirèrent les premiers, ou s'il ne firent que riposter ; on n'en sait rien, cela importe peu ; la situation ne pouvait qu'aboutir à des coups de fusil. Quand ils virent un cadavre dans leurs rangs, ils devinrent enragés. Ils prirent leurs nobles et leurs prêtres avec eux, et se mirent à faire la chasse aux Bleus. On leur donna pour cri
de ralliement : Dieu et le Roi. Ce cri leur allait ; ils s'y reconnaissaient ; c'était la Vendée ! Au fond, ils avaient surtout le sentiment de faire la guerre au diable. La haine s'accrut des deux côtés et devint féroce. Le sang n'en fait pas d'autres : plus on en verse, plus on en veut ver?er ; c'est un vertige qui vous monte au cerveau, un état de fureur que le peuple exprime bien en disant qu'on y voit rouge. Les Bleus brùlaieut et massacraient ; les Blancs firent de même. La Loire, à la traversée de Nantes, s'emplissait de cadavi'es. Au moins, en Vendée, on se battait ; on recevait la mort, mais on la donnait; on mourait de la main d'un soldat, non de la main d'un bourreau ; on pouvait, si l'on avait du bonheur, avoir les yeux fermés par un parent, ou par un ami; très souvent on avait la bénédiction du prêtre; on s'en allait de ce monde ensanglanté avec le grand sentiment du devoir accompli et l'espérance d'une victoire.
Ce court extrait n'est-il pas plein de cette communicative éloquence qui a fait de jM. Jules Simon un des grands écrivains et des grands orateurs de notre temps ?
R. CHAXTELAUZE
Louis XVIÎ. — 1887
On connaît les si intéressants travaux, les recherches, les documents accumulés par M. R. Chantelauze pour mettre à néant la fable du dauphin Louis X\'II, échappé du Temple; à toutes les preuves indiscutables qu'il a déjà fournies, M. Chantelauze en apporte une dernière qui doit clore à jamais le débat; dans une brochure qui vient de paraître chez Firmin Didot et intitulée : Les derniers chapitres de mon Louis XVII, l'historien du jeune prince nous donne le récit authentique de la découverte de ses ossements, en 1846, dans le cimetière Sainte-Marguerite.
Rien ne manque maintenant à l'enchaînement des faits qui se sont passés depuis le moment de l'in-
carcération du Dauphin au Temple jusqu'à celui de sa mort, jusqu'au jour où ses ossements ont été retrouvés dans le cimetière Sainte-Marguerite par M. le curé Haumet. Les docteurs Andral, Récamier, Milcent firent alors des constatations qui auraient dissipé tous les doutes sur l'authenticité des restes, non pas d'un enfant substitué, mais du véritable Dauphin.
Je copie dans la brochure de M. Chantelauze :
Le séjour du malheureux enfant, pendant plus de six mois, dans un cachot privé d'air, el vivant au milieu de ses déjections, rendit mortelle la maladie scrofuieuse dont il était atteint. Gagnié, le chef de cuisine du Temple, a donné d'affreux détails sur ce point.
Après sa sortie du cachot, l'enfant ne fit plus que languir. Lorsque Barras, le 9 thermidor, ordonna qu'on le tirât de l'affreux cloaque où il pourrissait vivant, pour le placer dans un lieu moins malsain. Barras constata que ses genoux étaient « prodigieusement gonflés et d'une couleur livide ». Son état était si grave que le bruit de sa mort se répandit aussitôt et qu'elle fût annoncée dans les journaux anglais. Gomin et Lasne, les deux derniers gardiens de l'enfant, qui l'un et l'autre l'avaient autrefois connu aux Tuileries, lorsqu'ils y étaient de garde, n'ont cessé de déclarer que le jeune prisonnier était atteint d'une maladie scrofuieuse des plus graves, et qu'il avait des tumeurs aux poignets et aux genoux. Les mêmes constatations furent faites par le con- \entionnel Harmand (de la Meuse), qui a laissé une relation imprimée de sa visite au Temple. Mêmes tumeurs aux poignets et aux genoux de l'enfant, sous le jarret.
Il est indispensable de placer sous les yeux du lecteur le portrait physique du petit prince, parce qu'il coïncide abso- IV 18
lument, sur certains points, avec les dimensions du squelette découvert en 1846, et que certains des os de ce squelette, comme nous l'avons dit, portaient des érosions produites par l'action corrosive des tumeurs scrofuleuses :
« Le jeune prince, dit Harmand, avait le maintien du rachitisme et d'un défaut de conformation; ses jambes et ses cuisses étaient longues et menues, les bras de même, le buste très court, la poitrine élevée, les épaules hautes et resserrées, la tête très belle dans tous ses détails; le teint clair, mais sans couleur ; les cheveux longs et beaux, bien tenus, châtain clair. »
Mêmes disproportions, mêmes anomalies dans le squelette décrit par les docteurs Récamier et Milcent, dont nous publierons les procès-verbaux dans notre troisième chapitre.
Voici trouvée, au milieu de pièces du plus haut intérêt, une déclaration du docteur Milcent ; elle est contenue dans une lettre qu'il adresse au curé de Sainte- Marguerite :
« J'ai examiné avec beaucoup de soin les ossements au sujet desquels vous m'avez fait l'honneur de me demander mon opinion. Ces ossements ne peuvent avoir appartenu à un sujet fort jeune. Ils portent tous, de plus, un cachet particulier de faiblesse, de gracilité, de longueur disproportionnée, qu'on retrouve en général chez les personnes d'une constitution débile, scrufuleuso, ou qui ont vécu dans de mauvaises conditions hygiéniques. »
Le docteur Milcent confirmait ainsi les nombreuses constatations identiques faites au Temple par un grand nombre de témoins, entre autres par Harmand (de la Meuse), le conventionnel; par Barras, par tous les médecins.
« En examinant avec une grande attention, poursuivait le docteui Milcent, les différentes parties de ce squelette, j'ai
trouvé sur l'extrémité inférieure de l'os de la cuisse gauche des traces évidentes d'une carie, et sur l'extrémité de Tua des deux os de la jambe, du même côté, une altération analogue. Il est inutile d'ajouter ici quelques autres considérations qui pourraient donner au besoin à mon opinion sur l'âge, le sexe et la constitution de celui à qui ont appartenu ces ossements, une valeur plus scientifique.
« Si maintenant on rapproche les particularités que je viens d'indiquer des détails iiisloriques et des pièces officielles que nous possédons sur l'infortuné Louis XVII, on ne peut méconnaître la remarquable coïncidence qui existe entre les unes et les autres.
« On trouve, en effet, dans le rapport de M. Harmand, commissaire du comité de sûreté générale, chargé de visiter le jeune prisonnier du Temple, » que le prince avait le main- « tien du rachiiisme et d'un défaut de conformation, que les i jambes et les cuisses étaient longues et menues, les bras « de même, le buste très court, la poitrine élevée, les épaules « hautes et resserrées, la léte très belle dans tous ses dé- « tails, etc. »
Il ajoute qu'il constata une tumeur au poignet et au
coude et les mêmes grosseurs aux deux genoux sous le
jarret.
« Le procès verbal d'autopsie par les docteurs Duraangin,
Pelletan, Lanus et Janroy contient, entre autres détails les
lignes suivantes :
-' Tous les désordres dont nous venons de donner le détail
" sont évidemment l'effet d'un vice scrofuleux, existant de-
" puis longtemps. »
" On y lit aussi : a Au côté externe du genou droit, nous
« avons remarqué une tumeur sans changement de couleur
« à la peau, et une tumeur sur l'os radius du poignet. » Du
côté gauche, les mêmes tumeurs avaient été mentionnées
dans un rapport de Sevestre, député de la Convention. »
Rapprochés de ceux qu'avait laissés le docteur Pelletai! et du rapport détaillé du docteur Récamier, ces renseignements ne permettent plus le doute qu'à des intéressés ou à des chercheurs de sujets de romans. Le chapitre contenant mie réponse aux allégations de M. de Hérisson n'est pas moins concluant, et l'on doit savoir gré à M. Chantelauze d'avoir enfin et définitivement fixé mi point si intéressant pour notre histoire.
A ce livre curieux sont joints des dessins faits d'après des vue photographiques prises au cimetière Sainte-Marguerite.