LE PRINCE NAPOLÉON
Napoléon et ses détracteurs. — 1887
Victor Hugo demandait très justement qu'on débarrassât la belle façade du château d'Heidelberg des lierres qui la dévoraient comme une lèpre et finiraient infailliblement par en cacher les statues et jusqu'au moindre détail architectural ; cette toilette a-t-elle été faite à la façade d'Othon Henry, je l'ignore, mais il est fort à désirer aussi que de temps en temps on procède à ce que j'appellerai le nettoyage de l'histoire. Des intérêts partis de haut, de la sottise montée de bas, il n'en faut pas plus pour nous cacher, nous défigurer un fait ou un personnage historique.
En écrivant son beau livre Xapoléon et ses détracteurs (Calmann-Lévy éditeur), le prince Napoléon a bien servi la cause de l'histoire, et il était temps de donner un coup d'époussette à toutes les
inepties et les malpropretés écrites ou débitées sur l'homme de génie dont il porte le nom. La haine des Walter Scott et autres qui faisaient de Napoléon un ivrogne, un incestueux, était jusqu'à un certain point excusable ; Napoléon c'était l'ennemi, et tout est bon, même parfois la diffamation, quand il s'agit de rancunes internationales ; mais Napoléon, qui aujourd'hui représente encore la France victorieuse, devrait être épargné au moins par les Français et n'avoir point à craindre le dénigrement sous les yeux de nos vainqueurs. J'accorde à M, Taine, entre autres, qu'il n'ait été ni écrivain ni orateur (ce qui est un horrible mensonge), j'accorde qu'il n'ait eu ni génie ni courage (à qui le faire croire ?), je lui accorde tout ce qu'il voudra, puisqu'il était convaincu et qu'il éprouvait le singulier besoin de faire ce livre, mais il faut lui refuser le droit de citer à l'appui de ses assertions les témoignages de valets jaloux ou chassés, et surtout de Bourrienne, dont la vie ne fut que trahison et qui écrivait ses mémoires peu de jours avant de mourir fou dans un cabanon de Caen, dévorant ses excréments, disent ses contemporains. En tout cas, le libelle étrange de M. Taine nous a valu le livre du prince Napoléon, ce qui est plus qu'une compensation.
Il serait à souhaiter qu'on fît pour l'histoire de la France ce que le prince a fait pour celle de Napoléon.