EDOUARD LOCKROY
Ahmed le Boucher. — 1888
Voici un ouvrage dont le succès est déjà grand ; outre l'intérêt de curiosité littéraire que provoque forcément un livre de M. Edouard Lockroy, qui, pour avoir été ministre hier et pour le redevenir demain, n'en est pas moins resté un homme spirituel et lettré, celui dont il s'agit présente de par l'histoire une rare puissance d'attraction.
Cet Ahmed le Boucher, dont la vie vient de paraître chez Ollendorff, n'est autre que ce personnage étrange, demi- fantastique, Shahabaham de génie qui, à la fin du dernier siècle et au commencement de celui-ci, semblait avoir incarné la vitalité de l'Orient par ses luttes et ses victoires contre les Européens ; Ahmed le Boucher, ou plutôt
Dgezzar, est cet homme, guerrier, général, pacha, devant qui dut céder un autre homme, à qui toute l'Europe coalisée allait se soumettre, Bonaparte, qui était, cruautés à part, un autre Dgezzar et qui mourut vaincu et prisonnier, tandis que son adversaire devait finir paisiblement une vie si terriblement agitée.
Rien ne peut rendre l'impression d'étonnement qu'on éprouve en lisant ce livre. C'est comme un roman nouveau d'un intérêt irrésistible, comme une conception presque invraisemblable, que l'on dévore ces pages d'histoire et ces récits dont l'authenticité est indiscutable, puisque tout ce qui compose le livre a été emprunté aux archives des ambassades et légations.
Ce n'est que la vie d'un homme, mais de quel homme ! Malheureusement ce qui frappe le plus, ce qui se grave le mieux dans la mémoire, c'est rénumération des cruautés fantaisistes de Dgezzar ; il fut pourtant légiste, sut faire le bien, assez pour être respecté de son peuple ; mais le sang versé ne s'efface pas, et le héros oriental en paraîtra toujours souillé.
Quelques paragraphes pris au hasard ; voici une sorte de portrait de l'homme :
Celte période de la vie de Dgezzar est une de celles où il déploya le plus d'intelligence. A ce moment il devient odieux, mais il est presque intéressant. Rien ne lui échappe. Il est prêt à tout. Il réfléchit, il se trace une ligne de conduite, il
exécute résolument ce qu'il a décidé. Ce n'est plus utt homme comme les autres. On croit qu'il se transforme : son activité n'abandonne rien au hasard. A le voir pi-ésidant la tuerie dans les rues, commandant ses hordes en rase campagne, élevant les remparts de sa ville, construisant des jetées, des digues et des tours pour défendre le port, on pressent le futur adversaire de Bonaparte. Ce qui se passe en lui ressemble à une explosion de férocité et de talent. L'Orient est stupéfait et se demande ce que c'est que ce nouveau venu, répète son nom ; on s'enthousiasme pour sa cause.
Sa façon de se rendre indépendant, de prendre une ville, de défier la Syrie tout entière, consterne, émeut et fanatise. Tout le monde regarde avec admiration cet ancien esclave, mendiant de la veille, qui déclare la guerre à des princes et à des peuples, et qui est seul.
Sa gaieté devient prodigieuse. Plongé dans le sang jusqu'au cou, il ne cesse pas de rire. C'est une joie particulière. Elle se traduit par des histoires à dormir debout qu'il raconte à tout venant. Quand on lui reproche son ingratitude pour le prince des Druses, il répond que Youssef est son obligé, et que lui, Dgezzar, à la grande bataille qui a eu lieu devant Seyda, il l'a emporté sous son bras droit tandis qu'il tenait sa pipe sous son bras gauche. En disant cela, il se tient les côtes. Eu même temps il fait fabriquer un mannequin de paille qui représente l'émir et il l'accroche, pendu, à une des portes de la ville.
Plus tard, quand il sera canonné par la flotte russe, il racontera qu'une bombe est tombée un matin dans son assiette, au moment oîi il déjeunait ; qu'alors il a tranquillement trempé son mouchoir dans la soupe; qu'il a enveloppé la bombe dans ce mouchoir mouillé et qu'il l'a déposée délicatement sur un sofa. Ni l'Arabie, ni la Turquie, ni la Syrie ne connaissaient alors ce type extraordinaire : le pacha loustic. Elles ne comprenaient rien à cette sorte de bête
féroce qui racontait les mêmes histoires que le baron de Crac.
Les plaisanteries alternaient avec les horreurs. Dans le môle qu'il faisait construire pour mettre le port à Tabri, Degzzar fit murer vivants vingt chrétiens. « Cela rendra mon ouvrage plus solide, » disait-ii à un négociant levantin, M. Fornetti, de passage à Baïrout.
Pour que la chose fût publique et parût spirituelle, il avait ordonné de laisser passer les bras des victimes entre les pierres, de façon à tenir lieu de ces gros anneaux de fonte oîi s'attachent les barques. Il se tordait quand il voyait ces mains raidies par la mort qui sortaient d'un mur et qui tenaient des amarres.
Je ne sais rien de plus magnifique que le récit de sa sortie triomphale de la ville d'Acre ; c'est de plus une peinture de maître ; tous les détails y sont précisés, le mouvement, la couleur, tout y est :
Un grand silence se fait dans la foule. Les litières du pacha arrivent avec ses neuf chevaux de main. Leurs selles sont étoilées de grosses pierreries jaunes ou vertes, et sur leurs flancs s'entre-choquenl des sabres et des boucliers incrustés d'or. Le Séliktar, brodé des pieds à la tête, qui caracole à quelques mètres plus loin, porte, au bout d'une longue perche terminée en potence, les trois queues, signes de la haute dignité de Dgezzar. A ce moment, des cris formidables, s'élèvent : voici les santons et les prophètes. Avec des contorsions épilepliques, les yeux renversés, les membres contractures, les mâchoires agitées de rires furieux, ils chantent les victoires futures. Ne se croirait-on pas à Jérusalem au temps des rois ? Les prophètes accompagnaient ainsi les armées en marche et se groupaient autour de Saùi et de David. Comme les prophètes de Dgezzar, ils devaient
LITTERATURE -m
courir nus ou à demi couverts de loques, en bénissant, en maudissant et en invoquant le Dieu dos armées.
M. de Renaudol, qui raconte cette scène, hisse alors sur la terrasse du consultât le drapeau de France fleurdelisé. Les bateaux français qui sont en rade se pavoisent. On tire le canon sur mer et sur terre. Dgezzar entre dans la plaine.
Le pacha disparaît dans le jaune, le rouge, le vert, l'or, les topazes, les émeraudes, les rubis. On ne sait si c'est im lingot ou UD drapeau. La foule se prosterne, s'agenouille, dit : « Dieu est plus grand 1 » Il passe au galop, levant les mains. Puis on entend un cliquetis de fer : cent Mamelouks escortent Dgezzar. Ces cavaliers sont coiffés d'un casque rond, à pointe, d'oii pend une épaisse maille de fer. Les visières baissées ne laissent voir que des yeux noirs ; une cuirasse couvre leur dos et leur poitrine ; des cuissards protègent leurs jambes, des boucliers sonnent à leurs bras. • Dans le fourmillement des piques les chevaux reluisent bardés d'acier. On croirait voir les troupes de Saladin et de Malek-el-Adel prêtes à cliarger, sous les murs de Ptolémaïs, les croisés de Philippe-Auguste et de Richard Cœur de Lion. Le moyen âge l'essuscile. Deux cents esclaves orange et lie de vin, armés de haches, ferment le cortège. Il Ou je ne m'y connais pas, dit quelques minutes plus tard le pacha à M. de Reuaudot, qui vient lui rendre ses devoirs, ou voilà une belle armée. »
La fortune fut souvent cruelle pour Dgezzar, mais son activité sans égale devait la soumettre toujours ; le voici vaincu et cherchant à reprendre l'avantage.
Le récit est dramatique dans la lettre que le consul de France adresse au ministre de la marine : c'est le soir ; Dgezzar sort de la chambre où depuis si longtemps il se
tient enfermé. Il allume une lampe de terre. Il revêt son costume des grands jours, tout brodé d'or; il prend luimême, dans un coffre, son plus beau sabre, celui dont la poignée est entourée de diamants et de rubis ; il s'arme aussi de cette hache que, dans les commencements de son règne, il tenait, en parcourant les rues, sur ses dpaules ; puis il accroche une aigrette de pierre précieuse sur son turban ; son cheval de bataille piaffe dans la cour, carapaçonné comme pour une cérémonie. Tous les Maugrabins et les Kapsis sont là, rassemblés (à peine trois cents) autour du sérail. Ils ont le kandjiar, le fusil, le tromblon. Tous se taisent. La dernière partie va se jouer. Le lendemain, ils seront pi'obablement tous morts, dans la plaine. Derrière eux deux canons de campagne attelés de leurs mules, les roues enveloppées de paille, attendent, escortés de leurs artilleurs improvisés.
Dgezzar paraît sur l'escalier du sérail, sa hache d'une main, sa petite lampe de l'autre. Un à un, il compte ses soldats, vérifie les armes, tàte la jambe des mules, s'assure que les caissons sont pleins. Il fait noir. De gros nuages masquent, comme dos paravents, le ciel étoile. Dgezzar monte à cheval et, suivi de sa troupe, s'engage dans les bazars obscurs.
Détails curieux et qui peignent sa férocité :
Dgezzar faisait un jour ramasser, par ses Maugrabins, tout ce qui se trouvait de passants dans la rue : on les amenait au sérail et on les empilait en tas, tous mêlés, juifs, chrétiens, druses, musulmans, Grecs, Mothualis, les uns à droite, les autres à gauche, dans la cour, t, Faites déjeuner ceux qui sont à gauche, disait le pacha, et coupez le nez à ceux qui sont à droite. » On préparait un repas aux uns, on mutilait les autres, et tout était dit. Dgezzar sortait. Un homme le regardait. Dgezzar allait à
lui et lui crevait l'œil. Dgezzar parlait haut à ses amis, en se promenant. Un homme paraissait écouter. Dgezzar allait à lui et lui arrachait l'oreille.
11 était assis sur sa terrasse, brodant au tambour en fumant le chibouque tout en regardant la place : quelqu'un lui déplaisait-il ? Dgezzar le faisait monter et lui charcutait les mains. Un jour qu'il voulait faire pendre une centaine de gens inoffensifs arrêtés au hasard par ses soldats, la foule s'amassa et demanda grâce ! Dgezzar parut à la porte du sérail. » Je ne suis, cria-t-il, que l'exécuteur de la volonté divine : la mort de ces hommes est écrite. » La foule terrifiée se retira.
C'était sur les nez surtout qu'il s'exerçait. II trancha lui même celui de son vieux trésorier Mahlem. '< Ma foi, lui dit-il le lendemain, si j'avais su te rendre aussi laid, je l'aurais laissé ton nez. »
Et pourtant cet homme inspirait autour de lui de profonds dévouements, témoin celui de Soleïman, qui, exilé, revient, aimant mieux mourir de la main de son maître que vivre loin de lui.
Je m'arrête et à regret, signalant cet ouvrage comme un de ceux qui doivenc compter parmi les plus curieux et les plus émouvants ; encore ces quelques lignes qui terminent le livre :
En 1801, le colonel Sébastiani fut chargé par Napoléon d'une mission auprès de Dgezzar. Il se rendit à Acre, accompagné de M. Jaubert. La ville était restée telle qu'elle était après le siège, hérissée de boulets français, pleine de ruines. On y vivait dans la terreur, sous la main de fer du pacha.
Dgezzar liabilait toujours son sérail. M. Jaubert le trouva
dans le jardin, seul, assis sous un palmier près d'une treille. Sa barbe était devenue blanche et rare. Il portait des vêlements sordides. Un vieux chàle crasseux lui servait de turban. Il reçut fort mal l'ambassadeui" : « Que me voulezvous? Venez-vous encore exciter ma colère? Ne savez-vous pas que Dgezzar, immobile comme un bloc de marbre, résiste à ses ennemis ? »
Puis il ajouta : « J'ai toujours aimé les Français. Pourquoi m'ont-ils déclaré la guerre ? Néanmoins je les admire depuis que je les ai vus de près. » A ce moment, il s'anima, et le vieux hâbleur bosniaque reparut. « Dans un de ses assauts, un de vos généraux, Mourad (il voulait dire Murât), monta jusque sur mes murailles. Là, il se défendait comme un lion furieux. J'aurais pu le tuer, mais je me contentai de lui couper sou grand plumet. Et je l'écartai de la brèche. Mais tout est fini maintenant. La paix est faite. Nous n'avons pas besoin de traiter. »
Dgezzar mourut en 1808, entouré de la vénération de son peuple. On lui dressa un tombeau dans la mosquée ; on le considéra comme un saint et, mort, il fit des miracles. Il avait désigné pour son successeur son vieil esclave, l'enfonceur de portes, Soleïman son bien-aimé.