ALPHONSE DAUDET
Numa Roumestan. — 1881
On a tant parlé de cette physionomie si intéressante de Roumestan, le héros du livre qui vient de paraître chez Charpentier, qu'on a fini par la dénaturer. Qu'on nous permette de la remettre sous son vrai jour et de lui rendre son véritable aspect.
Numa Roumestan, c'est l'homme du Midi. On a voulu reconnaître tour à tour sous ses traits, MM. Numa Baragnon, Gambetta, Cazot et bien d'autres. Rien de vrai dans ces découvertes, Alphonse Daudet a, comme tous ceux qui veulent créer un type, sans copier servilement telle ou telle individualité, résumé dans un personnage vingt ans peut-être d'observation sur les natures méridionales, mobiles, tout en surface, en voix, en gestes, natures
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de ténors et d'avocats. « Quand je ne parle pas, je ne pense pas ! » dit naïvement Numa Roumestan. Des élans courts, des convictions fragiles, un égoïsme inconscient qui fait que ce garçon ne dit jamais en parlant d'un ami : « Je l'aime ! » Mais : « Il m'adore !... Il se jetterait au feu pour moi! » Avec cela le désir de plaire, de séduire, la folie de promettre, un mépris presque oriental de la femme, et une aptitude au mensonge qui vient d'une imagination débordante, d'une incontinence de parole bien plus que d'une âme fausse et à combinaisons.
Pour mettre le type plus en relief, Alphonse Daudet a fait de son héros un puissant, d'abord député, puis ministre ; on étudie beaucoup les ministres en ce moment, et Monsieur le Ministre, de Jules Claretie, dédié justement à l'auteur de Roumestan, en est la preuve ; pour que l'opposition fût plus sensible, le romancier a marié son héros à une fille du Nord, nature en dedans, profonde, d'humeur posée. Le livre est le débat de ces deux natures : mari léger, femme sérieuse ; Numa trafiquant des mots, sans s'inquiéter de leur valeur, de leur accord avec sa pensée, pourvu qu'ils brillent et qu'ils sonnent; Rosalie très droite au contraire, ayant en tête quelque chose de la rigidité de son père, M. Le Quesnoy, premier président de Chambre.
A peine marié, Numa Roumestan trompe sa femme ; les détails de la constatation de cette trahison sont à ce point vivants, la scène est si sobre-
ment et si nettement écrite, que nous devons la saisir au passage :
Un jour d'été, — ils passaient la belle saison à Orsay dans la propriété des Le Quesnoy, — Rosalie, son père et son mari partis pour Paris comme ils faisaient chaque matin, s'aperçut qu'il lui manquait un petit modèle de la layette à laquelle elle travaillait. Une layette, mon Dieu, oui. On en vend de superbes toutes faites; mais les vraies mères, celles qui le sont d'avance, aiment à coudre, à tailler elles-mêmes, et, à mesure que le carton s'emplit où s'entassent les parures de l'enfant, à sentir qu'elles hâtent sa venue, que chaque point les rapproche de la naissance espérée. Pour rien au monde, Rosalie n'aurait voulu se priver cle cette joie, n'aurait permis qu'une autre mît la main à l'œuvre gigantesque entreprise depuis cinq mois, depuis quelle avait été sûre de son bonheur. Là-bas, à Orsay, sur le banc où elle travaillait dans l'ombre d'un grand catalpa, c'était un étalage cle petits bonnets qu'on essayait sur le poing, de petites robes de flanelle, de brassières qui, avec leurs manches droites, figuraient la vie et les gestes gourds de la toute petite enfance... Et c'était justement ce modèle qui manquait.
« Envoie ta femme de chambre... » disait la mère... La femme de chambre, allons donc! Est-ce qu'elle saurait?... « Non, non, j'y vais moi-même... Je ferai mes emplettes avant midi... Puis j'irai surprendre Numa et manger la moitié de son déjeuner. »
L'idée cle ce repas de garçon avec son mari dans l'appartement de la rue Scribe, à demi fermé, les rideaux enlevés, les housses sur les meubles; l'amusait comme une escapade. Elle en riait toute seule, en montant — ses courses faites — l'escalier sans tapis de la maison parisienne en été, et se disait, mettant avec précaution la clef dans la
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serrure pour le surprendre : « J'arrive un peu tard... Il aura déjeuné. »
Il ne restait plus, en effet, dans la salle à manger, que les débris d'un petit festin gourmand, à deux couverts, et le valet de chambre en jaquette à carreaux, installé devant la table, en train de vider les bouteilles et les plats. Elle ne vit rien d'abord, que sa partie manquee, par sa faute. Ah! si elle n'avait. pas tant flâné dans ce magasin, devant les jolies babioles à broderie et à dentelle.
« Monsieur est sorti. »
La lenteur du domestique à répondre, la pâleur subite de cette large face impudente, s'aplatissant entre de longs favoris, ne la frappaient pas encore. Elle n'y voyait que l'émoi du serviteur pris le nez dans son vol et sa gourmandise. Il fallut bien dire pourtant que monsieur était encore là... et en affaires... et qu'il en aurait pour longtemps. Mais que tout cela fut long à bégayer, quelles mains tremblantes il avait, cet homme, pour débarrasser la table et mettre le couvert de sa maîtresse.
« Est-ce qu'il a déjeuné seul ?
— Oui, madame... C'est à-dire... avec M. Bompard. »
Elle regardait une dentelle noire jetée sur une chaise. Le drôle la voyait aussi, et leurs yeux se rencontrant sur ce même objet, ce fut comme un éclair pour elle. Brusquement, sans un mot, elle s'élança, traversa le petit salon d'attente, fut droit à la porte du cabinet, l'ouvrit grande et tomba raide. Ils ne s'étaient pas même enfermés.
Et si vous aviez vu la femme, ses quarante ans de blonde esquintée, marqués en couperose sur une tête aux lèvres minces, aux paupières fripées comme une peau de vieux gant; sous les yeux, en balafres violettes, les cicatrices d'une vie de plaisirs, des épaules carrées, une vilaine voix. Seulement, elle était noble... La marquise d'Escarbès !... et, pour l'homme du Midi, cela tenait lieu de tout, le blason
lui cachait la femme. Séparée de son mari par un procès scandaleux, brouillée avec sa famille et les grandes maisons du faubourg, Mme d'Escarbès s'était ralliée à l'Empire, avait ouvert un salon politique, diplomatique, vaguement policier, où venaient, sans leurs femmes, les personnages les plus huppés d'alors; puis après deux ans d'intrigues, quand elle se fut créé un parti, des influences, elle songea à faire appel. Roumestan qui avait plaidé pour elle en première instance, ne pouvait guère refuser de la suivre. Il hésitait cependant à cause des opinions très affichées. Mais la marquise s'y prit de telle sorte et la vanité de l'avocat fut tellement flattée de cette façon de s'y prendre, que toutes ses résistances tombèrent. Maintenant l'appel étant proche, ils se voyaient tous les jours, tantôt chez lai, tantôt chez elle, menant l'affaire en partie double et vivement.
Rosalie faillit mourir de cette horrible découverte qui l'atteignait tout à coup dans sa sensibilité douloureuse de femme à la veille d'être mère, portant deux cœurs, deux foyers de souffrance en elle. L'enfant fut tué net, la mère survécut. Mais lorsqu'après trois jours d'anéantissement, elle retrouva toute sa mémoire pour souffrir, ce fut une crise de larmes, un flot amer que rien ne pouvait arrêter ni tarir. Sans une plainte, quand elle avait fini de pleurer sur la trahison de l'ami, de l'époux, ses larmes redoublaient devant le berceau vide où dormaient, seuls, les trésors de la layette sous des rideaux à transparent bleu. Le pauvre Numa était presque aussi désespéré. Cette grande espérance d'un petit Roumestan, de « l'aîné », toujours paré d'un prestige dans les familles provençales, détruite, anéantie par sa faute, ce pâle visage de femme noyé dans une expression de renoncement, ce chagrin aux dents serrées, aux sanglots sourds, lui fendait l'àme, si différent de ses manifestations et de la grosse sensibilité à fleur de peau qu'il montrait, assis au pied du lit de sa victime, les yeux gros, les lèvres tremblantes « Rosalie..., allons, voyons... » Il ne trouvait que cela à
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Gl
dire, mais que de choses dans cet « allons... voyons » prononcé avec l'accent du Midi facilement apitoyé. On entendait là- dessous : « Ne te chagrine donc pas, ma pauvre bete... Est-ce que ça vaut la peine? Est-ce' que ça ra'empéche de t'aimer ? »
C'est vrai qu'il l'aimait autant que sa légèreté lui permettait un attachement durable. Il ne rêvait personne autre qu'elle pour tenir sa maison, le soigner, le dorloter. Lui qui disait si ingénument : « J'ai besoin d'un dévouement près de moi ! » il se rendait bien compte que celui-là était le plus complet, le plus aimable qu'il pût désirer; et l'idée de le perdre l'épouvantait. Si ce n'est pas cela de l'amour !
Hélas ! Rosalie s'imaginait tout autre chose. Sa vie était brisée, l'idole à bas, la confiance pour toujours perdue. Et pourtant elle pardonna. Elle pardonna par pitié, comme une mère cède à l'enfant qui pleure, qui s'humilie; aussi pour la dignité de leur nom, pour le nom de son père que le scandale d'une séparation aurait sali, et parce que, les siens la croyant heureuse, elle ne pouvait leur ôter cette illusion. Par exemple, ce pardon accordé si généreusement, elle l'avertit qu'il n'eût pas à y compter s'il renouvelait l'outrage. Plus jamais I ou alors leurs deux vies séparées cruellement, radicalement, devant tous!... Ce fut signifié d'un ton, avec un regard où les fiertés de la femme prenaient leur revanche de toutes les convenances et entraves sociales.
Surpris par sa femme, le méridional jure de ne plus recommencer, et sincèrement; mais une fois passé grand homme, député, ministre, il oublie son serment et se laisse aller dans les bras d'une chanteuse légère, la petite Alice Bachellery, avec lacpielle il roucoule des duos, car il a une très jolie voix, le beau Roumestan !
Je signalerai comme un véritable chef-d'œuvre, le chapitre intitulé : « le discours de Chambéry » où le ministre de l'instruction publique, tout en composant son discours, met à mal la jeune personne ; il a bien ses verdeurs, mais tout cela est si finement, si légèrement dit. Tout passe avec de l'esprit. Qu'il suffise de savoir que la femme de Numa découvre d'une façon presque aussi brutale que la première fois, qu'elle a été trompée. Surcroît de misère, elle s'était reprise à aimer son méridional et, comme dix ans auparavant, elle était encore enceinte... « Oh! cette fois, il ne faut pas que l'enfant meure ! » C'est ce que la pauvre femme se dit tout à coup au milieu de son désespoir et de sa colère. Très calme, elle quitte le ministère et se réfugie chez son père, le président Le Quesnoy, dans cette vieille maison de la place Royale où son enfance s'est passée. Grand scandale dans Paris ; l'infidèle Roumestan, délaissé, navré, resté seul au ministère, est obligé pourtant d'y faire ses réceptions officielles du nouvel an. Ici, un tableau de maître, peint d'après nature.
a Messieurs de l'administration centrale!...
a Messieurs de la direction des Beaux-Arts!...
« Messieurs de l'Académie de médecine !... »
A mesure que l'huissier, en grande tenue, culotte courte, épée au côté, annonçait de sa voix morne dans la solennité des pièces de réception, des files d'habits noirs traversaient Timmense salon rouge et or et venaient se ranger en demi-
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cercle devant le ministre adossé à la cheminée, ayant près de lui son sous-secrétaire d'Etat. M. de la Calmette, son chef de cabinet, ses attachés fringants, et quelques directeurs du ministère, Dansaert, Béchut. A chaque corps constitué présenté par son président ou son doyen, l'Excellence adressait des compliments pour les décorations, les palmes académiques accordées à quelques-uns de ses membres ; ensuite le corps constitué faisait demi-tour, cédait la place, ceux-là se retirant, d'autres arrivant à grands pas, avec des bousculades aux portes du salon; car il était tard, une heure passée, et chacun songeait au déjeuner de famille qui l'attendait.
Dans la salle des concerts, transformée en vestiaire, des groupes s'impatientaient à regarder leurs montres, boutonner leurs gants, rajuster leurs cravates blanches sous des faces tirées, des bâillements d'ennui, de mauvaise humeur et de faim. Roumestan, lui aussi, sentait la fatigue de ce grand jour. Il avait perdu sa belle chaleur de l'année dernière à pareille époque, sa foi dans l'avenir et les réformes, laissant aller ses speech mollement, pénétré de froid jusqu'aux moelles malgré les calorifères, rénorme bûcher flambant; et cette petite neige floconnante qui tourbillonnait aux vitres lui tombait sur le cœur, légère et glacée comme sur la pelouse du jardin.
« Messieurs de la Comédie-Française !... »
Rasés de près, solennels, saluant ainsi qu'au grand siècle, ils se campaient en nobles attitudes autour de leur doyen qui d'une voix caverneuse présentait la Compagnie, parlait des efforis, des vœux de la Compagnie, la Compagnie sans épithète, sans qualificatif, comme on dit Dieu, comme on dit la Bible, comme s'il n'existait d'autre Compagnie au monde que celle-là ; et il fallait que le pauvre Roumestan fût bien affaissé, pour que même cette Compagnie, dont il semblait faire partie avec son menton bleu, ses bajoues, ses poses
d'une distinction convenue, ne réveillât son éloquence à grandes phrases théâtrales.
C'est que depuis huit jours, depuis le départ de Rosalie, il était comme un joueur qui a perdu son fétiche. Il avait peur, se sentait subitement inférieur à sa fortune et tout près d'en être écrasé. Les médiocres que la chance a favorisés ont de ces transes et de ces vertiges, accrus pour lui de l'effroyable scandale qui allait éclater, de ce procès en séparation que la jeune femme voulait absolument, malgré les lettres, les démarches, ses plates prières et ses serments. Pour la forme, on disait au ministère que Mme Rouraestan était allée vivre près de son père à cause du prochain départ de Mme Le Quesnoy et cl'Hortense; mais personne ne s'y trompait, et sur tous ces visages défilant devant lui, à de certains sourires appuyés, à des poignées de mains trop vibrantes, le malheureux voyait son aventure reflétée en pitié, en curiosité, en ironie. Il n'y avait pas jusqu'aux infimes employés, venus à la réception en jaquette et redingote, qui ne fussent au courant ; il circulait clans les bureaux des couplets où Chambéry rimait avec Bachellery et que plus d'un expéditionnaire, mécontent de sa gratification, fredonnait intérieurement en faisant une humble révérence au chef suprême.
Deux heures. Et les corps constitués se présentaient toujours, et la neige s'amoncelait, pendant que l'homme à la chaîne introduisait pêle-mêle, sans ordre hiérarchique :
« Messieurs cle l'École de Droit!...
« Messieurs du Conservatoire de musique !...
« Messieurs les directeurs des théâtres subventionnés! »
Cardaillac venait en tête, à l'ancienneté de ses trois faillites ; et Roumestan avait bien plus envie de tomber à coups de poing sur ce montreur cynique dont la nomination lui causait de si graves embarras, que d'écouter sa belle allocution démentie par la blague féroce du regard et de lui
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répondre un compliment forcé dont la moitié restait dans l'empois de sa cravate ;
« Très touché, messieurs... mn mn mn... progrès de Part... mn mn mn... ferons mieux encore... »
Et le montreur, en s'en allant :
« Il a du plomb dans l'aile, notre pauvre Numa... »
Ceux-là partis, le ministre et ses assesseurs faisaient honneur à la collation habituelle; mais ce déjeuner, si gai Tannée précédente et plein diffusion, se ressentait de la tristesse du patron et de la mauvaise humeur des familiers qui lui en voulaient tous un peu de leur situation compromise. Ce scandaleux procès, tombant juste au milieu du débat Gardaillac, allait rendre Roumestan impossible au cabinet ; le matin même, à la réception de TÉlysée, le maréchal en avait dit deux mots dans sa brutale et laconique éloquence de vieux troupier : « Une sale affaire, mon cher ministre, une sale affaire... » Sans connaître précisément cette auguste parole, chuchotée à l'oreille clans une embrasure, ces messieurs voyaient venir leur disgrâce derrière celle de leur chef. »
« 0 femmes ! femmes î » grognait le savant Béchut dans son assiette. M. de la Calmette et ses trente ans de bureau se mélancolisaient en songeant à la retraite comme Tircis ; et tout bas le grand Lappara s'amusait à consterner Rochemaure. « Vicomte, il faut nous pourvoir... Nous serons ratiboisés avant huit jours. »
Sur un toast du ministre à l'année nouvelle et à ses chers collaborateurs, porté d'une voix émue où roulaient des larmes, on se sépara. Méjean, resté le dernier, fit deux ou trois tours de long en large avec son ami, sans qu'ils eussent le courage de se dire un mot; puis il partit. Malgré tout son désir de garder près de lui ce jour-là cette nature droite qui l'intimidait comme un reproche de conscience, mais le soutenait, le rassurait, Numa ne pouvait empêcher
Méjean de courir à ses visites, distributions de vœux et de cadeaux, pas plus qu'il ne pouvait interdire à son huissier d'aller se déharnacher dans sa famille de son épée et de sa culotte courte.
Quelle solitude, ce ministère ! Un dimanche d'usine, la vapeur éteinte et muette. Et, dans toutes les pièces, en bas, en haut, dans son cabinet où il essayait vainement d'écrire, dans sa chambre qu'il se prenait à remplir de sanglots, partout cette petite neige de janvier tourbillonnait aux larges fenêtres, voilait l'horizon, accentuait un silence de steppe.
0 détresse des grandeurs! ...
Une pendule sonna quatre heures, une autre lui répondit, d'autres encore dans le désert du vaste palais où il semblait qu'il n'y eût plus que l'heure de vivante. L'idée de rester là jusqu'au soir, en tête-à-tête avec son chagrin, l'épouvantait. Il aurait voulu se dégeler à un peu d'amitié, de tendresse. Tant de calorifères, de bouches de chaleur, de moitiés d'arbres en combustion ne faisaient pas un foyer.
Pendant ce temps, Rosalie, enfermée chez son père, sourde à toutes les prières, s'obstine à vouloir une séparation éclatante, le bruit et le scandale d'un procès. Je ne puis résister au plaisir de laisser à M. Daudet le soin de dire comment le président Le Quesnoy parvient à faire renoncer sa fille à ses projets de vengeance :
Elle était là, dans le salon, où il l'avait vue pour la première fois et dont les meubles restaient les mêmes aux mêmes places, arrivés à cet âge où les mobiliers, comme les tempéraments, ne se renouvellent plus. A peine quelques plis fanés dans les tentures fauves, une buée sur le
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reflet des glaces alourdi comme celui des étangs déserts que rien ne trouble. Les visages des vieux parents penchés sous les flambeaux de jeu à deux branches, en compagnie de leurs partenaires habituels, avaient aussi quelque chose de plus affaissé. Mme Le Quesnoy, les traits gonflés et tombants, comme défibrés, le président accentuant encore sa pâleur et la révolte fière qu'il gardait dans le bleu amer de ses yeux. Assise près d'un grand fauteuil dont les coussins se creusaient d'une empreinte légère, Rosalie, sa sœur couchée, continuait tout bas la lecture qu'elle lui faisait tout à l'heure à voix haute, dans le silence du whist coupé de demi-mots, d'interjections de joueurs,
C'était un livre de sa jeunesse, un de ces poètes de nature que son père lui avait appris à aimer'; et du blanc des strophes elle voyait monter tout son passé de jeune fille, la fraîche et pénétrante impression des premières lectures :
La belle aurait pu sans souci Manger ses fraises loin d'ici, Au bord d'une claire fontaine, Avec un joyeux moissonneur Qui l'aurait prise sur son cœur, Elle aurait eu bien moins de peine.
Le livre lui glissa des mains sur les genoux, les derniers vers retentissant en chanson triste au plus profond de son être, lui rappelant son malheur un instant oublié. C'est la cruauté des poètes ; ils vous bercent, vous apaisent, puis d'un mot avivent la plaie qu'ils étaient en train de guérir.
Elle se revoyait à cette place, douze ans auparavant, quand Numa lui faisait sa cour à gros bouquets, et que, parée de ses vingt ans, du désir d'être belle pour lui, elle le regardait venir par cette fenêtre, comme on guette sa destinée. Il restait dans tous les coins des échos de sa voix chaude et tendre, si prompte à mentir. En cherchant bien
parmi cette musique étalée au piano, on aurait retrouvé les duos qu'ils chantaient ensemble ; et tout ce qui l'entourait lui semblait complice du désordre de sa vie manquée. Elle songeait à ce qu'elle aurait pu être, cette vie, à côté d'un honnête homme, d'un loyal compagnon, non pas brillante, ambitieuse, mais l'existence simple et cachée où Ton eût porté à deux vaillamment les chagrins, les deuils jusqu'à, la mort...
Elle aurait eu bien moins de peine...
Elle s'absorbait si fort dans son rêve que, le whist terminé, les habitués étaient partis sans qu'elle l'eût presque remarqué, répondant machinalement au salut amical et apitoyé de chacun, ne s'apercevant pas que le président, au lieu de reconduire ses amis, comme il en avait l'habitude chaque soir, quel que fût le temps et la saison, se promenait à grands pas dans le salon, s'arrêtait enfin devant elle à la questionner d'une voix qui la faisait tout à coup tressaillir.
<> Eh bien, mon enfant, où en es-tu? Qu'as-tu décidé? — Mais toujours la même chose, mon père. Il s'assit auprès d'elle, lui prit la main, essaya d'être persuasif :
« J'ai vu ton mari... Il consent à tout... tu vivras ici près de moi, tout le temps que ta mère et ta sœur resteront absentes; après môme, si ton ressentiment dure encore... Mais, je te le répète, ce procès est impossible. Je veux espérer que tu ne le feras pas. »
Rosalie secoua la tète.
« Vous ne connaissez pas cet homme, mon père. Il emploiera son astuce à m'envelopper, à me reprendre, à faire de moi sa dupe, une dupe volontaire, acceptant une exisence avilie, sans dignité... Votre fille n'est pas de ces
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femmes-là,.. Je veux une rupture complète, irréparable, hautement annoncée au monde... »
De la table où elle rangeait les cartes et les jetons, sans se retourner, Mme Le Quesnoy intervint doucement :
« Pardonne, mon enfant, pardonne.
— Oui, c'est facile à dire quand on a un mari loyal et droit comme le tien, quand on ne connaît pas cet étouffement du mensonge et de la trahison en trame autour de soi... C'est un hypocrite, je vous dis. Il a sa morale de Chambéry et celle de la rue de Londres... Les mots et les actes toujours en désaccord... Deux paroles, deux visages... Toute la félinerie et la séduction de sa race... L'homme du Midi enfin ! •>
Et, s'oubliant dans l'éclat de sa colère :
« D'ailleurs, j'avais déjà pardonné une fois... Oui, deux ans après mon mariage... Je ne vous en ai pas parlé, je n'en ai parlé à personne... J'ai été très malheureuse... Alors nous ne sommes restés ensemble qu'au prix d'un serment... Mais il ne vit que de parjures. Maintenant, c'est fini, bien fini. »
Le président n'insista plus, se leva lentement et vint à sa femme. Il y eut un chuchotement, comme un débat, surprenant entre cet homme autoritaire et l'humble créature annihilée : « Il faut lui dire... Si... si... Je veux que vous disiez... » Sans ajouter une parole, M. Le Quesnoy sortit, et son pas de tous les soirs, sonore, régulier, monta des arcades désertes dans la solennité du grand salon.
« Viens là... » fit la mère à sa fille d'un geste tendre... Plus près, encore plus... Elle n'oserait jamais, tout haut... Et même, si rapprochées, cœur contre cœur, elle hésitait encore : « Écoute, c'est lui qui le veut... Il veut que je te dise que ta destinée est celle de toutes les femmes, et que ta mère n'y a pas échappé. »
Rosalie s'épouvantait de cette confidence qu'elle devinait
aux premiers mots, tandis qu'une chère vieille voix brisée de larmes articulait à peine une triste, bien triste histoire de tous points semblable à la sienne, l'adultère du mari dès les premiers temps du ménage, comme si la devise de ces pauvres êtres accouplés étant <■ trompe-moi ou je te trompe » l'homme s'empressait de commencer pour garder son rang supérieur.
— Oh! assez, assez, maman, tu me fais mal... »
— Son père qu'elle admirait tant, qu'elle plaçait au-dessus de tout autre, le magistrat intègre et ferme !... Mais qu'était-ce donc que les hommes? Au nord, au midi, tous pareils, traîtres et parjures... Elle qui n'avait pas pleuré pour la trahison du mari, sentit un flot cle larmes chaudes à cette humiliation du père... Et l'on comptait là-dessus pour la fléchir!... Non, cent fois non, elle ne pardonnerait pas. Ah ! c'était cela, le mariage. Eh bien, honte et mépris sur le mariage ! Qu'importaient la peur du scandale et les convenances du monde puisque c'était à qui les braverait le mieux.
Sa mère l'avait prise, la serrant contre son cœur, essayant d'apaiser la révolte de cette jeune conscience blessée dans ses croyances, dans ses plus chères superstitions, et doucement elle la caressait, comme on berce .
« Si, tu pardonneras... Tu feras comme j'ai fait... C'est notre lot, vois-tu... Ah! dans le premier moment, moi aussi, j'ai eu grand chagrin, une belle envie de sauter par la fenêtre... Mais j'ai pensé à mon enfant, à mon pauvre petit André qui naissait à la vie, qui depuis a grandi, qui est mort en aimant, en respectant tous les siens... Toi de même tu pardonneras pour que ton enfant ait l'heureuse tranquillité que vous a faite mon courage, pour qu'il ne soit ^ pas un de ces demi-orphelins que les parents se partagent, qu'ils élèvent dans la haine et le mépris l'un de l'autre... Tu songeras aussi que ton père et ta mère ont déjà bien souffert et que d'autres désespoirs les menacent... »
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Elle s'arrêta, oppressée. Puis, avec un accent solennel :
— Ma fille, tons les chagrins s'apaisent, toutes les blessures peuvent guérir... Il n'y a qu'un malheur irréparable, c'est la mort de ce qu'on aime... »
Dans l'épuisement ému qui suivit ces derniers mots, Rosalie voyait grandir la ligure de sa mère, de tout ce que perdait le père à ses yeux. Elle s'en voulait de l'avoir méconnue si longtemps sous cette apparente faiblesse faite de coups douloureux, d'abdication sublime et résignée. Aussi ce fut pour elle, rien que pour elle qu'en termes doux, presque de pardon, elle renonça à son projet de vengeance. « Seulement n'exige pas que je retourne avec lui... J'aurais trop honte... J'accompagnerai ma sœur dans le Midi... Après, plus tard, nous verrons. »
Le président rentrait. Il vit l'élan de la vieille mère jetant ses bras au cou de son enfant et comprit que leur cause était gagnée.
« Merci, ma fille... » murmura-t-il, très touché.
Puis, après avoir hésité un peu, il s'approcha de Rosalie pour le bonsoir habituel. Mais le front si tendrement offert d'ordinaire se déroba, le baiser glissa dans les cheveux.
— Bonne nuit, mon père.
Il ne dit rien, s'en alla courbant la tête, avec un frisson convulsif de ses hautes épaules. Lui qui dans sa vie avait tant accusé, tant condamné, il trouvait un juge à son tour, le premier magistrat de France !
Quelle maîtresse scène de comédie, que de délicatesse de tact dans ces quelques pages !
Arrivons au dernier chapitre, où l'on voit Numa remis avec sa femme, haranguant du haut d'un balcon le bon populaire de sa ville natale, accouru pour acclamer le petit Roumestan qu'on vient de baptiser*
Rien de plus animé, de plus vivant, que cette dernière partie. Pendant que Numa parle au balcon, Rosalie couchée, toute pâle et faible encore, tient son petit dans ses bras, on vient de le lui rapporter de l'église :
A présent, c'est fini ; elle se sent à l'abri des déceptions et des blessures. Elle a un enfant. Gela résume tout son bonheur, tout son rêve. Et se faisant un bouclier de la chère petite créature qu'elle serre en travers de sa poitrine, elle l'interroge tout bas, de tout près, comme si elle cherchait une réponse ou une ressemblance dans l'ébauche de cette petite figure informe, ces minces linéaments qui semblent creusés par une caresse dans la cire et marquent déjà une bouche sensuelle, violente, un nez courbé pour l'aventure, un menton douillet et carré .
« Est-ce que tu seras un menteur, toi aussi? Est-ce que tu passeras ta vie à trahir les autres et toi-même, à briser les cœurs naïfs qui n'auront fait d'autre mal que de te croire et de t'aimer?... Est-ce que tu auras l'inconstance légère et cruelle, prenant la vie en virtuose, en chanteur de cavatines? Est-ce que tu feras le trafic des mots, sans t'inquiéter de leur valeur, de leur accord avec ta pensée, pourvu qu'ils brillent et qu'ils sonnent ! »
Et la bouche en baiser sur cette petite oreille qu'entourent des cheveux follets :
« Est-ce que tu seras un Roumestan, dis ? »
— Parbleu !
Voilà les grandes lignes de ce livre, qu'il est impossible de quitter quand on l'a commencé et dont le succès sera long. Continuons : Rosalie, la pauvre femme, n'est pas la seule victime de Numa. Il y a
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aussi la famille du tambourinaire Yalmajoux, pauvres diables de paysans provençaux que le prometteur a fait venir à Paris et qu'il abandonne sans vergogne quand il voit que les Parisiens ne comprennent pas le tambourin.
L'histoire de ce pauvre fou est navrante. Il y a aussi Hortense Le Quesnoy, belle-sœur de Numa, qui, grisée par les mensonges de son beau-frère s'est éprise de ce beau paysan Valmajoux qu'on lui a dit être le descendant d'une grande famille princière. Dans son dernier article, notre éminent collaborateur Zola a reproché à Daudet cet amour de jeune fille ; il me semble qu'il se trompe ; il y a des jeunes filles romanesques, et celle-là Test au point qu'elle ne lit aucun de nos romans modernes, sous prétexte qu'ils ressemblent trop à la vie. Ce que Daudet a voulu peindre, c'est plutôt, selon nous, une passion d'imagination. Du reste « l'imagination » pourrait être le sous-titre de son livre, si la mode était encore aux sous-titres. Tous les Méridionaux sont des imaginaires, et ce beau fou de Bompart, l'ami du ministre, type invraisemblable dans le Nord, pullule chez eux comme les cigales. Ivres de naissance, ivres sans boire, car la race est sobre, c'est le soleil qui échauffe et féconde sans cesse leurs cerveaux et y fait germer toutes ces exagérations, ces rêves de grandeur qui se refroidissent peu à peu à l'heure où ses rayons disparaissent derrière les grandes plaines et les hautes montagnes.
Je ne saurais mieux résumer cet article qu'en citant les mots de Roumestan, dans l'ivresse du triomphe, quand il est nommé ministre : — « Ah ! le Midi monte!... le Midi monte!... Paris est à nous Nous tenons tout ! Il faut en prendre votre parti, messieurs. Pour la seconde fois, les Latins ont conquis la Gaule ! »
Et du diable si ce n'est pas vrai !