‹ La bataille littéraire (volume 5)Chapitre 13 sur 49 · J. K. HUYSMANS · texte numérisé non relu

J. K. HUYSMANS

A Yau-FEau. — 1882

L'école nouvelle des réalistes vient de produire un petit livre bien curieux : A Vau-l'Eau, par M. J. K. Huysmans, paru à Bruxelles, chez Kistemackers. C'est l'histoire d'un employé, vieux garçon, qui ne sait comment tuer le temps qui s'écoule entre l'heure où il quitte son bureau et celle où il va dîner ; roman minuscule très curieux de détails ; pourquoi faut-il qu'il y en ait d'inlisables ! Citons cependant ce petit tableau charmant de vérité :

En vain il avait essayé de s'intéresser à l'Histoire, toutes ces explications compliquées de choses simples ne l'avaient ni captivé, ni convaincu. Vaguement il furetait, n'espérant plus dépister un bouquin qu'il joindrait aux siens. Mais cette promenade le distrayait ; puis, quand il était las de remuer

la poussière des imprimés, il se penchait au-dessus des berges, et la vue des bateaux aux coques goudronnées, aux cabines peintes en vert poireau, au grand màt abattu sur le pont lui plaisait ; il demeurait là, enchanté, contemplant la cocotte mijotant sur un poêle en fonte, à l'air ; l'éternel chien noir et blanc courant, la queue en trompette, le long des péniches ; les enfants, très blonds, assis près du gouvernail, les cheveux dans les yeux et les doigts dans la bouche.

Ce serait gai de vivre ainsi, pensait-il, souriant malgré lui de tes envies puériles ; et il sympathisait même avec les pêcheurs à la ligne, immobiles en rang d'oignons séparés par des boîtes d'asticots les uns des autres.

L'infortuné avise un moyen de se distraire.

Pour se raiguiser l'appétit encore émoussé par les objets apéritifs des cafés : — les absinthes puant le cuivre ; les vermouths : la vidange des vins blancs aigris ; les madères : le trois-six coupé de caramel et de mélasse ; les malagas : les sauces de pruneaux au vin ; les bitters : l'Eau de Bolot à bas prix des herboristes, — M. Folantin essaya d'un excitant qui lui réussissait dans son enfance : tous les deux jours, il se rendit aux bains.

Cet exercice lui plaisait surtout parce qu'ayant deux heures à tuer, entre la sortie de son bureau et son repas, il évitait ainsi de rentrer chez lui, de demeurer tout botté, tout habillé, consultant sa pendule, attendant l'heure du diner. Et, les premières fois, ce furent des moments délicieux. Il se blottissait dans l'eau chaude, s'amusait à soulever avec ses doigts des tempêtes et à creuser des maëlstroms. Doucement, il s'assoupissait au bruit argentin des gouttes tombant des becs des cygnes et dessinant de grands cercles qui se brisaient contre les parois de la baignoire ; tressautant alors que des coups furieux de sonnettes partaient clans les cou-

RÉALISTES ET NATURALISTES

loirs, suivis de bruits de pas et de claquements de portes. Puis le silence reprenait avec le doux clapotis des robinets, et toutes ses détresses fuyaient à la dérive ; dans la cabine voilée d'une vapeur d'eau, il rêvassait, et ses pensées s'opalisaient avec la buée et devenaient affables et diffuses.

N'est-ce pas absolument charmant? Ah ! si tout était sur ce ton ! mais, hélas ! Enfin, ce n'est certes pas là une œuvre banale, et c'est quelque chose aujourd'hui.

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