‹ La bataille littéraire (volume 5)Chapitre 20 sur 49 · PAULINE CARDINAL · texte numérisé non relu

PAULINE CARDINAL

Ribeaumont, 12 mai 1878.

Ah! ma chère amie, quelle semaine ! Que de joie d'abord et puis que de tristesse!. . . Dimanche dernier il y avait des élections pour le conseil municipal. . . M. Cardinal se présentait... Il a été nommé! Vous ne pouvez pas vous faire une idée du bonheur de M. Cardinal...

Je suis quelque chose ! Enfin je suis quelque chose, c'est le premier échelon!... Il ne faisait que répeter cela... Il ne pouvait pas tenir en place. Il allait et venait. Il se promenait autour de sa maison. Il a voulu me faire voir la salle des délibérations, me montrer où il serait assis... Le soir, il n'a pas pu dîner... La nuit, il n'a pas pu dormir... Deux ou trois fois il s'est assoupi légèrement, mais il se réveillait tout de suite en sursaut et il recommençait : Je suis quelque chose! c'est le premier échelon!

J'étais bien tourmentée, moi, de le voir dans cette agitation. Je tâchais de le calmer. Je lui ai fait de la tisane au milieu de la nuit... du tilleul avec de la tête de pavot. Je lui disais :

— Il faut dormir, monsieur Cardinal, il faut dormir, sans

cela vous serez sans force pour les luttes qui se préparent.

Car il se prépare des luttes, ma chère amie. M. Cardinal ne sera pas nommé maire... Il s'y attend... L'ancien maire va avoir la majorité dans le conseil. . . C'est un grand industriel retiré des affaires, très riche... deux ou trois millions.. . C'est un de ces hommes qui, selon l'expression de M. Cardinal, abusent de leur fortune, qui la répandent sans discernement dans le pays, qui donnent dans tous les sens, à tout le monde, pour l'école et pour l'église, pour les bibliothèques et pour les salles d'asile... Ça n'est plus de la charité, c'est de l'affectation.

Sur ce terrain-là, M. Cardinal ne peut pas lutter. Il ne remue pas les millions à la pelle. Il n'a qu'une modeste et honorable aisance. Il pourrait bien cependant donner de temps en temps quelques petites choses, mais il ne donne jamais rien. C'est un système chez lui. Il rougirait d'arriver par ces moyens-là. Il veut tout devoir à sa valeur personnelle.

M. Cardinal est décidé à entrer tout de suite en lutte avec le maire. . . Il prépare pour la première séance un discours politique... Mais entendons-nous... Ce sera un discours politique sans en avoir l'air, parce que, c'est une bêtise de la loi, les conseils municipaux ne doivent s'occuper que des affaires de la commune... Mais ce serait bien malheureux si, après avoir tant travaillé, M. Cardinal ne savait pas tourner la loi. Il paraît que tourner la loi c'est l'A B C de la politique.

Cinq jours après l'élection, c'est-à-dire avant-hier vendredi, tombait la fête de naissance de M. Cardinal... Le mercredi matin, je reçois une petite lettre de Pauline, bien gentille, bien affectueuse :

« Chère maman, cela te fait de la peine que je sois fâchée avec papa, et moi aussi ça me chagrine. . . C'est vendredi la fête de naissance de papa... Si j'osais, j'irais dîner avec

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vous à la campagne... Je laisserais ma voiture au pavillon Henri IV et je prendrais un fiacre à Saint-Germain pour ne pas offusquer papa. Vois si je peux me risquer, j'apporterais, naturellement, un cadeau pour papa. Tu m'écrirais pour me dire ce qui lui ferait plaisir, etc., etc. »

Les lettres de Pauline, le facteur me les remet toujours en cachette, et je vais les lire en cachette au fond du jardin. Voilà que tout d'un coup, pendant que j'étais en train de lire et de relire celle-là, je vois apparaître M. Cardinal. Il y avait à la fin de la lettre des choses si tendres et si câlines pour moi que j'en étais toute bouleversée... Je me sentais les yeux tout pleins de larmes qui ne demandaient qu'à couler...

— C'est une lettre de Pauline, me dit sévèrement M. Cardinal.

— Oui.

— Encore un nouveau scandale

C'était de l'injustice... Voilà les pleurs qui me débordent, et, tout en sanglotant, je donne la lettre à M. Cardinal, en lui disant :

— Tenez. .. Lisez...'

Il prend la lettre et après l'avoir lue :

— J'avais tort, madame Cardinal, j'avais tort... Il y a encore de bons sentiments chez cette pauvre enfant, .. Et tenez, puisque je viens d'avoir une grande joie, je veux que vous aussi vous ayez la vôtre... Je ne veux pas savoir comment vit Pauline. . . si elle a un hôtel, des chevaux, des diamants...

— Si elle en a!

C'est un cri qui part bêtement... L'orgueil maternel qui éclatait...

— Je ne veux pas le savoir, continue M. Cardinal... Je vais chercher d'ici à demain une combinaison pour que Pauline puisse venir ici le jour de ma fête... J'y penserai cette nuit... C'est dans mes veilles de la nuit que je trouve le mieux les choses.

En effet, vers deux heures du matin, voilà M. Cardinal qui me secoue et qui me dit :

— J'ai trouvé la combinaison... Pauline pourra même, si elle veut, passer quelque temps avec nous... huit ou dix jours.

— Huit ou dix jours ?

— Oui. Seulement qu'elle vienne très simplement vêtue... Nous dirons dans le pays que c'est une petite nièce à nous... demoiselle de magasin à Paris... qu'elle est un peu souffrante, que nous la prenons avec nous par charité... Cela fera bon effet... Vous pourrez partir demain matin pour aller chercher Pauline.

A onze heures, le lendemain, j'étais chez Pauline... Le valet de chambre me dit :

— Madame est sortie... Madame monte à cheval tous les matins, mais madame rentrera à midi pour déjeuner... Si la mère de madame veut se donner la peine d'attendre madame...

Voilà comme ils sont styles les domestiques de ma fille!... J'entre dans le petit salon... J'ouvre la fenêtre... J'étais si heureuse... J'allais voir Pauline rentrer à cheval... Je ne Pavais jamais vue à cheval. A midi moins cinq, une amazone tourne le coin de la rue... C'était Pauline... Sur un cheval qui brillait au soleil comme de l'argent, et suivie d'un petit groom qui avait un air si distingué!... Elle approche... Elle lève la tête... et me voyant à la fenêtre...

— Ah! maman, s'écrie-t-elle tout haut, maman; bonjour, maman! que je suis contente!...

Et remarquez, ma chère amie, que j'étais fagotée comme quatre sous, moi. J'avais l'air d'une vieille sorcière... Allez... allez... elle a du cœur, cette enfant-là, et il n'y en a pas encore beaucoup qui, dans sa position, reconnaîtraient leur mère comme ça tout haut, dans la rue, devant les passants et devant un petit groom aussi distingué..

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Elle arrive avec son amazone relevée sur le bras et son petit chapeau d'homme... Un amour, c'était un amour î... Elle se jette dans mes bras...

— Maman!... Maman! Eh bien, est-ce arrangé pour demain ?

Je lui réponds que c'est arrangé pour aujourd'hui, si elle veut... et je lui raconte la petite combinaison de M. Cardinal. J'étais un peu inquiète... Je me disais : « Ça ne va pas « l'amuser, cette pauvre petite, de quitter son hôtel et son v luxe, pour venir s'enterrer dans un trou avec ses père et mère. »

Eh bien... pas du tout... Elle a été enchantée, positivement enchantée. Passer huit jours au vert, ça la referait, ça la reposerait. Elle n'en pouvait plus de l'hiver qu'elle venait de passer. Cela n'était pas toujours gai d'être obligée de s'amuser toujours... Cela la distrairait de venir s'ennuyer un peu avec nous à la campagne... Enfin un tas de petites câlineries bien gentilles, dites bien gentiment, et qui me rappelaient ma Pauline d'autrefois.

Il y avait encore quelque chose qui la ravissait ; c'était le déguisement... S'habiller en petite bourgeoise... Ce n'était pas le lendemain qu'elle voulait partir, c'était le jour même, c'était tout de suite, avec moi... Elle avait le soir un dîner qui l'assommait... Ça l'en débarrasserait...

Pauline fait venir Hermance, sa première femme de chambre, elle en a deux, et elle lui dit de chercher dans ses robes ce qu'il y avait de plus simple, de plus tranquille; d'étaler tout cela en haut, dans le cabinet de toilette, sur le grand divan... Nous déjeunons au galop et, après, nous montons voir les robes... Rien ne pouvait aller... Ces costumes-là auraient fait des attroupements dans Ribeaumont.

Pauline fait atteler son landau et nous voilà en route pour Paris, courant les magasins de confection et les marchandes de modes. Pauline achète deux ou trois robes et autant de

chapeaux... Elle trouvait tout cela délicieux... Tu verras, maman, comme je vais être gentille... Elle était stupéfaite du bon marché... Elle disait tout le temps au commis : « Vous devez vous tromper... Gela doit coûter plus cher « que ça. » Moi, je la poussais du coude, ce n'est pas la peine de dire des choses pareilles dans les magasins.

Nos emplettes faites, la voiture toute pleine de paquets, nous rentrions, quand Pauline s'écrie : « Et le cadeau de « papa! Qu'est-ce que je pourrais bien lui donner à papa? »

Moi, j'ai une inspiration... Je lui réponds : « Ta sœur, « autrefois, a donné à ton père un buste de Voltaire, et il « dit souvent qu'il voudrait bien avoir en pendant un buste « d'un autre écrivain de ce temps-là... Le nom ne me revient « pas... Ah! j'y suis... Jean- Jacques... Oui, mais Jean-Jac- « ques quoi?... attends.... Il y a une rue qui s'appelle comme « ça... la rue où il y a la poste aux lettres... Jean-Jacques « Rousseau, c'est cela... »

Nous allons au boulevard acheter le buste, nous le fourrons dans la voiture avec les robes de quarante-neuf francs et les chapeaux de treize francs cinquante... Nous rentrons, et pendant qu'Hermance arrangeait une petite malle, Pauline s'habille... Elle choisit une robe de percale à petits pois et un chapeau de paille avec des coquelicots... Elle était à croquer... Nous descendons... Nous remontons dans le landau... Nous allions partir, quand Pauline se frappe le front :

— Ah ! mon Dieu, et mon dîner de ce soir que j'oubliais, et celui de demain, et celui d'après-demain.

Elle envoie le valet de pied chercher Hermance et, quand Hermance arrive, elle lui dit :

— Vous allez écrire tout de suite au baron que ce n'est pas possible ce soir, que je vais chez maman à la campagne. Vous écrirez la même chose à M. Paul pour demain, et la même chose au marquis pour après-demain.

— Bien, madame.

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— Ah! vous écrirez une lettre très gentille à M. Paul... Les deux autres, ce que vous voudrez, ça m'est égal.

Nous partons. J'étais un peu interloquée. Je lui dis :

— Tu fais écrire à ces messieurs par ta femme de chambre.

— Oh ! Hermance signe de mon nom. Ils croient tous que ce sont des lettres de moi. Elle écrit bien mieux que moi, Hermance; elle a été institutrice dans une grande maison ; elle ne fait jamais une faute d'orthographe... Tandis que moiî... C'est un peu de ta faute, maman... Tu étais bien plus occupée de m'apprendre la danse que l'orthographe...

— C'est que cela me paraissait plus utile, et j'avais bien raison... Serais-tu ce que tu es sans la danse? Et l'orthographe? vois un peu où ça mène, l'orthographe... à être ta femme de chambre!

Vous allez comprendre pourquoi je vous ai parlé des régiments de Saint-Germain... Avant-hier, vers dix heures du matin, M. Cardinal lisait ses journaux dans son cabinet... Il est abonné à neuf journaux — c'est sa grande dépense — huit de son opinion et un tout ce qu'il y a de plus clérical. Celui-là, c'est pour entretenir sa colère, comme il dit... Pauline était allée faire un petit tour dehors sur la route, en robe de mousseline blanche, avec une rose rouge piquée au hasard dans ses cheveux, et par là-dessus un vieux chapeau de paille de M. Cardinal... Elle était ravissante...

M. Cardinal avait voulu l'arrêter au passage... Il lui avait proposé de lui réciter sa conférence sur Voltaire, parce que dès qu'il tient quelqu'un. .. mais ça n'avait pas tenté Pauline...

— Non, vois-tu, puisque je suis à la campagne, il faut que je profite de la campagne... Je vais aller me promener dans les champs.

— Sais-tu seulement ce que c'était que Voltaire?

— Oh! très bien... c'était un petit vieux tout ridé qui était autrefois en marbre dans le vestibule du Théâtre-Français...

On Ta monté au foyer dans une jardinière... Une vraie tête de singe, mais il n'a pas l'air bête... Là, tu vois bien que je sais ce que c'est que Voltaire.

Elle était partie pour se promener, et moi j'étais allée cueillir des fraises dans le potager. La vie de campagne, enfin, la vie de famille!... Tout à coup des chevaux passent au trot sur la route... Je dis...

— Allons bon! encore de ces pierrots de chasseurs qui viennent agacer M. Cardinal et le troubler dans ses travaux!

Mais voilà que j'entends des éclats de voix, des éclats de rire dans la cour de la maison... Je regarde de loin; c'était Pauline qui rentrait poursuivie par deux officiers de chasseurs à cheval... Elle les avait rencontrés sur la route, et voyez le guignon, ils la connaissaient tous les deux... Elle avait voulu se sauver, mais ils avaient couru après elle jusque dans la cour de la maison. Elle s'était réfugiée sur le perron, et de là haut, moitié riante, moitié fâchée, elle leur criait :

— Laissez-moi tranquille... Allez-vous en!... Allez-vous en!...

— Venez déjeuner avec nous tout à l'heure au pavillon Henri IV...

— Un autre jour je ne dis pas non... mais aujourd'hui je ne peux pas. Allez-vous-en!... Allez-vous-en!...

Mais il ne voulaient pas s'en aller, et, pendant que j'arrivais, moi, aussi vite que je pouvais, du fond du potager, l'un de ces deux messieurs commence à faire monter par son cheval les marches du perron... Et, tout à coup, voilà M. Cardinal qui sort de la maison. C'était bien ce que je craignais, et je reste là comme médusée avec mon panier de fraises à la main...

— Arrière, messieurs, arrière!... Je suis ici chez moi.

— Voyons, papa, ne te fâche pas... Je connais ces messieurs.

— Et moi je ne les connais pas, s'écria M. Cardinal...

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et je ne veux pas les connaître. . . Sortez, messieurs, sortez ! . . . La propriété d'un citoyen libre n'est pas à la merci des prétoriens. Cela rappelle les plus mauvais jours de notre histoire... Encore une fois, messieurs, sortez!...

Et, en disant cela, M. Cardinal avait le bras droit tendu en avant... Il était admirable... Les deux officiers, c'étaient évidemment des gens comme il faut, car ils sont partis sans rien dire, après nous avoir saluées, nous les femmes... Il est vrai que Pauline, qui était restée sur le perron, leur faisait, dans le dos de M. Cardinal, de ces petits gestes suppliants qui, à l'Opéra, dans la pantomime, veulent dire : allez-vous-en !.. . allez-vous-en I

Ils s'en vont, mais après leur départ, une scène épouvantable a commencé... M. Cardinal a été dur, trop dur même pour Pauline... Alors file a perdu la tête... elle est vive, vous savez... Elle a dit à son père que ces officiers étaient des messieurs très bien, qu'il y en avait un qui était du Jockey... Elle lui a reproché d'avoir été bête et grossier... des choses enfin qu'on ne dit pas à son père... M. Cardinal écoutait tout cela d'un air écrasé. J'essayais d'arrêter Pauline... Je ne pouvais pas... Elle était emballée... Elle a fini par nous déclarer qu'elle en avait déjà assez de la vie de famille, qu'une lieue à pied ça ne l'effrayait pas et qu'elle s'en allait déjeuner au pavillon Henri IV.

Et elle est partie comme une folle. Alors M. Cardinal, avec un sang-froid extraordinaire, ma dit :

— J'ai voulu vous rendre votre fille, Mme Cardinal, cela n'a pas réussi... Il me reste une chose : le travail... Rentrons, Mme Cardinal, rentrons.

Nous sommes rentrés... Il s'est assis et il a repris la lecture de ses journaux. . . Sa main tremblait un peu, mais il lisait cependant... Il a une telle énergie, une telle force de volonté... Au bout d'un quart d'heure, il a levé la tête, il était redevenu tout à fait calme, et il m'a dit :

— Ce geste que j'ai fait tout à l'heure du haut du perron pour chasser ces écervelés, vous n'avez pas remarqué?

— Oh! si, tu étais superbe...

— Eh bien ! c'est un des gestes familiers de Mirabeau. Quel homme! ma chère amie, quel homme!... Toujours

à son affaire, toujours à ses idées politiques, même dans des moments pareils...

Toute à vous,

Zoé Cardinal.

Comme on le voit, les personnages de M. Ludovic Halévy n'ont pas changé au fond; ils ont seulement grandi, ils ont marché avec le siècle, ils sont * dans le mouvement » ; suivons-les du regard, et nous verrons par le petit bout de la lorgnette ce qui se passe en grand autour de nous, car, tout bien considéré, pour ne s'occuper que de la politique à la mode du jour, celle de M. Cardinal vaut bien l'autre.

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