ALBERT DELPIT
Le Fils de Coralie. — 1879
Nous avons annoncé l'apparition du Fils de Corolle, de M. Albert Delpit. Nous reproduisons ici une scène très dramatique de l'ouvrage, qui vient de paraître chez Ollendorff : voici en peu de mots la situation.
Le capitaine d'artillerie Daniel aime une ravissante jeune fille de Montauban, Mlle Edith Godefroy ; la tante de l'officier a obtenu pour son neveu la main de celle-ci ; après bien des hésitations, la famille a pardonné au jeune homme d'être fils naturel. Au moment où le mariage va se conclure, on découvre que Mme Dubois n'est pas la tante du ca-
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pitaine mais sa mère, et qu'elle n'est autre que Coralie, une courtisane naguère célèbre. M. Godefroy reprend brutalement sa parole ; et lorsque Daniel, qui ignore tout, le somme de lui dire pourquoi, le père d'Edith lui répond : « Demandez à votre tante! »
Et sans attendre une nouvelle réplique de Daniel, Godefroy sortit brusquement, laissant en face l'un de l'autre ces deux êtres si étroitement liés : la mère, obligée de révéler sa honte à son fils, obligé de l'entendre !
Coralie était toujours là, sombre, muette. Ses yeux seuls vivaient dans sa figure blanche. C'était la fin. Elle touchait à l'épouvantable catastrophe. Pourquoi eût-elle essayé de résister encore ? Tous ses efforts auraient été vains. Elle ne pouvait pas se soustraire à l'effrayante explication. Il fallait qu'elle satisfit la dignité de son fils qu'on outrageait. Elle aperçut comme dans un éclair sa vie entière de désordre et de honte ; elle mesura ses infamies ; l'abjection de son existence lui apparut. Et elle allait se confesser à Daniel ! Impossible de fuir. Elle était acculée. Jamais créature humaine ne souhaita plus ardemment la mort. Elle aurait voulu que la foudre l'écrasât, que la terre s'entrouvrît pour l'engloutir et l'arracher à ce supplice !
— Ma chérie, balbutia Daniel à voix basse, est-ce vrai ce qu'a dit cet homme ? Est-ce vrai que c'est à toi de me répondre, de me révéler...
— Oui.
— Il ment, n'est-ce pas ? Il ment... ou on l'a trompé ?
— Non. Tu ne peux pas épouser Édith. L'obstacle est in vincible. Tu souffriras beaucoup dans les premiers temps, mais tu te consoleras par l'oubli ; l'oubli vient toujours.
— Toi aussi, tu parles de cette façon ! C'est donc réel ?
Je suis donc déshonoré ? Tu courbes le front, tu ne réponds rien? Je suis déshonoré! moi ! Comment? par qui? Coralie eut un frisson. Elle dit d'un ton rauque :
— Par ta mère.
Daniel recula, épouvanté. La moitié du voile se déchirait. Cependant il ne comprenait pas encore. Il répéta machinalement, comme un homme égaré :
— Par ma mère ?
— M. Bonchamp, M. Godefroy, ont découvert le secret redoutable que j'espérais cacher à tout le monde, même à toi.
— Quel secret ? En vérité, tes réticences me tuent. Parle !
— Je t'ai menti, je ne pouvais pas faire autrement. Ta mère n'est pas morte en te mettant au monde. Elle a eu une existence honteuse : c'était une femme perdue.
Un lourd silence régnait. Daniel était sans voix, écrasé sous la révélation. Les paroles de sa tante sonnaient lugubrement à ses oreilles. Coralie n'avait pas bougé de place : il lui semblait qu'elle s'arrachait le cœur de la poitrine. Et pourtant une vague espérance luisait : si elle pouvait lui persuader que sa mère était morte en effet ! Le jeune homme s'assit, anéanti, la tête baissée, l'œil sans regard, le cerveau sans idées. Il était le fds d'une femme perdue ! Cette pensée intolérable lui rongeait le cœur; brusquement, il se leva, fit quelques pas en chancelant, puis il prit les deux mains de sa tante, et avec une violence contenue :
— Tu as cru devoir me cacher la vérité jusqu'à présent, peut-être as-tu bien fait. Je ne veux pas discuter ton silence, seule ta tendresse pour moi a pu te dicter tes pieux mensonges ; mais tu comprends que je dois tout savoir. Si tu te taisais, je m'adresserais à d'autres; au besoin, je forcerais M. Godefroy à parler. Il vaut mieux que ce soit toi qui parles que des indifférents ou des ennemis. Comment se nommait ma mère ? Qu'a-t-elle fait ? Qu'est-elle devenue?
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— Un mot t'apprendra tout. Elle s'appelait Goralie. Daniel resta le bras tendu, immobile. Non seulement sa
mère avait eu une existence honteuse, mais encore c'était une fille de joie qu'on paye, qu'on achète comme une bête de somme. Brutalement il comprit la source de sa fortune. Son honneur eut des nausées. Il s'écria violemment :
— Je suis le fils de cette drôlesse, moi !
Ce fut le dernier coup. Le mot foudroya Goralie. Elle tomba agenouillée, la poitrine soulevée par les sanglots. Alors le voile se déchira entièrement, Daniel comprit tout. Il dit très bas :
— C'est toi qui est ma mère, c'est toi qui est Coralie. Elle ne répondit môme pas. A quoi bon ! Nier, mentir
encore ? c'était impossible. Daniel la regardait ; elle l'avait élevé ; il revoyait le jour où elle était venue s'asseoir à son chevet, lorsqu'il était malade, longtemps auparavant. Jusqu'alors, il la connaissait à peine. Il se savait seulement orphelin, n'ayant d'autres parents que sa tante. Elle payait exactement sa pension et lui envoyait de l'argent ; leurs rapports se bornaient là. Une fièvre cérébrale compliquée d'une angine couenneuse ; on le couche, et on écrit à cette tante. Elle arrive le surlendemain. Pendant trois semaines, elle l'avait veillé avec un dévouement acharné, le disputant à la mort. Que de fois, au sortir de son délire, il s'était éveillé sur la poitrine de cette femme qui le serrait étroitement pour mieux le garder ! Daniel se rappelait tout cela. Il apercevait, de loin en loin, dans la pénombre du souvenir, ce long dortoir de collège, avec ses rideaux blancs aux franges rouges, puis sa pensée suivait le cours des ans. A dater de sa gucrison, elle ne voulut plus le quitter. Elle partit pour Paris, lui disant : « J'ai des affaires à régler, mais ce ne sera pas long ; je reviendrai bientôt. » En effet, elle revint bientôt. Elle s'installait en Auvergne, près de lui ; elle se dévouait à son bonheur ; elle exaltait son cou-
rage aux heures de succès, et le relevait aux heures de défaillance. Depuis lors, il n'avait pas eu une joie ou une douleur qui ne leur fussent communes. La guerre déclarée, elle ne versa pas une larme, elle lui dit : « Pars, et fais ton devoir ! » Après la capture de Metz, ce devoir était rempli. Il pouvait s'en aller en Allemagne comme les autres; elle fut la première à lui écrire : « Tu as eu raison de t'évader. Retourne te battre. » Dans ces lettres, jamais une plainte, jamais une terreur ; elle ne voulait pas que rien le détournât de sa mission héroïque. Et cette femme qu'il mettait si haut s'appelait Coralie ! Elle avait vécu du désordre; c'était une fille célèbre, une de celles que les débauchés se montrent du doigt en riant ! M. de Bruniquel parlait encore d'elle quelques jours auparavant ; elle avait été sa maîtresse, à lui et à bien d'autres. Il la regardait, agenouillée dans sa prostration ; il se sentit juge ; il pesa dans sa conscience le bien et le mal, et ses larmes coulèrent. Il s'approcha d'elle, et, simplement, doucement, il lui dit :
— Tu es ma mère. Relève-toi.
Elle se releva d'un bond; elle le regarda à son tour; elle murmura :
— Daniel...
— Quoi que tu aies fait, reprit-il, je suis forcé de t'absoudre.
Une folle joie anima les traits de Coralie. Elle craignit d'avoir mal entendu ; elle lui demanda timidement, ayant peur de sa réponse :
— Tu ne me maudis pas !
Daniel sourit, de ce sourire navré des êtres qui se résignent :
— Je ne peux pas te maudire, puisque je suis ton fils... Tu n'es pas une femme pour moi, tu est la mère, l'être sacré qui a pris soin de mon enfance, qui m'a élevé, qui m'a aimé, moi qui étais seul au monde. Que d'autres t'ac-
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câblent ; moi, je te pardonne. Que d'autres te méprisent ; moi, je te respecte.
— C'est vrai ? c'est vrai ? Tu me pardonnes ? Gravement, il répondit :
— Je fais mieux que de te pardonner : j'oublie.
— Daniel, Daniel, je ne veux pas de ton sacrifice. Je suis le seul obstacle cà ton bonheur. Quoi que tu penses, aucun lien légal n'existe entre nous. Si tu me renies, si tu dis : « Je ne connais pas cette femme, » lu peux épouser Edith, puisque tu ne portes pas mon nom.
Il la regarda longuement, et avec une douceur infinie :
— C'est vrai, je ne porte pas ton nom ; eh bien ! je te donne le mien. Tu ne m'as pas reconnu à ma naissance, mais tu es ma mère et tu m'as aimé, aussi je te légilime. Embrasse-moi !...
Cette scène si dramatique suffira pour donner une idée des développements qu'a pu prendre l'action romanesque commandée par des sentiments aussi grands et aussi généreux. Le Fils de Coralie donne à M. Albert Delpit une place définitive parmi les meilleurs romanciers d'aujourd'hui.
LUDOVIC HALEVY
Les Petites Cardinal. — 1880
La série des fines et charmantes études renfermées dans le roman de M. Ludovic Halévy qui obtint un si grand et si légitime succès sous le titre de M. et Mme Cardinal a aujourd'hui une suite que publie Calmann Lévy sous le titre des Petites Cardinal
En effet le temps a marché pour les héros du livre comme pour d'autres moins gais qu'eux. L'auteur, à force de recherches, a retrouvé la trace de cette intéressante famille et nous la dépeint avec cette conscience qu'il a montrée dans ses moindres écrits, et cet esprit léger qui ont fait vivre son théâtre.
Le différents chapitres de ce livre illustré de douze élégantes vignettes d'Henri Maigret sont MmG Canivet, le Programme de M. Cardinal, Virginie
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Cardinal, le Feu d'artifice, la Pénélope, Pendant V émeute, Régénérés, Un budget parisien, la Boule noire et à V Opéra.
Nous détacherons la seconde nouvelle, une charmante étude intitulée Pauline Cardinal, qui permettra à nos lecteurs de constater que le second volume de M. Halévy est à la hauteur du premier. C'est Mme Cardinal qui écrit à Mme Canivet, une de ses amies.