‹ La bataille littéraire (volume 5)Chapitre 3 sur 49 · MON ENTRÉE DANS LE MONDE · texte numérisé non relu

MON ENTRÉE DANS LE MONDE

Ma mère ne se contente pas de me recommander la chasteté pour les mots, elle veut que je joigne l'élégance à la pudeur.

Elle a eu l'idée de me faire donner des leçons de comme il faut.

Il y a M. Soubasson qui est maître de danse, de chausson et professeur de maintien.

C'est un ancien soldat, qui boit beaucoup, qui bat sa femme, mais qui nage comme un poisson, et a une médaille de sauvetage. Il a retiré de l'eau l'inspecteur d'académie qui allait se noyer. On lui a donné cette chaire de chausson et de danse au lycée en manière de récompense et de gagnepain. Il y a adjoint son cours de maintien qui est très suivi parce que M. Soubasson a la vue basse, l'oreille dure, aime à téter, et qu'en lui portant aux lèvres un biberon plein de tord-boyaux, on est libre de faire ce qu'on veut dans son cours.

Dieu sait ce qu'on n'y fait pas!

Mais moi, j'ai des leçons particulières en dehors du lycée. M. Soubasson vient à la maison. Il amène son fils que mon

RÉALISTES ET NATURALISTES

père saupoudre d'un peu de latin et en échange, M. Soubasson me donne des répétitions de maintien. Ma mère y assiste.

— Glissez le pied, une, deux, trois, la révérence ! souriez !

— Tu entends, Jacques, souris donc, mais tu ne souris pas !

Je ne souris pas ? Mais je n'en ai pas envie. Il faut essayer tout de même, et je fais la bouche en chose de poule.

Ma mère, elle, minaude devant la glace, essaie, cherche, travaille et trouve enfin un sourire qu'elle me présente comme une grimace.

— Tiens, comme cela !

Je dois aussi tenir le doigt en l'air, ça me fatigue!

— Attention à l'auriculaire, dit toujours M. Soubasson qui s'est fait indiquer les noms scientifiques des doigts de la main, et qui trouve que le latin est une bien belle chose vu que c'est toujours avec ce petit doigt qu'il se fouille l'oreille. Il se la fouille même un peu trop à mon idée.

Ce que ma mère me dit de choses blessantes, pendant la leçon de maintien, ce que je la fais souffrir dans ses goûts d'élégance, cette femme, à quel point je suis commun et j'ai l'air d'un paysan, non, ce n'est pas possible de le dire! Je ne puis pas arriver à glisser mon pied, ni même tenir le petit doigt en l'air ?

— Je le croyais fort, dit ma mère, qui sait que je pose un peu pour le mognon et qui veut me blesser dans mon orgueil.

Je ne suis pas fort, il paraît, puisque au bout de dix minutes, l'auriculaire retombe énervé, demandant grâce, crispé comme une queue de rat empoisonné ! Rien que d'y penser il se tord encore aujourd'hui et j'en ai encore la chair de poule.

Au bout de deux mois, c'est à peine si je suis en état de faire une révérence à trois glissades : en tous cas je suis incapable de parler en même temps, si je parlais il me semble que je dirais : f avons, jarnigué, moussu le maire, parce que je salue comme les villageois dans les pièces. Il me prend des envies, quand je répète avec ma mère, de l'appeler « Nanette » et de lui crier que j'appelle a Jobin », ce qui est faux. on le sait, et ce qui est mai, je le sens bien!

Il faut pourtant que tout ce temps-là n'ait pas été perdu, que je mette en pratique tôt ou tard mes leçons d'élégance, et que je fasse plus ou moins honneur à M. Soubasson, à ma mère.

— Jacques, nous irons samedi voir la femme du proviseur. Prépare ton maintien.

J'en serre l'annulaire avec frénésie, je fais et refais des révérences, j'en sue le jour, j'en rêve la nuit !

Le samedi arrive, nous allons chez le proviseur en cérémonie.

— Pan, pan !

— Entrez !

Ma mère passe la première, je ne vois pas comment elle s'en tire, j'ai un brouillard devant les yeux. C'est mon tour !

Mais il me faut de la place, je fais machinalement signe qu'on s'écarte.

La compagnie stupéfaite se retire comme devant un faiseur de tours. On se demande ce que c'est : vais-je tirer une baguette, suis-je un sorcier ? Vais-je faire le saut de carpe? On attend. J'entre dans le cercle et je commence :

Une, je glisse.

Deux, je recule.

Trois, je reviens et je fends le tapis comme avec un couteau.

C'est un clou de mon soulier.

RÉALISTES ET NATURALISTES

Ma mère était derrière modestement, et n'a rien vu. Elle me souffle :

— Le sourire maintenant !

Je souris.

— Et il rit encore ! murmure indignée la femme du proviseur.

Oui, et je continue à éventrer le tapis.

— C'est trop fort !

On se rapproche, on m'enveloppe, je suis fait prisonnier. Ma mère demande grâce.

Moi, j'ai perdu la lôte et je crie « Nanette I Nanelte î »

— Mon avancement est fichu pour cinq ans, dit mon père le soir en se couchant.

On renvoie M. Soubasson le lendemain, comme un malotru, et nous en faisons tous une maladie. Je retourne aux mauvaises manières, je n'en suis pas fâché pour mon petit doigt qui se tend, reprend sa forme accoutumée. Je préfère avoir de mauvaises manières et n'avoir pas l'auriculaire comme une queue de rat empoisonné.

Heureux l'auteur, s'il s'en fût tenu à ces récits charmants de naïveté et d'humour, mais quelque complaisance qu'on y mette, on a peine à pardonner à un enfant, eût-il la quarantaine, de dire en parlant de sa mère : Cette femme ! Quelque talent qui soit déployé dans ce livre, quelque succès qu'il obtienne, il n'est pas de fils, il n'est pas de mères, qui n'éprouveront comme un sentiment d'étonnement et de répulsion en lisant certaines pages que j'aime mieux ne pas citer.

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