‹ La bataille littéraire (volume 5)Chapitre 2 sur 49 · JULES VALLÈS · texte numérisé non relu

JULES VALLÈS

[jE AN LA RUE)

Jacques Vingtras. — 1879

Jusqu'à ce jour, nos sottes conventions sociales ont admis que la mère était un être sacré, dont les faiblesses mêmes devaient être soigneusement cachées par les enfants, et qu'il en était d'elle comme de la patrie qu'on ne saurait maudire, sans se maudire un peu soi-même. Un nouvel auteur M. Jean La Rue, vient de changer tout cela et voilà un volume de 400 pages, plein de fiel et de rancunes à l'adresse de sa mère, par un fils qui ne peut pas n'avoir point mérité, comme tout le monde, les légères calottes maternelles qui ont accompagné son enfance.

On est impressionné cependant, il faut le dire, par un rare talent dans ces mémoires d'une enfance

RÉALISTES ET NATURALISTES

malheureuse et trop blessée, on y trouve avec un certain amour du juste, un esprit de révolte contre tous principes, et l'on se demande en les lisant, s'il ne faut pas surtout plaindre un cœur où rien n'a pris racine que la haine, et qui, contrairement à Michelet, n'a su voir dans la mère, qu'une femme comme toutes les autres, et dans ses volontés qu'un despotisme à combattre.

Voici, d'abord, la dédicace de l'auteur :

A tous ceux qui crevèrent d'ennui au collège ou

qu'on fil pleurer dans la famille qui y pendant leur enfance furent tyrannisés par leurs malir ou

rossés par leurs parents ie dédie ce livre.

Jean La Rue.

Londres .

Je prends entre autres passages intéressants d'allure et de forme, ce chapitre qui peut donner idée du talent très caractérisé de l'auteur :

« J'ai marché ce matin, pieds nus, sur un chose de bouteille (ma mère dit que je grandis et que je dois me préparer à aller dans le monde, elle me demande pour cela de châtier mon langage, et elle veut que je dise désormais : chose de bouteille, et quand j'écris, je dois remplacer chose par un trait).

J'ai marché sur un chose de bouteille et je me suis entré du verre dans la plante des pieds. Ah ! quel mal cela m'a fait ! le médecin a en peur en voyant la plaie.

Vous devez souffrir beaucoup mon enfant ?

Oui, je souffre, mais à ce moment le vent a cntr'ouvert ma fenêtre ; j'ai aperçu dans le fond le coin du faubourg, le bout de banlieue, le bord de campagne où l'on m'emmène tous les soirs. Je n'irai plus de quelque temps.

J'ai le pied coupé. Quelle chance !

Et je regarde avec bonheur ma blessure qui est laide et profonde.

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