ALPHONSE KARR
A l'encre verte. — 1881
L'homme d'esprit par excellence, le vrai Gaulois, le bon sens lui-même, Alphonse Karr enfin, vient de publier chez Lévy un livre exquis intitulé : A V encre verte; c'est, je crois, la réunion d'articles déjà parus à des pages inédites. L'espace nous manque pour citer tout ce que nous voudrions signaler, mais qu'on juge par ces quelques extraits du ton général du livre :
» La France est si vivace, disait le grand Frédéric, que si jamais elle est détruite ce ne sera que par elle-même. » Elle s'en occupe.
« Elle s'en occupe ! » N'est-ce pas un véritable chef-d'œuvre que ces quatre mots, et combien de
LA HATAILLE LITTÉRAIRE
gens vivraient littérairement aujourd'hui rien que sur cette réplique. Il y en a peut-être qui partiraient de là pour se faire une carrière polique. A propos de politique, je trouve ces quelques lignes charmantes sur les banquets qu'on s'offre de temps à autre, sous prétexte d'avancer les affaires de l'humanité :
Au banquet de Saint-Quentin...
Dès 1830, j'avais remarqué ce qu'il y a de ridicule dans les gueuletons politiques où Ton traite, après boire, les affaires les plus ardues de la France dans une situation physique et morale, où, si vous proposiez à un des convives de lui vendre ou de lui acheter pour 30 francs de n'importe quoi^ il vous regarderait avec défiance, et vous dirait : « Nous en causerons un autre jour. »
J'avais trouvé la formule « la patrie est en danger, mangeons du veau » — qui est restée dans la langue politique — avec cette nuance que chaque parti rapplique aux banquets de ses adversaires en même temps que l'appellation de « gueuleton ».
Je passe bien des pages de haute valeur, et j'arrive à la dernière, où je trouve ces trois alinéas, qui ne manquent certes pas de justesse et où ceux qui n'ont pas de raisons pour chérir l'état de choses actuel pourront trouver quelques allusions.
Le danger de la tribune, je Fai contaté sans relâche et à bien des reprises depuis trente-cinq ans — l'âge des Guêpes; — il rend maître des assemblées et des gouvernements les avocats, — et les plus mauvais souvent d'entre les avocats
LITTÉRATURE
— ceux qui n'ont su trouver ni la renommée ni la fortune dans l'exercice de leur profession.
Il écarte de la discussion les hommes spéciaux, les hommes d'études, dont la vie a été occupée dans des travaux sérieux, pour qu'ils n'aient pas eu le loisir d'acquérir dans les cafés ni dans les clubs cette facilité de parler sur tout, sans savoir rien, de remplacer les idées par des phrases, la logique par des mots, la profondeur par le creux, la raison par le bruit, l'étude par le verbiage ; — ce que le vulgaire prend pour de l'éloquence ; — la tribune a perdu le France.
A ce danger de la tribune s'ajoute sa complète inutilité : les partis sont formés d'avance, les coteries groupées ; chaque couleur, chaque nuance a son troupeau, ses adhérents comptés, numérotés ; — avant la discussion les votes sont déjà décidés pour ou contre le gouvernement, pour ou contre telle ou telle proposition; — pas un seul député n'attend la discussion pour décider son vote, tout a été convenu d'avance et en dehors de l'Assemblée, — c'est donc simplement un danger au dehors et du temps perdu au dedans. Or le temps de messieurs nos représentants se paye et se paye cher.
Toute notre vie politique, son fonctionnement, ne sont-ils pas admirablement résumés dans ces quelques lignes qui seront, hélas ! vraies encore dans vingt ans !
Inutile d'insister sur l'intérêt de ce livre qui, bien que le dernier d'Alphonse Karr, contient autant de bon sens et d'esprit que ses aînés.