‹ La bataille littéraire (volume 5)Chapitre 42 sur 49 · GUSTAVE ROGER · texte numérisé non relu

GUSTAVE ROGER

Le Carnet d'un ténor. — 1880

C'est le livre de bord d'un artiste longtemps applaudi comme chanteur à l'Opéra et à l' Opéra-Comique que vient de publier Ollendorff ; tous ses succès, tous ses déboires, toutes ses luttes, de fines et charmantes observations, tout y est consigné avec un rare esprit, car notre ténor est certainement un écrivain. Roger m'a demandé une préface pour ce livre ; elle est loin de le valoir, mais si je la reproduis c'est qu'elle peut servir de guide au milieu de ces charmantes historiettes et donner une idée de l'importance de l'artiste qui les a écrites.

Il suffira d'avoir seulement ouvert ce livre pour comprendre que le mot « préface » n'est pas celui

qu'il eût fallu écrire en tête de ces quelques pages. Avant-propos serait encore trop prétentieux, et si j'avais pu les intituler « conversations sur Roger », je l'eusse fait bien plus volontiers. En effet, une préface a pour but de détailler au lecteur les raisons qui ont porté un auteur à écrire un livre. Or, ici, il n'y a ni auteur ni livre, il y a un artiste qui, précipitamment, chaque soir, recueillait les impressions de sa journée, sans souci de la forme, écrivant comme on fait à un ami très intime, et réservant, pour cette vieillesse qu'il ne devait pas atteindre, la lecture de quelques feuilles volantes.

Aussi la famille et les amis de Roger, du vaillant et grand artiste, si éclatant quand il plaidait pour son art, si modeste quand il parlait de lui-même, eussent-ils rejeté toute idée de la publication de ce carnet, si Roger ne l'eût pour ainsi dire commencée de son vivant,

Vers 1872, Villemessant me parla du projet qu'il avait de faire paraître quelques anecdotes que Roger lui avait racontées récemment. Les anecdotes, c'était pour lui toute la vie de son journal, et il n'eût pas, pour tout au monde, laissé passer celles de cet ami intime à qui il savait tant d'esprit, tant de justesse d'observation. Aussi furent-ils bien vite d'accord ; Roger demanda que l'un de nous examinât son mémento pour choisir avec lui les passages qui pouvaient le plus intéresser les lecteurs d'un journal, .v

LITTÉRATURE

— Surtout, mon cher ami, dit-il à Villemessant, je vous en prie, ne vous gênez pas avec moi ; du jour où vous ne me trouverez pas intéressant, supprimez tout ce qui vous paraîtra de trop, coupez, rognez, je suis habitué aux amputations !

Et en disant ces mots, le pauvre Roger montrait son bras artificiel, et cela en souriant, en faisant des plaisanteries « pour ne pas attrister les autres ! » comme il disait.

Le Carnet parut par fragments et obtint un véritable succès au Figaro, si bien que plus tard il en publia une seconde série.

C'est à cette occasion que je connus plus intimement Roger. Plusieurs fois nous nous étions rencontrés dans le monde, et la sympathie s'était bien vite et très facilement établie.

Roger me raconta alors sa biographie et comment il avait vécu dans une longue intimité avec Villemessant et sa famille. A ce propos, il me rapporta une anecdote qui faisait la joie du fondateur du Figaro. Je la copie, à peu de chose près, dans le septième volume manuscrit et inédit de ses Mémoires d'un journaliste.

« Nous avions, Roger et moi, raconte Villemessant, la manie des grandes réceptions ; un beau soir, Roger donna un bal qu'il intitula : Bal de poissardes. Tous ceux qui y étaient invités devaient y venir costumés en personnages de la halle, marchands de

denrées, etc., etc. La mesure était de rigueur, et je me rappelle que Roger avait, pour conserver la couleur locale, fait venir dans son salon un grand comptoir d'étain pourvu de brocs, litres, setiers. tourniquet, derrière lequel Mme Roger faisait les honneurs de sa maison ainsi que Mme Ramponneau les eût faits dans son cabaret.

« De tous les côtés on avait placé de petites tables comme chez les marchands de vins et dans les guinguettes ; la mise en scène était charmante, l'illusion complète. Je vois encore Mario Uchard costumé en portefaix, celui-ci en garçon charcutier, celui-là en boulanger, etc. Il y en avait de gros, de maigres, de toutes les façons, mais rien que des artistes et des gens du monde.

« Le bal avait lieu rue Turgot, au rez-de-chaussée. Je devais m'y rendre travesti en fort de halle. Le costume n'est pas difficile à confectionner, mais encore faut-il qu'il soit bien porté ; comme la recommandation des hôtes était d'être « nature », je pensai ne pouvoir mieux faire que d'aller étudier, à la halle aux blés, les allures et la démarche des forts. A peine y étais-je arrivé que je fus reconnu par un marchand de grains.

— Que venez-vous faire ici ? me demanda-t-il.

« Je lui expliquai mon but en le priant de m'aider de ses lumières.

— Oh ! fit-il, vous n'avez pas à aller bien loin, regardez-moi ces deux gaillards-là !

LITTÉRATURE

<( Et il me montra deux géants, en vêtements de velours, blanchis par la farine, assis sur deux bornes, et mangeant chacun un gros morceau de pain sur lequel ils serraient affectueusement du pouce un morceau de veau dont la vue me donnait faim.

« Je ne pus réprimer un mouvement d'admiration en considérant ces deux magnifiques garçons qui, malgré leurs airs d'hercules, paraissaient fort intelligents et avaient des regards doux comme ceux des jeunes filles.

— Sapristi, dis-je à mon grainetier, je voudrais bien être costumé aussi élégamment que ces gentilshommes !

« Tout à coup je m'arrêtai en présence d'une idée qui venait de me pousser. Elle était folle; mais, pour aller à un bal masqué, on n'est pas forcé d'être absolument dans son bon sens. Je me fis présenter à nos deux forts.

— Messieurs, leur dis-je, cela vous amuserait-il de venir ce soir à un bal chez un de nos amis, M. Roger, de l'Opéra?

« Tous deux se regardèrent un peu étonnés.

— Il n'y aura chez lui que des forts de la halle, à peu de chose près.

« Sur un signe du grainetier, tous deux répondirent avec un ensemble qu'envieraient les frères Lionnet :

— Tout de même !

« Puis, un instant après, l'un d'eux dit à l'autre :

— Eh bien, partons pour nous habiller !

— Jamais ! m'écriai-je avec véhémence, n'allez pas mettre d'habits noirs, on ne vous recevrait pas. D'ailleurs, vous n'avez pas à venir avant minuit et vous me demanderez. Voici ma carte et l'adresse de M. Roger.

k Puis je me retirai après avoir fait tout bas une recommandation à mon grainetier.

« Le soir, en arrivant, je dis à Roger : Vous m'excuserez, mais je me suis permis d'inviter deux amis à votre bal.

— Comment donc ! mais c'est tout naturel ! me répondit-il.

ce A peine la fête était-elle commencée qu'on me présenta ma carte. Je sortis aussitôt et je trouvai mes deux invités qui, pour compléter leur costume, avaient, d'après les indications du grainetier, apporté chacun un sac de farine ; ils les avaient déposés dans l'antichambre, à côté du vestiaire. Je les fis entrer. Ils ne témoignèrent aucun étonnement, et quand je les présentai à Roger ils le saluèrent fort poliment, mais sans exagération.

— Ma foi, messieurs, dit Roger en les regardant et en cherchant à les reconnaître sous leur farine, je suis artiste, je me crois assez fort en costumes, mais je puis vous déclarer que jamais je n'en ai vu de plus réussis que les vôtres. Est-ce assez nature!

LITTÉRATURE

— Ch'est comme cha ! répondit l'un d'eux, sans bien comprendre probablement.

— Et l'accent y est aussi ! s'écria Roger en riant aux éclats.

« Puis il les fît entrer dans le salon, dont les deux géants firent le tour au pas. Des cris d'admiration les accueillirent sur tout le parcours.

— Ce sont des peintres ! non, des sculpteurs ! c'est Pierre ! c'est Jacques, c'est celui-ci ! c'est celuilà ! murmuraient sur leur passage tous les groupes qui cherchaient à les deviner.

— Ne les regardez pas trop ! dis-je à quelques invités, ce sont deux personnages que vous reconnaîtriez bien vite si vous vouliez, mais qui désirent garder l'incognito.

« Et la promenade continua.

« Voyant que mes deux forts ne savaient plus guère que faire après le premier tour de salon.

— Dansez ! mes enfants, leur dis-je ; amusez-vous ! vous êtes ici pour cela ; invitez celles qui vous plairont !

« Ils ne se firent pas répéter deux fois la chose ; toutes les dames les admiraient, c'était à qui danserait avec eux. Ils les faisaient sauter comme des enfants, ils jonglaient avec elles !...

« Chacun, en passant près de mes hercules, pouffait de rire : on les apostrophait, on leur tapait sur le dos, d'où sortaient des nuages de farine.

« Le bal fini, on se mit à table.

« Les deux forts mangèrent et burent d'une telle façon que les autres convives crurent à une plaisanterie; on suivait leurs mouvements du regard pour voir s'ils n'escamotaient pas les mets.

— Ils imitent même la faim et la soif! me dit Roger enthousiasmé.

— Je trouve même qu'ils exagèrent un peu ! fis-je froidement et en homme qui craint que ceux qu'il a présentés ne montrent un peu trop de sans gêne.

« Tout a une fin, même les bals de poissardes ! Il fallut se séparer.

« Chacun, dans l'antichambre, regarda les sacs de farine ; on riait, on croyait qu'il n'y avait dedans que de légères rognures de papier. Un petit monsieur essaya d'en soulever un, et se recula en écarquillant considérablement les yeux ; un autre invité, puis deux autres, puis dix autres firent tous les efforts imaginables pour les remuer seulement; personne n'y parvint.

— Partons, vicomte ! partons, marquis ! leur disje de mon air le plus courtois.

« Aussitôt, sans mot dire, sans le moindre effort, mes deux invités s'emparèrent de leurs sacs, les hissèrent sur leurs épaules et s'éloignèrent aussi légèrement que des bergères d'opéra-comique portant des corbeilles de fleurs !

« De tous côtés s'éleva un cri d'admiration; je baissai modestement les yeux en disant : Tous mes amis sont comme cela !

LITTÉRATURE

— Vous êtes un farceur ! me dit tout bas Roger, vous m'avez amené tout bonnement deux forts de la halle; que ce fatal secret reste à jamais entre nous !

« Et le secret fut gardé. »

Ainsi finit l'anecdote, rapporté par Villemessant, et si je l'ai contée si longuement, c'est qu'elle touche à un point du caractère de Roger très significatif, à Roger en dehors du théâtre.

Au contraire de la plupart des artistes qui croient qu'on n'est digne de ce nom qu'en prenant certaines allures, en adoptant de singulières libertés de conduite et de langage, en portant une certaine livrée de vulgarité, Roger a été, avant même de devenir un grand artiste, un homme du monde. Son côté grand seigneur n'a échappé à aucun de ceux qui l'ont connu, et, tout en restant le camarade des plus humbles de ses confrères, il a été toujours instinctivement séparé de la bohème dramatique par son éducation, ses manières et le sentiment profond de son art.

Il suffit de parcourir le Carnet d'un ténor pour constater la vérité de ce que j'avance. Sous ces phrases familières jetées au hasard, au courant de la plume, on trouvera toujours le lettré, l'homme courtois mais fier, l'homme de race.

Ce qui ressort aussi de cette lecture, c'est la rare conscience qui a guidé Roger dans toute sa carrière. Nul n'a eu plus de scrupule, plus de respect pour le

public et pour les maîtres de l'art. La façon dont il parle de Mme Pauline Viardot en est une preuve frappante. Sévère, très sévère même, dans les premiers jugements qu'il porte sur elle, Roger n'hésite pas à revenir sur ses opinions à mesure que la lumière se fait dans son esprit, et ses dernières notes sont pleines de l'enthousiasme qu'il professait pour la digne sœur de la Malibran.

Bien des fois Roger m'a parlé de Meyerbeer, et j'ai trouvé dans ses notes toutes les impressions qu'il m'avait communiquées.

— Savez-vous, me dit-il un jour avec un de ces élans d'amitié dans lesquels on devinait tout son cœur, savez-vous pourquoi je vous aime bien? C'est parce que vous aimez Meyerbeer et le Prophète.

— Qui vous a dit cela ?

— Je sais que vous avez poussé l'enthousiasme, étant tout jeune homme, jusqu'à aller figurer à une représentation de ce chef-d'œuvre à l'Opéra afin de le mieux entendre.

C'était la vérité. Entraîné par notre admiration pour le Prophète, nous avions, moi et un de mes amis, devenu depuis un peintre estimé, formé le projet de voir de près ces merveilleux décors, de vivre un instant dans ces costumes, dans l'époque de Jean de Leyde. Aussi, un beau soir, mon ami et moi, affublés de vieux paletots et coiffés d'horribles casquettes pour n'être pas reconnus (nous que per-

LITTÉRATURE

sonne ne connaissait), nous nous étions rendus à sept heures du soir chez le marchand de vins dont la boutique faisait face, par la rue Drouot, au couloir de l'Opéra. Pour être agréés plus facilement, nous avions pris chacun un verre de vin blanc sur le comptoir ! Cette basse politesse faite au débitant, je lui confiai l'objet de notre visite.

— Ah ! il est trop tard ! nous répondit-il avec indifférence, on vient de prendre les derniers comparses.

— Mais n'y a-t-il plus moyen?... demandâmesnous d'un air un peu trop suppliant peut-être.

— On va voir !

Puis ayant dit deux mots à l'oreille d'un garçon qui disparut aussitôt dans le couloir de l'Opéra, il nous reversa, sans nous consulter, d'autorité, deux autres verres de vin. Nous les bûmes et les payâmes, espérant tout bas que la conscience du marchand de vins ne lui permettrait pas de nous faire avaler un pareil vinaigre s'il ne devait pas nous procurer une compensation.

En effet, au bout de quelques minutes, le garçon revenait avec un petit homme noir à l'air très sévère :

— Où sont-ils? dit-il en entrant dans la boutique ; sont-ce de beaux hommes ?

— Les voilà ! fit le marchand de vins en nous désignant.

— Ils ne sont pas grands ! observa-t-il dédai-

gneusement. Puis, après un examen des plus méprisants : Allons, montez tout de même !

Nous gravîmes radieux le grand escalier, et nous fûmes conduits au vestiaire où Ton devait nous échanger nos vêtements civils contre des costumes héroïques.

Le cloaque dans lequel on nous introduisit était ce que j'ai vu au monde de plus répugnant. Qu'on se figure un entrepont fort bas, éclairé de quinquets fumeux, tapissé d'étoffes, de brillantes armures, de vêtements en guenilles, peuplé de seigneurs et de gardes du moyen âge, superbes d'aspect, odieux dès qu'ils avaient ouvert la bouche, et l'on aura idée de notre étonnement.

Néanmoins l'aspect artistique s'imposait, et je vois encore deux lansquenets, à cheval sur un banc, jouant au piquet avec des cartes crasseuses, où le pouce avait fait un trou ; c'était un Meissonier vivant.

Le bourreau parut. En présence de ce grand gaillard vêtu de rouge, nous ne pûmes réprimer un mouvement d'admiration; on eût dit d'un Holbein. C'était tout un musée de tableaux anciens et modernes. Il chercha dans les haches en fer-blanc, qui se trouvaient dans une armoire, celle qui s'emmanchait le mieux à sa main, puis la regardant en connaisseur, après l'avoir fait sauter deux ou trois fois :

— Elle est rudement dêche aussi ! dit-il avec une

LITTÉRATURE

moue de dédain, et il disparut pour monter en scène.

Nous étions consternés. Notre désappointement fut doublé quand nous apprîmes que nous ne pourrions paraître qu'au troisième acte, et l'on venait à peine de commencer ! Que faire jusque-là !

On nous habilla enfin en trabans de la garde du prophète, costumes rouges à crevés, magnifiques plaques d'or brodées aux armes de Jean de Leyde sur la poitrine. Cela nous consola. Nous prîmes des attitudes, et commençâmes à penser moyen âge. On nous avait posé de fortes barbes noires qui nous rendaient méconnaissables l'un à l'autre.

Le moment de monter au théâtre arriva ; nous allions enfin voir cette immense cathédrale, nous trouver à quelques pas de Roger, assister à cette scène merveilleuse où il se montrait si grand chanteur et si grand comédien ! On nous fit prendre les rangs, et nous entrâmes en scène sur l'air de la célèbre marche. Pour moi, j'étais littéralement ébloui par les lumières, par l'aspect nouveau de cette salle qui me semblait toute noire, par l'éclat de la rampe qui nous en séparait, et surtout par l'exiguïté de cette cathédrale, dont un prodige de peinture avait fait, pour le spectateur, une immensité.

Mon ami, un peu myope, n'était ni moins ému ni moins troublé que moi. Tant et si bien que tout d'un coup j'entendis une grosse voix crier derrière moi :

— Mais où court-il donc, ce serin-là ! Il va se jeter dans la loge du souffleur !

Je frémis et je regardai. Ce n'était pas à moi que ce discours s'adressait ; c'était â mon excellent camarade qui, probablement ébloui comme un papillon par ce torrent de lumières, se dirigeait au pas, et la hallebarde au bras, vers la rampe, se croyant toujours dans les rangs qu'il avait quittés !

On le rattrapa ; nous nous mîmes à genoux sur l'ordre du roi-prophète, et nous tirâmes le glaive ! Nous nous préparâmes enfin à admirer tranquillement la musique de Meyerbeer.

Aussitôt, hélas ! on nous fit rentrer dans notre entrepont, d'où nous ne sortîmes qu'au dernier tableau, pour assister à l'incendie du palais. D'horribles et bruyants pétards nous éclatèrent dans les jambes; nous étions ahuris, à ce point que Roger, se tournant vers nous, nous dit :

— Mais jetez-vous donc par terre !

— Tordez-vous sur vos lances ! nous cria le chef de la figuration .

Je me tordis; la toile tomba, et immédiatement on nous fit rentrer dans le terrible entrepont pour nous dépouiller de nos costumes.

— Nous n'accepterons pas la rétribution qu'on donne aux comparses ! me dit, avec un accent plein de délicatesse, mon ami, qui se rajustait comme moi.

Je tombai d'accord avec lui, trouvant que c'était

LITTÉRATURE £69

un moyen ingénieux de révéler que nous n'étions pas de la même pâte que les figurants vulgaires.

Nous en fûmes pour nos frais de générosité ! on ne nous offrit rien, et nous n'eûmes même pas un remerciement. L'administration de l'Opéra nous doit encore quarante sous !

C'est à cet épisode quelque peu comique de ma jeunesse que Roger faisait allusion en me parlant de Meyerbeer. On le lui avait dit, et il me le raconta lui-même avec une verve charmante quand je le vis à Bade, où il venait de créer le principal rôle dans la Colombe de Gounod.

Déjà, à cette époque, un terrible accident avait nécessité l'amputation de son bras. Je ne sais rien de plus profondément triste, rien qui donne en même temps plus de sympathie pour Roger que le récit qu'il fait de cette terrible journée de sa vie dans les dernières pages de son carnet. C'est là qu'on voit toute la vaillance de sa nature et à quel point il aimait cet art qui lui a fait oublier de si cruelles souffrances.

La gaîté de Roger était inaltérable, elle n'avait rien de forcé, et elle était comme le témoignage de la pureté et de la tranquillité de sa conscience. Roger avait le cœur trop haut pour que les jalousies de théâtre y pussent atteindre; jamais je ne l'ai entendu médire d'un autre artiste, mais cent fois je lui ai vu faire l'éloge de ceux qui l'entouraient. Ses

appréciations sur Jenny Lind, sur son talent en font foi ; qu'on lise ce qu'il pensait de Duprez et le cas qu'il fait des critiques dont on voulait l'accabler. On ne sait qui avait dit que Duprez ouvrait trop la bouche. — « Qu'est-ce que cela fait? dit Roger. « Dans ce large moule du rythme, il sait mettre du « bronze, et s'il ouvre la bouche trop grande, au « moins on lui voit le cœur ! »

On ne saurait mieux dire. En feuilletant le Carnet d'un ténor, je trouve une silhouette très curieuse du futur empereur Napoléon III; sa prédiction n'est point de celles qui se font après coup ; elle est des plus frappantes. Roger, d'ailleurs, observait beaucoup et voyait juste. Son extrême bienveillance était loin d'être banale ; il avait beaucoup regardé, beaucoup étudié, et savait qu'il faut être indulgent pour la nature humaine. Un ingrat ne l'étonnait ni ne le décourageait, il faisait le bien pour le plaisir de le faire, et ouvrait son coeur et sa main sans trop se soucier de la reconnaissance. Aidé dans ses bonnes œuvres par celle qui a veillé sur lui avec la tendresse d'une épouse et d'une mère et qui le pleure aujourd'hui, jamais Roger n'a eu une défaillance dans le bien qu'il croyait pouvoir faire. Et tout cela légèrement, facilement, gaîment, avec une apparente insouciance même.

— Mon bras de moins, me disait-il un jour, m'a beaucoup servi. J'ai appris à réfléchir pendant ma convalescence. J'étais peut-être monté un peu trop

LITTÉRATURE

haut et je m'exagérais parfois l'importance de la créature humaine ; un coup de fusil a suffi, il a cassé une aile à ma rêverie, et je suis retombé sur la terre. Bah ! ne nous attendrissons pas ! je continuerai tout de même à chanter le duo de la Dame blanche, seulement je ne pourrai plus dire avec tant d'expression dans le duo :

Cette main si jolie !

en pensant à celle que j'ai maintenant !

Et il se mit à rire, ni trop ni trop peu, juste ce qu'il fallait, toujours « pour ne pas attrister ».

Les années vinrent; le théâtre ne pouvait plus donner à Roger ses succès du passé : loin de s'imposer au public, il se retira dans le professorat et y fit les élèves que l'on sait. Sa vie entière était à eux, et c'est à leur communiquer sa chaleur, sa conscience d'artiste, qu'il a usé ses derniers jours.

Que de fois ne l'avons-nous pas rencontré, descendant cette avenue Frochot, où il demeurait, ruisselant de sueur, épuisé par les leçons de la journée, mais l'air rayonnant, satisfait, de l'homme qui vient d'accomplir un devoir avec passion.

— Savez-vous, me dit-il un jour, de quoi il pourrait être question pour moi ? de la croix de la Légion d'honneur.

En effet, lui répondis-je, votre talent, votre vie, vous ont depuis longtemps désigné.

— Et puis, ajouta-t-il en redressant crânement la tête, par un geste familier, on sait que j'ai toujours défendu l'art avec conviction et que, pour obtenir cette récompense, je n'ai commis aucune bassesse, aucune platitude devant le pouvoir existant.

A cette dernière phrase, je ne pus réprimer un imperceptible sourire.

— C'est juste ! me dit-il en me serrant la main ; je crois bien que je ne serai jamais décoré !

Il avait encore dit vrai.

La maladie vint qui ne sut abattre ni sa foi, ni son courage. Je le rencontrai un soir. Il avait le teint très animé, l'œil brillant des fièvres de la morphine, la voix saccadée.

— Eh bien, Roger, lui dis-je, comment allezvous?

— Moi, me dit-il en se frappant la poitrine et en souriant avec une expression singulière, je m'en vais !

Et il s'éloigna à demi vacillant, mais se redressant avec énergie, pour ne pas laisser voir une faiblesse physique.

Il s'en alla en effet ! et le nombre d'amis qu'on a comptés à ce départ a appris à ceux qui pouvaient l'ignorer la valeur de l'homme et de l'artiste qui venait de disparaître.

Avant de terminer cette préface, je viens de relire les pages écrites. Je me demande si ceux qui

LITTÉRATURE

daigneront y jeter les yeux ne les trouveront pas un peu légères, dans la forme du moins.

Tout réfléchi, je pourrais répondre que si je n'ai pas voulu écrire une préface comme je l'ai dit en commençant, je n'ai pas pensé non plus faire une oraison funèbre. Et puis mon sentiment est qu'il faut laisser dans leur couleur, dans leurs tonalités, les sujets qu'on traite et que tout doit concourir à représenter le personnage qu'on veut faire connaître. Le cadre même d'un tableau, et surtout d'un portrait, n'est point indifférent et doit être composé dans le caractère de la peinture. Enfermer une marquise du temps de Louis XV dans une dorure ornée comme celle de la ligure de Cromwell, serait commettre un ridicule contresens.

Roger était gai, varié, anecdotique ; c'est là ce qui m'a autorisé à sortir des préfaces réglementaires dont la forme est prescrite on ne sait trop par qui.

Je n'ai pas voulu non plus peindre l'homme ; la notice biographique et le Carnet d'un ténor suffisent amplement à le préciser. J'ai cherché à esquisser une silhouette du grand artiste, de l'homme de bien que j'ai eu le bonheur de connaître. Si je n'y ai pas réussi, je prie qu'on ne songe qu'à mon intention. Mais, pour me résumer, je crois que pour donner idée de Roger à ceux qui ne l'ont pas connu, il ne faut pas rappeler l'oiseau funèbre des nuits,

qui pousse un cri lugubre perdu dans les cyprès, mais le rossignol, qui symbolise la jeunesse brillante, lumineuse, le génie des premiers soleils, chantant librement la nature et le nouveau mois de mai sur un rameau fleuri.

Page 1