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LA RÉVOLUTION ET LA LIBERTÉ DES THEATRES

Déjà, à la suite de l'impression produite par Y Ami des lois, la Commune avait mis tout en œuvre dans le but d'empêcher des représentations dangereuses pour la politique de la faction montagnarde. Restée maîtresse du terrain, elle continua ses empiétements et revendiqua hautement la police théàlrale. Quand, au bout de six semaines, Laya voulut faire reprendre sa pièce, le Conseil général opposa une seconde fois son veto, et masqua sa résistance en adressant à la Convention un projet d'arrêté, destiné tout à la fois à demander la censure du Comité d'instruction publique sur le répertoire des théâtres et à proposer la création d'un spectacle populaire.

Cette requête resta sans réponse, et les meneurs de l'Hôtel de Ville n'obtinrent satisfaction que le 3 août 1793.

A l'approche de la fête de la fédération, le Comité de salut public sentait le besoin de réchauffer le zèle des masses populaires, et avait fait rendre par la Convention le décret suivant :

« Art. 1er. A compter du 4 de ce mois et jusqu'au 1er septembre prochain, seront représentées trois fois la semaine, sur les théâtres de Paris qui seront désignés par la municipalité, les tragédies de Bmtus, Guillaume Tell, Caïus Gracchus et autres pièces dramatiques retraçant les glorieux événements de la Révolution et les vertus des défenseurs de la liberté. Une de ces représentations sera donnée, chaque semaine, aux frais de la République.

« Art. 2. Tout théâtre où seraien représentées des pièces tendant à dépraver l'esprit public, ou à réveiller la honteuse

superstition de la royauté, sera fermé et les directeurs seront arrêtés et punis suivant la rigueur des lois.

« La municipalité est chargée de l'exécution du présent décret.

La réalisation de cette dernière menace ne se fit pas attendre. François de Neufchàteau, ancien membre de l'Assemblée législative, avait donné au théâtre de la Nation, aujourd'hui l'Odéon, une pièce, Paméla ou la vertu recompensée, pastiche de Goldoni et de la Nanine de Voltaire. Les corrections exigées par la censure avaient été faites ; mais la pièce, par ses principes, se rapprochait des tendances de Y Ami dès lois, de Lava; l'auteur ne combattait point assez vivement « le préjugé delà naissance », et son œuvre ne fut pas trouvée suffisamment civique. Un vers surtout exaspérait les Jacobins, en raison des manifestations dont il était le signal :

Le parti qui triomphe est le seul légitime.

Aussi, le 2 septembre, aux Jacobins, Robespierre dénonça-t-il avec une vive indignation le modérantisme suspect de ce drame, auquel faisaient un succès les applaudissements des aristocrates et des feuillants.

Ce n'était pas assez, et l'affaire fut porlée jusque devant la Convention, où Barère vint dire, au nom du Comité de salut public : « Le théâtre de la Nation, qui n'était rien moins que national, a été fermé... La pièce de Pamélao, fait époque sur la tranquillité publique. On y voyait non la vertu récompensée, mais la noblesse... On y entendait l'éloge du gouvernement anglais, dans le moment où le duc d'York ravage notre territoire... Le Comité, ajoutait-il, s'est rappelé l'incivisme marqué clans d'autres occasions par les acteurs de ce théâtre, soupçonnés d'entretenir des correspondances avec les émigrés ; il a considéré que le principal vice de la pièce de Paméla était le modérantisme; il a cru qu'il devait

LITTÉRATURE

faire arrêter les acteurs et les actrices du théâtre de la Nation, ainsi que l'auteur de Paméla. Si cette mesure paraissait trop rigoureuse à quelqu'un, je lui dirais : les théâtres sont les écoles primaires des hommes éclairés et un supplément à l'éducation publique. » L'Assemblée applaudit à ce discours emphatique, et approuva les mesures prises par le Comité de salut public.

Une fois lancés sur cette pente, les Jacobins multiplièrent les dénonciations pour réprimer ce qu'ils nommaient un nouveau genre de contre-révolution. Une pièce, intitulée Adèle de Sacy, qu'on jouait au théâtre du Lycée, établi dans le Palais-Égalité, excita les colères du club sans-culotte. A la séance du 4 septembre 1793', au lendemain de la diatribe de Barère, un orateur demanda que les musiciens fussent arrêtés en même temps que les comédiens : « Car ceux-là sont du complot, fit-il observer, qui se plaisent à racler des airs chers aux ennemis du peuple.

Rousselin renchérit en termes cyniques sur cette motion virulente » . Les crimes des Comédiens ordinaires du roi, s'écria-t-il en parlant du Théâtre-Français fermé par un décret de la veille, ne datent point d'aujourd'hui; ils sont de l'origine la plus vieille et la plus gangrenée. Mâles et femelles, tous ont, depuis la Révolution, conspiré contre la liberté. Il ne faut point d'exception. Les femmes sont bonnes, quand elles sont patriotes, mais elles sont atroces, quand elles sont aristocrates... Je demande que tous les pensionnaires du ci-devant veto soient, attendu leur qualité bien notoire de gens suspects, détenus tous, sans exception, jusqu'à la paix, dans des maisons de force et jetés à cette époque sur les plages de quelque pays despotique, où ils porteront leur talent monarchique et efféminé, que la République eût déjà dû proscrire à jamais de son sein : je demande que, pour purifier ce local infecté depuis si longtemps par les gens du bon ton, il y soit établi un club où les

sans-culottes des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau feront entendre les accents purs de la liberté. »

Rousselin obtint d'ailleurs gain de cause, car les acteurs du théâtre de la Nation, après quatre mois d'emprisonnement, adressaient, le o nivôse, à la Convention une pétition pour solliciter leur mise en liberté. Ils exposaient qu'on n'avait rien trouvé chez eux qui pût les compromettre, et qu'ils avaient attendu bien longtemps, avec une respectueuse résignation, la décision de l'Assemblée. Mais la misère où leur captivité réduisait leurs familles les obligeait à implorer leur élargissement, et ils s'estimeraient heureux si l'on confiait à leur talent « le soin de propager dans tous les cœurs les principes républicains et l'amour de la liberté ». Cette pétition fut renvoyée au Comité de sûreté générale, qui relâcha les comédiens, en les engageant à se moraliser.

Jaloux de mériter encore plus les bienfaits et les éloges de la Commune, les artistes de l'Opéra s1 empressèrent de fonder un prix de 1,200 livres destiné à l'auteur dont l'ouvrage, en trois actes au moins, aurait été jugé le meilleur et le plus républicain.

Cette invasion de la politique dans l'art le moins fait pour la comprendre était la ruine de l'Opéra, et les directeurs déclarèrent qu'ils allaient fermer. La Commune les fit arrêter comme suspects et, saisissant en même temps leur matériel, autorisa les artistes à s'administrer provisoirement.

Bientôt les pièces reçues au début de la Révolution sont taxées de modérantisme; le Caïus Gracchus, de Chénier, acclamé en 1793, est interdit en 1794, et le Timolèon, du même auteur, est brûlé par les ordres du Comité de sûreté générale, comme

LITTÉRATURE

jadis les livres dangereux par la main du bourreau. Dans son désir de régénération, la dictature avait voulu élever le théâtre jusqu'aux plus hauts sommets de l'art; par l'abus de sa domination; elle le fit tomber dans les bas-fonds de la médiocrité.

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