‹ La bataille littéraire (volume 5)Chapitre 46 sur 49 · ERNEST RENAN · texte numérisé non relu

ERNEST RENAN

Marc-Aurèle. — 1881

M. Renan, par la force et la nature de son talent, est un des rares hommes dont les ennemis, et il en a, reconnaissent spontanément le talent. Par le charme, il a obtenu grâce devant les catholiques, les autres lui ont dressé des arcs de triomphe. Le livre qu'il vient de faire paraître chez Calmann- Lévy eût accordé tous les partis, si ce n'eût déjà été fait.

Dernièrement, nous avons promis à nos lecteurs un extrait de son beau livre : Marc-Aurèle ; nous tenons à notre promesse, et nous coupons pour eux le Martyre de Blandine, livrée par les Romains aux supplices de l'amphithéâtre :

LITTÉRATURE

La bonne servante lyonnaise avait entendu dire que les jugements de Dieu sont le renversement des apparences humaines, que Dieu se plaît souvent à choisir ce qu'il y a de plus humble, de plus laid et de plus méprisé pour confondre ce qui est beau et fort. Se pénétrant de son rôle, elle appelait les tortures et brûlait de souffrir. Elle était petite, faible de corps, si bien que les fidèles tremblaient qu'elle ne pût résister aux tourments. Sa maîtresse surtout, qui était du nombre des détenus, craignait que cet être débile et timide ne fût pas capable d'affirmer hautement sa foi.

Blandine fut prodigieuse d'énergie et d'audace. Elle fatigua les brigades de bourreaux qui se succédèrent auprès d'elle depuis le matin jusqu'au soir; les questionnaires, vaincus, avouèrent n'avoir plus de supplices pour elle, et déclarèrent qu'ils ne comprenaient pas comment elle pouvait respirer encore avec un corps disloqué, transpercé; ils prétendaient qu'un seul des tourments qu'ils lui avaient appliqué aurait dû suffire pour la faire mourir. La bienheureuse, comme un généreux athlète, reprenait de nouvelles forces dans l'acte de confesser le Christ. C'était pour elle un fortifiant et un anesthésique de dire :

— Je suis chrétienne ; on ne fait rien de mal parmi nous.

A peine avait-elle achevé ces mots qu'elle paraissait retrouver toute sa vigueur pour se présenter fraîche à de nouveaux combats .

Cette résistance héroïque irrita l'autorité romaine ; aux tortures de la question, on ajouta celle du séjour dans une prison, qu'on rendit le plus horrible possible. On mit les confesseurs dans des cachots obscurs et insupportables; on engagea leurs pieds dans les ceps, en les distendant jusqu'au cinquième trou; on ne leur épargna aucune des cruautés que les geôliers avaient à leur disposition pour faire souffrir leurs victimes. Plusieurs moururent asphyxiés dans les ca-

LA BATAILLE LITTÉRAIRK

chots. Ceux qui avaient été torturés résistaient étonnamment. Leurs plaies étaient si affreuses qu'on ne comprenait pas comment ils survivaient.

Tout occupés à encourager les autres, ils semblaient animés eux-mêmes par une force divine. Ils étaient comme des athlètes émérites, endurcis à tout. Au contraire, les derniers arrêtés, qui n'avaient pas encore souffert la question, mouraient presque tous peu après leur incarcération. On les comparait à des novices mal aguerris, dont les corps, peu habitués aux tourments, ne pouvaient supporter répreuve de la prison. Le martyre apparaissait de plus en plus comme une espèce de gymnastique, ou d'école de gladiateurs, à laquelle il fallait une longue préparation et une sorte d'ascèse préliminaire.

Le 1er août (177), au matin, en présence de toute la Gaule réunie dans l'amphithéâtre, l'horrible spectacle commença. Le peuple tenait beaucoup au supplice d'Attale, qui paraissait, après Pothin, le vrai chef du christianisme lyonnais. On ne voit pas comment le légat, qui, une première fois, l'avait arraché aux bêtes à cause de sa qualité de citoyen romain, put le livrer cette fois; mais le fait est certain; il est probable que les titres d'Attale à la cité romaine ne furent pas trouvés suffisants. Attale et Alexandre entrèrent les premiers dans l'arène sablée et soigneusement ratissée. Ils traversèrent en héros tous les supplices dont les appareils étaient dressés.

Alexandre ne prononça pas un mot, ne fit pas entendre un cri ; recueilli en lui-même, il s'entretenait avec Dieu. Quand on fît asseoir Attale sur la chaise de fer rougie et que son corps, brûlé de tous côtés, exhala une fumée et une odeur abominable, il dit au peuple en latin : « C'est vous qui êtes des mangeurs d'hommes. Quant à nous, nous ne faisons rien de mal. » On lui demanda : « Quel nom a Dieu ? — Dieu, dit-il, n'a pas de nom comme un homme. »

LITTÉRATURE

Les deux martyrs reçurent le coup de grâce, après avoir épuisé, avec une pleine conscience, tout ce que la cruauté romaine avait pu inventer de plus atroce.

Les fêtes durèrent plusieurs jours; chaque jour, les combats de gladiateurs furent relevés par des supplices de chrétiens. Il est probable qu'on introduisait les victimes deux à deux, et que chaque jour vit périr un ou plusieurs couples de martyrs. On plaçait dans l'arène ceux qui étaient jeunes et supposés faibles pour que la vue du supplice de leurs amis les effrayât. Blandine et un jeune homme de quinze ans, nommé Ponticus, furent réservés pour le dernier jour. Ils furent ainsi témoins de toutes les épreuves des autres, et rien ne les ébranla. Chaque jour, on tentait sur eux un effort suprême ; on cherchait à les faire jurer par les dieux : ils s'y refusaient avec dédain.

Le peuple, extrêmement irrité, ne voulut écouter aucun sentiment de pudeur ni de pitié. On fit épuiser à la pauvre fille et à son jeune ami tout le cycle hideux des jeux de l'arène ; après chaque épreuve, on leur proposait de jurer. Blandine fut sublime; elle n'avait jamais été mère; cet enfant torturé à côté d'elle devint son fils, enfanté dans les supplices. Uniquement attentive à lui, elle le suivait à chacune de ses étapes de douleur, pour l'encourager et l'exhorter à persévérer jusqu'à la fin. Les spectateurs voyaient ce manège et étaient frappés. Ponticus expira, après avoir subi au complet la série des tourments.

De toute la troupe sainte, il ne restait plus que Blandine. Elle triomphait et ruisselait de joie. Elle s'envisageait comme une mère qui a vu proclamer vainqueurs tous ses fils, et les présente au Grand Bel pour être couronnés. Cette humble s'était montrée l'inspiratrice de l'héroïsme de ses compagnons; sa parole ardente avait été le stimulant qui maintient les nerfs débiles et les cœurs défaillants, Aussi s'élançat-elle clans l'âpre carrière de tortures que ses frères avaient parcourue, comme s'il se fût agi d'un festin nuptial.

L'issue glorieuse et proche de toutes ces épreuves la faisait sauter de plaisir. D'elle-même, elle alla se placer au bout de l'arène, pour ne perdre aucune des parures que chaque supplice devait graver sur sa chair. Ce fut d'abord une flagellation cruelle qui déchira ses épaules. Puis on l'exposa aux bêtes, qui se contentèrent de la mordre et de la traîner. L'odieuse chaise ne lui fut pas épargnée.

Enfin, on l'enferma dans un filet, et on l'exposa à un taureau furieux. Cet animal, la saisissant avec ses cornes, la lança plusieurs fois en l'air et la laissa retomber lourdement. Mais la bienheureuse ne sentait plus rien ; elle jouissait déjà de la félicité suprême ; perdue qu'elle était dans ses entretiens intérieurs avec le Christ. Il fallut l'achever, comme les autres condamnés. La foule finit par être frappée d'admiration. En s'écoulant, elle ne parlait que de la pauvre esclave. « Vrai, se disaient les Gaulois, jamais, dans nos pays, on n'avait vu une femme autant souffrir ! »

Quelles belles pages et que d'éloquence dans cette simplicité de récit. Catholique, M. Renan ne l'est certes pas, mais chrétien, il l'est de naissance et d'élection ; à ce compte qu'il lui soit beaucoup pardonné, surtout les éloges douteux des trop libres penseurs, qui ont le tort de vouloir le ranger parmi eux.

PHILIPPE GERFAULT

Pensées d'automne. — 1882

Les livres de pensées détachées excitent généralement une défiance malheureusement justifiée. Qui ne croit voir mieux qu'un autre? Qui n'éprouve le besoin d'écrire une observation qui semble nouvelle? Tout compte fait, chacun pense et ressent de la même façon; il n'y a guère que la forme qui frappe; le tout est d'en trouver une. C'est avec ce demi-dédain pour les recueils cle maximes que j'ai ouvert un livre paru chez Calmann Lévy et intitulé : Pensées d'automne, par Philippe Gerfault. Je ne sais si toutes sont comme celles que je vais transcrire, mais j'avoue que j'ai été fort étonné d'y reconnaître celles-ci, qui viennent certainement d'un esprit très fin; l'auteur serait une femme, que je Br-'\'?i 17

rren éprouverais aucune surprise; je laisse au lecteur le soin d'en juger.

Le veuvage est le Sénat des femmes riches.

La réputation est un tablier blanc qu'on porte devant soi; il est destiné à recevoir des taches, et on ne peut pas le changer pour un autre.

Les amours platoniques sont comme les marches militaires en temps de paix ; beaucoup de poussière et beaucoup de musique ; rien de dangereux.

La jalousie est le sentiment de la propriété; l'envie n'est que l'instinct du vol.

Les baisers de ceux qui ne s'aiment plus sont des bâillements rapprochés.

Les femmes froides sont celles qui aiment le plus l'amour, comme les frileuses le feu'.

Les courtisanes ont rapetissé le caractère des hommes et propagé la race des petits chiens

LITTERATURE

En amour, les femmes vont jusqu'à la folie, et les hommes jusqu'à la bêtise.

Méfiez-vous de la mère d'un homme qui méprise les femmes.

Les vieilles amitiés nous servent comme les vieux fauteuils ; nous en connaissons les ressorts cassés, mais elles ont des coins qui réchauffent.

Les plaies du cœur se guérissent en s'ouvrant.

Avoir la réputation d'une mauvaise langue sert à deux fins : à procurer des ennemis et à dîner en ville.

La vertu, comme la grammaire, s'apprend par la pratique et se retient par les exemples.

L'imagination est une reine : son premier devoir est d'être féconde.

L'expérience est un trophée composé de toutes les lames qui nous ont blessés.

Les affaires de mariage ressemblent à une foire de village, où chacun vient vendre sa vache enragée et son cheval boiteux, et où chacun vient chercher une bonne, saine et utile bête.

Les meilleurs mariages sont les mariages d'amitié, sans dégoût physique.

Le meilleur mari, la meilleure femme, se disputent, comme les oiseaux se battent avec leurs ailes.

Le mari français suit sa femme dans la vie comme un chien suit son maître, en faisant mille détours, en la rejoignant de temps en temps, en ne la quittant plus vers la fin de la route.

Des femmes très belles n'ont pas été aimées, et elles donneraient toutes les glaces de Saint -Gobain pour s'être vues dans ce miroir plus petit qu un miroir d'auberge : l'œil ravi d'un homme amoureux.

Il y a des gens sans esprit qui savent faire parler l'esprit des autres. On n'est pas la cloche, mais on peut être le sonneur.

La faiblesse est l'égoïsme de la bonté.

LITTÉRATURE

Au départ d'une espérance, toutes les autres espérances se rapprochent et se serrent pour combler la place vicie.

La difficulté enrôle les forts; les faibles désertent.

Je m'arrête, car en tournant les feuillets je trouve bien d'autres charmantes choses que je veux laisser au lecteur le plaisir de découvrir. Il est pourtant un secret que je ne dois pas garder vis-à-vis de lui, c'est celui du véritable nom de l'auteur qui n'est autre que Mme Dardenne de la Grangerie.

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