MAXIME DU CAMP
Souvenirs littéraires. — 1882
On a bien des fois accusé les journaux d'avoir découragé ceux qui auraient écrit des mémoires de leur temps. La postérité, a-t-on dit, en sera réduite à ne connaître que le gros de l'histoire, les événements du jour clans leur brutalité ; elle ne verra que les foules de notre époque, elle n'en connaîtra pas l'individu, la vie intime, en un mot elle en saura plus long sur les gens du dix-septième et du dixhuitième siècle que sur ceux du dix-neuvième, et cela parce que ces derniers n'ont plus souci d'écrire des faits qu'ils savent consignés dans toutes les collections de journaux.
Qu'on se rassure. On avait bien dit que les photographes tueraient les peintres de portraits et je
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puis affirmer que les Cabanel, Bonnat et autres grands artistes n'ont pas cessé de faire des chefsd'œuvre pleins de leur personnalité, parce que Nadar, Petit, etc. . . , ont produit des merveilles d'exactitude photographique.
Les mémoires ne seront pas plus remplacés par les gazettes que les peintures par les photographies. Ceux qui savent écrire, écriront, et ceux qui aiment lire, liront, d'autant plus que le reporter dont la mission est de raconter un fait étant forcé de se contenter de la banalité dans le renseignement, n'y mettra jamais les scrupules de conscience, de celui qui n'écrit que pour lui-même.
C'est cette personnalité qui donne au nouveau livre de M. Maxime Du Camp sa saveur toute particulière. Les Souvenirs littéraires dont le premier volume vient de paraître chez Hachette, nous montrent bien des gens, des endroits et des faits connus : Flaubert, Jérusalem, les barricades de larue Saint-Merri,etc..., mais M. Du Camp les a vus à sa façon avec sa puissance d'observation personnelle et nous les place à un tout autre point de vue que le photographe ou le reporter. Voici, par exemple, dans le chapitre consacré à Flaubert une petite anecdote dont tout le détail fait le charme. Les deux amis font leur voyage en Egypte.
Pendant cette petite expédition, il se produisit entre Flaubert et moi un incident — le seul de tout notre voyage —
qui fut pénible ; nous restâmes quarante-huit heures sans nous parler.
Ce fut à la fois sinistre et comique, car Flaubert, en cette circonstance, obéit à une de ces impulsions irrésistibles qui parfois le dominaient. Du reste, dans le désert, on est susceptible, j'en fournirai la preuve. Nous étions partis de Qôseir avec trois outres d'eau — d'eau exécrable — qui devaient subvenir à nos besoins pendant la route ; les trois outres étaient imprudemment chargées du même côté sur le même chameau ; de l'autre côté, une partie de notre bagage faisait contrepoids.
Le désert est habité par une quantité prodigieuse de rats qui se nourrissent d'animaux morts et qui sont troglodytes. Ils creusent des galeries souterraines où ils se réfugient. Ce chameau qui portait notre provision d'eau mit le pied sur une de ces galeries, la croûte de terre s'effondra sous son poids, le malheureux animal se brisa la jambe, tomba, et, en tombant, écrasa les trois outres. Ceci se passait le* soir de notre départ, nous avions trois jours de route à faire avant d'arriver au Nil et deux jours et demi avant de toucher Bir- Amber, le seul puits potable que nous puissions rencontrer.
Nous avions reconnu, en venant, que Bir-el-Hammamat (le puits des pigeons) était tari et que Bir-ès-Led (le puits de l'obstacle) était oblitéré par un éboulement de rochers. C'était le jeudi 23 mai, vers huit heures du soir ; en admettant qu'aucun accident ne nous arrivât, nous ne pouvions £tre à Bir-Àmberque le dimanche 2(>, dans la journée, donc un minimum de soixante-dix heures sans boire. — Bath ! nous rencontrerons une caravane et nous lui achèterons de l'eau. — Nous croisâmes trois caravanes et ne pûmes obtenir une gargoulette pour quelque prix que ce fût. La journée du vendredi ne fut pas trop dure, j'avais brisé une pierre à fusil, j'en avais distribué les fragments à Flaubert et à nos hommes. Placé sous la langue, ça entretient le jeu des glandes
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salivaires et ça neutralise un peu la soif. La nuit fut chaude et lourde ; le vent du sud soufflait ce vent maudit que les Arabes d'Égypte appellent khamsin (cinquante, Pentecôte), parce qu'il règne régulièrement cinquante jours après la Pàque des Coptes et dont le vrai nom est simoun (les poisons). A quatre heures du matin, le samedi, nous étions debout, énervés et mal reposés. En riant, je dis à Flaubert : « Au matin de son exécution, Damiens disait : La journée sera rude. » Nous montâmes sur nos dromadaires. Pour me protéger contre la chaleur qui était formidable, je m'étais enveloppé le visage d'une épaisse confieh (mouchoir en grosse cotonnade rouge rayée de soie jaune), j'avais la bouche sèche, les lèvres farineuses ; la vermine de mon dromadaire m'avait envahi et me dévorait. Dans notre petite caravane, nul ne parlait, ni Flaubert, ni moi, ni notre drogman, ni nos chameliers qui ballottaient sur leurs chameaux.
Tout à coup, vers huit heures du matin, pendant que nous passions dans un défilé — une fournaise — formé par des rochers en granit rose couverts d'inscriptions, Flaubert me dit : « Te rappelles-tu les glaces au citron que l'on mange chez Tortoni ? » Je lis un signe de tête affîrmatif. Il reprit : « La glace au citron est une chose supérieure, avoue que tu ne serais pas fâché d'avaler une glace au citron. »
Assez durement je répondis : « Oui. » Au bout de cinq minutes : « Ah ! les glaces au citron ! tout autour du verre il y a une buée qui ressemble à une gelée blanche. » Je dis : « Si nous changions de conversation ? » Il riposta : « Ça vaudrait mieux/ mais la glace au citron est digne d'être célébrée ; on remplit la cuiller, ça fait comme un petit dôme ; on l'écrase doucement entre la langue et le palais ; ça fond lentement, fraîchement, délicieusement ; ça baigne la luette, ça frôle les amygdales, ça descend dans l'œsophage qui n'en n'est pas fâché, et ça tombe dans l'estomac qui crève de rire, tant il est content.
« Entre nous ça manque de glace au citron dans le désert de Qôséir ! »
Je connaissais Gustave, je savais que rien ne le pouvait arrêter lorsqu'il était la proie d'une de ces obsessions morbides et je ne répondis plus, dans l'espoir que mon silence le ferait taire. De plus belle, il recommença, et, voyant que je ne disais rien, il se mit à crier : « Glace au citron ! glace au citron ! »
Je n'y tins plus ; une pensée terrible me secoua. Je me dis : « Je vais le tuer! » Je poussai mon dromadaire jusqu'à le toucher, je lui pris le bras ! « Où veux-tu te tenir, en arrière ou en avant. » J'arrêtai mon dromadaire et quand notre petite troupe fut à deux cents pas en avant de moi, je repris ma marche. Le soir, je laissai Flaubert au milieu de nos hommes et j'allai préparer mon lit de sable à plus de deux cents mètres du campement. A trois heures du matin,, le dimanche, nous partions toujours aussi éloignés l'un de l'autre et sans avoir échangé un mot.
Vers trois heures, les dromadaires allongèrent le pas et donnèrent des signes d'agitation ; l'eau n'était pas loin. A trois heures et demie, nous étions à Bir-Amber et nous avions bu. Flaubert me prit dans ses bras et me dit : « Je te remercie de ne m'avoir pas cassé la tête d'un coup de fusil; à ta place, je n'aurais pas résisté. »
Le lendemain matin, nous avions retrouvé mieux que les glaces au citron de Tortoni, nous avions retrouvé l'eau du Nil qui vaut les vins les plus exquis, surtout lorsque l'on sort d'un désert où l'on se crève ses outres.
Voici dans les souvenirs de collège deux anecdotes relatives, Tune aux émeutes de 1835 et l'autre à l'invasion du choléra, de ce fléau dont les percées de M. Haussmann dans le vieux Paris semblent
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nous avoir débarrassés pour jamais. Je l'ai dit plus haut, M. Du Camp parle du collège :
Les nouvelles s'y répandent avec autant de rapidité que dans les salons. « Les grands » se racontent les bruits de ' la ville qu'ils ont recueillis dans leur famille, les propos gagnent de proche en proche et le petit collège en a sa part. Dans nos classes élémentaires, tout en traduisant vaille que vaille VEpitome historiœ sacrœ ou le De Viris illustribus urbis Romœ, nous n'ignorions rien des faits importants qui se produisaient dans Paris. C'était le temps des émeutes ; on se rappelle combien elles furent fréquentes pendant les premières années du règne de Louis -Philippe. Parles externes libres, nous apprenions que l'on se battait. Un maître d'études ne rentrait pas à l'heure réglementaire, un garçon de salle ne reparaissait pas, nous étions peu embarrassés pour expliquer leur absence; ils ont été tués sur une barricade en s'enveloppant dans les plis d'un drapeau noir.
Notre imagination nous servait parfois avec sagacité et nous nous trompions moins qu'on pourrait le supposer. Un i aboyeur » qui appelait les élèves attendus au parloir, était au cloître Saint-Merri et y mourut.
La tentative d'insurrection qui prit prétexte du général Lamarque pour essayer de substituer la République à la royauté constitutionnelle, causa une émotion profonde dans les collèges de Paris, où Ton s'enorgueillit en apprenant que deux écoliers avaient été tués parmi les combattants. La légende fut promptement créée et nous nous racontions avec admiration que tout le collège Charlemagne, professeurs en tete, avait marché contre le palais des Tuileries. En réalité, trois élèves, trois « grands » de la pension Saint- Amand-Cimetière qui allait en répétition au collège Charlemagne, avaient fait l'école buissonnière • et s'étaient mêlés par curiosité à la foule dont le cercueil du vainqueur d'Hudson
Lowe à Capri était entouré. Ils se nommaient Stoffel, Losseray et Pasquin. L'émeute commencée sur le quai Bourdon» fut refoulée par un bataillon d'infanterie de ligne. 11 y eut une panique. Les curieux, les perturbateurs prirent la fuite et se réfugièrent sous la voûte du canal Saint-Martin dans une espèce d'impasse où il n'était pas facile de sortir. Les soldats sur lesquels on venait de tirer s'y précipitèrent et frappèrent au hasard. Stoffel et Losseray furent trouvés parmi les morts. Pasquin que j'ai connu et qui est mort en 1855, conseiller référendaire à la Cour des Comptes parvint à se sauver après avoir reçu un coup de baïonnette dans le bras.
A cette époque, Paris était sinistre, c'était l'heure du choléra. La ville était affolée, elle croyait aux empoisonneurs ; sans cause apparente, elle se ruait sur des hommes inoffensifs, les déchirait et les jetait à la rivière. Par suite d'une aberration inconcevable, Gisquet, préfet de police, avait adressé à ses commissaires une circulaire confidentielle par laquelle il prescrivait de surveiller les républicains qui annonçaient l'intention de répandre des matières empoisonnées sur les étaux de boucherie, afin de porter préjudice au gouvernement du roi. Pendant que Gisquet accusait les républicains, un pharmacien, nommé Cadet Gassicourt, dénonçait les légitimistes dans des termes d'une violence digne des colères de M. Fleurant. Il était maire du quatrième arrondissement, et, en cette qualité, il avait placardé une proclamation dans laquelle on lisait : « S'il est des empoisonneurs, ce ne peuvent être que les incendiaires de la Res- ! tauration, s'il est des misérables qui, soit par des crimes, soit par des calomnies atroces, cherchent à exploiter un déplorable fléau, ce sont les alliés des Chouans, des assassins de l'Ouest et du Midi. » A ces insanités, on répondit en affichant sur les murs une dénonciation manuscrite : « On assure que les préparations chimiques des empoisonnements ont été faites chez un pharmacien nommé Cadet, demeurant rue Saint-Honoré, n° 108. » On voit à quel point la passion
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politique et la peur du choléra avaient troublé les têtes.
Ce fut un sauve-qui-peut général, chacun cherchait à fuir la ville pestiférée. Il n'est sottise que Ton ne crût, il n'est remède extravagant que Ton n'adoptât. Il y eut de bons jours pour les marchands de flanelle, de vulnéraire, d'orviétan. On disait : Ce sont des insectes qui volent à hauteur des nuages ; on a enlevé un cerf-volant muni d'un gigot de mouton; quand on Ta descendu, il ne restait plus que l'os du gigot ; c'est affreux, qu'allons-nous devenir ? — Au collège, on prit quelques précautions, on ajouta du vinaigre à Peau que l'on nous donnait à boire dans nos dortoirs, on déposa des terrines pleines d'une solution de chlorure Labarraque et toute « crudité » fut supprimée de notre alimentation. La peste passa près des collèges et ne les toucha pas, elle épargna l'enfance qui, du reste, ne s'en préoccupait guère, et n'en perdit pas une partie de balles.
Deux de nos maîtres d'étude moururent, on les cacha, pour ne pas inquiéter les familles des élèves.
Voilà de l'histoire intime et des plus intéressantes.
Le volume que nous avons sous les yeux parle de Cormenin, de Chateaubriand, des batailles romantiques de Musset, d'Hugo, de Mlle Falcon, de voyages en Grèce, de Pradier, de Préault et de sa statue de Marceau, de cette statue qui est maintenant à Chartres et à propos de laquelle le sculpteur, taquiné par quelques critiques, dit ce mot charmant pour clore la discussion : « Eh bien, soit! j'abandonne les jambes à nos ennemis? Je* garde le reste. »
Le voyage en Egypte est particulièrement curieux. C'est là, je crois, que l'auteur écrivit son roman : Les Mémoires d'un suicidé, qui obtint un succès qui dure encore. Dans ce livre comme dans tous ceux qui sont sortis de la plume de M. Maxime Du Camp, c'est l'impression qui est la note dominante, la raison de la production. J'ai indiqué plus haut la différence qui existait entre ceux qui écrivent des mémoires sur leur temps, uniquement pour soulager leur conscience d'observateurs et ceux qui, par métier, relatent au jour le jour le jour les événements contemporains; j'insisterai sur cette différence, comme je l'ai déjà fait sur celle qui sépare la meilleure épreuve photographique de la peinture d'un maître; il semblerait au premier coup d'oeil que le même fait vu et raconté fidèlement par dix individus, comme le modèle qui pose devant un objectif ou devant un peintre de talent, doivent être reproduits d'une façon identique ; il n'en est rien et l'explication en est dans ceci que, comme l'appareil photographique, le reporter est une indifférence placée devant un objet et qui le répète sur son papier, sans autre souci que de faire une besogne. Tout au contraire, l'écrivain observateur comme Maxime Du Camp, le peintre comme Bonnat, cherchent à voir, à comprendre l'au-delà de leurs modèles et quand ils le reproduisent, ils lui donnent la plus-value, non seulement de leur talent, mais des enquêtes faites par eux sur tel fait ou tel individu.
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Jamais Maxime Du Camp n'eût écrit sur Paris, les notes que tout le monde connaît, s'il n'eût vu que les faits mêmes qu'il rapportait ; pas plus que Bonnat n'eût peint Victor Hugo ou Thiers, comme il les a représentés, s'il eût été possible de lui cacher les noms de ses glorieux modèles.