RENÉ MAIZEROY
Les Mémoires dun Saint-Cyrien. — 1880
Je signalerai tout particulièrement un nouveau volume paru chez Havard, et intitulé : les Mémoires d'un Saint-Cyrien. L'auteur, M. René Maizeroy, a certainement dessiné son croquis d'après nature. Tous ceux qui ont été chercher leur première épaulette dans l'ancienne retraite de Mme de Maintenon s'y reconnaîtront. Entre autres intéressants chapitres je trouve celui de l'Infirmerie que je cite tout entier.
Un paysage rabelaisien, celte infirmerie, sommeillante, calme, pleine de grasses odeurs de cuisine et si bien close derrière ses murs épais, dont les vieilles pierres s'effondrent sous l'enlacement fougueux des lierres.
Dans les molles tiédeurs de l'avril nouveau, quand Je s
RÉALISTES ET NATURALISTES
lilas dressent indiscrètement leurs grappes rosées par-dessus la grille, quand, entre les branchages à peine teintés d'un pale frottis de laque verte, ses cheminées sans cesse empanachées de fumée, ses toits d'ardoise où roucoulent au couchant des vols de pigeons blancs et sa massive silhouette se profilent sur les fonds tendrement bleus du ciel, on attend le carillon enroué de Thélème appelant au réfectoire les moinillons dodus et replets.
Cette paisible Thébaïdc est nichée au bout, tout au bout de l'École, derrière le marchfeld, derrière les jardins, dans un coin solitaire dont rien ne vient troubler le silence recueilli, ni les roulements rauques du tambour, ni les commandements enroués de la théorie. Seulement, dans les arbres, des tas de merles qui sifflent moqueusement; des convalescents en large houppelande de flanelle fredonnant une chanson du bahut ou la dernière gaudriole entendue un jour de sortie, — dans quelque beuglant des Champs- Elysées : et, à l'heure crépusculaire de l'angélus, des cantiques psalmodiés par les bonnes sœurs clans leur microscopique oratoire...
Les bonnes sœurs de l'infirmerie!' Elles ont toutes leur nom de guerre comme de vrais troupiers chevronnés,
La plus vieillotte, d'abord, la sœur Vieux Bahut, qui en a vu, et qui branle tant le chef sous les ailes retombantes de sa coiffe. Et la jolie sœur Paufine, si blanche, si douce, qu'on eût dit, lorsqu'elle égrenait son rosaire à genoux, une de ces saintes inviolées que les primitifs ont peintes sur fond d'or telle qu'une floraison mystique de lis...
EL la sœur Cordon-Bleu, qui vous cuisinait de ces pommes de terre frites si croustillantes, si rissolées, de ces crèmes dorées qui sentaient inéluctablement leur péché capital.
Et la sœur Vincent qui, chaque matin, marmottait une façon de prière commune au milieu du dortoir où chacun ronflait magistralement. C'est elle aussi qui suivait le doc-
tour dans sa visite, qui demandait un jour de grâce pour le pauvre caroltier irrémédiablement menacé de reprendre son service. Et le médecin principal cédait toujours avec son sourire bonhomme.
— Vous encouragez leurs péchés, ma sœur, c'est très mal ! disait-il, et il ajoutait se tournant vers le caporal infirmier : Allons! même traitement... demi-trois quart! café!...
Celait elle qui enfouissait dans ses poches les Figaro oubliés sous leur oreiller par des imprudents et les cartes, ks maudites cartes surtout, lorsque le pas lourd du capitaine de service craquait dans les escaliers. La pauvre femme a-t-elle dû en confesser de péchés à l'aumônier pour ces petits garnements de saint-cyriens, qui lui mettaient l'âme en peine !
Détaille trouverait un bien spirituel motif de tableau dans la visite jo jrnalière du médecin. La toile de fond d'abord. Une salle propre, inondée de soleil avec des traînes de tapis qui amortissent le bruit des pas. De chaque côté les lits bien alignés, les tablettes avec leur timbale de tisane...
Le médecin enveloppé d'un immense tablier passe escorté de la sœur et de deux infirmiers qui tiennent des registres et des médicaments! car les malades de l'infirmerie rendraient des points au malade de Molière.
On n'a pour s'en convaincre qu'à décrocher les planchettes numérotées suspendues à la téle de chaque lit. Que lit-on derrière?
— Palouillet (19981. Promotion de la colonne, a carotté avec succès pendant huit jours l'embarras gastrique chronique.
— De Montalvin (35*21). Promotion de Mentana, a supporté stoïquement pendant toute l'inspection générale des rhumatismes articulaires qui n'ont jamais rien pu articuler.
— Ghènelart (2003). Promotion du schah. Quatre séjours. A su avoir successivement toutes les maladies connues et à connaître.
RÉALISTES ET NATURALISTES
Et ainsi de suite. On dirait le répertoire de Diafoirus scandé de tintamarresques quolibets.
Ver solitaire qui résiste à toutes les racines de grenadier. Langues qui ne veulent pas déblanchir. Fièvres chroniques et surtout le sempiternel embarras gastrique, revenant comme un répons monotone dans cetle maladive litanie d'hôpital.
Aussi, dans les longues études où les paupières se closent alourdies de sommeil sur des livres indigestes, dans les exercices où le fusil pèse plus lourdement à l'épaule, dans les repas coutumiers où les couteaux s'ébrèchent dans la viande, c'est vers l'infirmerie que se tournent les regards suppliants, que les désirs partent à pleines volées, ainsi que vers le pays du Kief éternel et des béates paresses...
S'il ne se rencontrait dans le jardin un vieux sergent moustachu qui fait les cent pas, la pipe aux lèvres, et de çà de là quelques pantalons rouges vaguant dans les couloirs, il serait impossible de se croire encore à l'École.
La vie extérieure ne franchit pas la grille bouchée de vastes plaques de tôle. Une fois qu'on est entré, l'hior est oublié. On ne pense à rien qu'à se laisser vivre douillettement, placidement, du matin au soir en robe de chambre et en bonnet de coton, comme n'importe quel bourgeois bête ; qu'à manger et à boire à ventre déboutonné et qu'à dormir, les bons sommes interrompus dont on est réveillé doucement par le clair soleil de midi s'émieltant entre les lamelles des volets...
Il n'est plus question de Saint-Cyr, de tout ce qui s'y passe, et des chefs, que pour les parodier en dérisions folles, en une mascarade militairement organisée.
Et les jours d'appel des condamnés, lorsqu'il faut relever l'ancre pour quitter le pays cie la flemme, en endossant à nouveau sa tenue coutumière qui exhale d'acres relents d'ar moire, les jambes s'alourdissent, titubantes, paralysées d'une
soudaine fatigue comme celles des convalescents qui tentent leurs premiers pas au grand air libre après une longue et cruelle maladie, et cahin-caha, on redescend l'allée de tilleuls qui mène à l'École, portant religieusement dans sa main le graisseux cornet de frites envoyé par les camaros de l'infirmerie aux pauvres camaros déshérités qui tiennent au bahut!
On peut juger d'après cet échantillon de la façon spirituelle et séduisante qui donne le relief au livre de M. René Maizeroy. Sa touche est légère, c'est celle d'un véritable écrivain, d'un Parisien qui n'écrasera pas un papillon dans ses doigts pour nous le montrer, et qui nous peindra aussi bien et mieux les choses par leur esprit que par leur corps.