J. K. HUYSMANS
En ménage. — 1881
Je ne tenterai pas d'analyser le dernier roman que M. J. K. Huysmans vient de publier chez Charpentier. En Ménage est un roman réaliste plus qu'on ne peut l'imaginer, mais qui n'est certes pas sans intérêt ; je choisis, autant que possible, un passage qui peut donner idée de la tonalité générale du livre et de sa partie descriptive, par trop descriptive peutêtre ! voici par exemple une scène d'attente qui n'est que trop vraie :
La journée du jeudi parut longue à André. Il lui sembla qu'elle ne coulerait jamais. Appréhendant que Cyprien ne vînt, il commanda à Mélanie de lui servir le dîner de meilleure heure, et il s'habilla avant, se nettoyant à fond, mettant ses effets les plus propres. Il mangea sans appétit
sortit et comme il avait encore plusieurs heures à tuer, il l'àna, songeant à cette rencontre de deux amoureux qui ne se sont pas revus depuis cinq ans. Il avait peur de trouver Jeanne molle et fanée. Qu'était-elle devenue depuis ce temps ? par quelles tribulations, par quels hauts et quels bas de misère avait-elle passé avant que de revenir à lui? elle élait maintenant, peut-être, très laide, grêlée ou infirme?
— Il se disait que, dans ce cas, elle n'eût certainement pas désiré le revoir. — Eh qui sait? c'élait peut-être une tentative désespérée, les derniers abois d'une atroce dèche ! — Et, il se sentait attendri d'avance, prêt à des sacrifices, car, pour l'instant, une recrudescence d'affection le poussait vers elle.
Il consulta sa montre , la colla à son oreille, croyant qu'elle ne marchait pas, mais elle tictaquait régulièrement. Les minutes lui paraissaient s'égoutter lentement, comme des heures; puis il essaya de se représenter leur tête-à-tête.
— Nous allons être fièrement embarrassés, pensait-il ; et il cherchait des phrases qui sauveraient la situation et n'en découvrait pas.
Ennuyé et joyeux tout à la fois, il se mirait dans les pans de glace des magasins et vérifiait la tenue de sa cravate et de son col.
Il se promenait m;hnlenant dans le Palais-Royal; il musait dans cette galerie où se tient Chevet, une courte galerie qui combine toujours, près du Théàtre-Trançais, le doux parfum d'un marché aux fleurs et le pestilentiel bouquet d'une tinette et, souriant, oubliant pour une seconde la longueur de son attente, il se faisait celte réflexion : que par le soupirail ouvert sous la boutique d'un fabricant d'écume, située en face de Chevet, dans le môme couloir, montait chaque fois qu'il le longeait, une odeur de vinaigre chaud à l'échalote et d'oignons qui roussissent dans une poêle. Il baguenaudait, revenant sur ses pas, examinant la vitrine affrio-
RÉALISTES ET NATURALISTES
lante du marchand cle primeurs, avec ses lorlues endormies sous un jet d'eau dans une cuvette, ses grands poissons famés couleur de colle forte, ses oranges posées dans du papier de soie comme des boules de seins dans un corsage, ses jambonneaux, ses mortadelles, ses poulardes et ses fruits, si énormes et si superbes, qu'ils semblent façonnés par la main de l'homme.
Et il tirait encore sa montre, arrivait dans ce carré à colonnes qui sert de vestibule à la galerie d'Orléans, et il demeurait extasié devant celte boutique où se prélassent les extraordinaires tromblons de la vieille garde, les invraisemblables schapskas, les exorbitants kolbachs des soldats du premier Empire, et il pensait, narquois, que ça puait le Laurent de l'Ardèche et le Marco Saint-Hilaire, l'histoire écrite pour les Invalides qu'on a oublié de nous tuer.
On voit jusqu'où peut pousser l'amour du détail ; le tort est de tout aimer à un même degré, et de n'avoir pas ce que nous appellerons des plans d'intérêt qui ne mettraient pas tant d'éléments divers sur la même ligne et, par conséquent, sans perspective. M. Huysmans n'en est pas moins, parmi les jeunes, un de ceux que nous sommes certains de retrouver quelque jour dans le beau chemin.