JULES CLARETIE
Monsieur le Ministre. — 1881
Puisque le public est affamé des choses du jour, voici par exemple une actualité s'il en fut. Le livre qui paraît chez Dentu est intitulé Monsieur le Ministre et signé par Jules Claretie. Bien que l'auteur n'en soit plus à ses débuts, nous devons constater dans ce livre, non pas un progrès, le mot serait impropre quand il s'agit d'un écrivain comme Jules Claretie, mais un déplacement de point d'observation. L'auteur semble cette fois avoir pris à tâche de ne parler que de ce qu'il a vu et qui lui a semblé mériter d'être vu. Nous n'en voulons pour preuve que l'Introduction dont nous donnons ici les premières pages; il s'agit de la première visite d'un ministre fraîchement « portefeuillé » à l'Opéra :
RÉALISTES ET NATURALISTES
On venait de finir le troisième acte de Y Africaine. Le ministre sortit de la loge du directeur de l'Opéra et dit, souriant, comme un homme qui tient à se délasser du fardeau des affaires :
— Allons au foyer, voulez-vous, Granet?
— Allons au foyer, monsieur le ministre !
Il fallait traverser l'immense scène envahie par les machinistes manœuvrant les portants comme les matelots équipent leur navire; — et, cravatés de blanc, coquets, sans pardessus, leur claque sur la tête, des gens en habit noir allaient, venaient, traversaient la scène parmi les cordages, arpentant lestement le vaste espace qui mène au foyer de la danse.
Il en sortait de partout, des fauteuils et des loges, et la plupart, fredonnant la ballade de Nélusko, franchissant lestement, en habitués, l'espèce d'antichambre qui mène de la salle à la scène. Un garçon, en cravate blanche, prenait, assis devant une table, les noms des entrants, sur un feuillet de papier à en-tête portant ces mots : Messieurs, d'un côté, et de Vautre Médecin, sur deux colonnes; et il se levait de temps à autre, saluant avec respect les personnages officiels qu'il reconnaissait.
— Avez-vous vu passer M. Vaudrey, Louis? demanda un homme encore jeune, le monocle à l'œil, qui, dans ces couloirs, semblait littéralement chez lui.
— Monsieur le ministre est dans la loge de Monsieur le directeur! répondit le garçon poliment.
— Merci, Louis !
Et pendant que, par l'étroit petit escalier, l'habitué entrait sur la scène, le garçon, de son écriture cursive d'employé de bureau, écrivait sur le papier imprimé :
« M. Guy de Lis sac. »
Sur le théâtre, M. Vaudrey, le ministre, que cherchait Lissac, avait pris par le bras Granet, son compagnon, et
regardait, étonné, cette immense machinerie de l'Opéra, mise en mouvement par le fourmillement des ouvriers, et qu'il ne connaissait pas. Vaudrey montrait, devant ce spectacle, une stupéfaction naïve dont Granet, son ami et son collègue à la Chambre, souriait clans sa moustache cirée.
— Je trouve cela plus curieux que la pièce même ! disait le ministre.
Le plancher et les portants faisaient, de larges taches jaunes, et la scène entière, immense, ressemblait à une large plage de sable. Vaudrey levait la tête pour voir, en haut, les rangées symétriques des herses, illuminées comme des traînées de gaz parallèles dans les draperies des frises. Une vaste toile, au fond, représentait un clair paysage hindou, criblé de soleil, et dans le vide énorme laissé entre le rideau tombé et la toile du décor, des taches noires semblaient danser sur les planches jaunes, silhouettes bizarres produites par les visiteurs, qui se découpaient nettement, clans leurs habits de cérémonie, comme des ombres chinoises.
— C'est fort drôle, dit le ministre, mais voyons le foyer. Vous connaissez le foyer, Granet?
— Je suis Parisien, répondit le député sans trop appuyer , mais son petit sourire très fin, donnait à entendre à Sulpice Vaudrey que Son Excellence, toute fraîche, sentait encore un peu la province.
Sulpice hésitant traversait l'immense scène dans le brouhaha du changement, qui ressemblait à un branle-bas de combat à bord d'un trois-ponts et le démontage rapide de rénorme navire de V Africaine, ce déchiquetage méthodique d'un décor par une nuée d'ouvriers en vestes bleues, criant, poussant rapidement devant eux ou emportant des bouts de mats, des morceaux d'escaliers, faisant disparaître par les trappes et les trappillons cette carcasse dune œuvre d'art; ce spectacle d'une fourmilière humaine s'acharnant sur un décor gigantesque dans l'immensité de ce cadre qui
RÉALISTES ET NATURALISTES
tenait à la fois de la cathédrale et de l'usine, stupéfiait le ministre, qui s'arrêtait droit, les basques de son habit frottant contre la toile baissée.
Des deux côtes de la scène, dans les loges placées sur le théâtre, on le lorgnait et, çà et là, on entendait ce murmure qui lui parvenait comme une brise ou qu'il devinait :
— C'est le nouveau ministre de l'intérieur !
— Ah! bah! M. Vaudrey?
— M. Vaudrey.
Derrière la toile de fond, des musiciens en costume de brahmines, leurs lunettes sur le nez, pour déchiffrer plus sûrement leur partie, promenaient, d'un air fatigué, leurs instruments de cuivre, qu'ils berçaient comme des enfants au maillot. Des Indiens, la joue barbouillée, les jambes serrées dans leurs maillots jaunes, bâillaient, las et avachis, s'étirant en attendant l'entrée en scène. Des guerriers dormaient sur des bancs de bois, la boucle ouverte, le front coupé par le casque bessué posé sur le nez comme une visière. D'autres, leurs piques leur servant de cannes, avaient déposé à leurs pieds ce casque pour mieux appuyer, en fermant les yeux, leur tête contre la muraille.
De petites gamines, en jupes courtes, pirouettaient déjà, toutes maigres, et fredonnaient des airs. Des fillettes croisaient leurs jambes ou, à demi penchées, renouaient, en laissant voir leur sein, les rubans de leurs souliers roses. 11 y en avait qui, coiffées d'une sorte de casque siamois à ornements d'or, riaient en frappant l'une contre l'autre de petites cymbales argentées. Des rudes gars, à barbes postiches, vêtus en grands-prêtres, robes jaunes à larges raies rouges, les coudoyaient, presque sans dire gare, en passant. Un huissier se promenait, en habit à la française, la chaîne au cou, noir et grave, parmi ces jolies filles effrontées.
Le foyer, au fond, s'ouvrait par une large baie, drapée de rideaux d'un velours grisâtre à reflets violets, et, au-dessus de quelques marches où des gens en habits noirs causaient avec des danseuses, Vaudrey apercevait ce grand salon étincelant sous une lumière crue, ces groupes de femmes à demi vêtues, où les hommes ressemblaient des scarabées posés sur des roses, dans un éblouissement de lumières réfléchies par l'immense glace qui sert de fond. Peu à peu, en entrant, il distinguait, au-dessous des peintures représentant des danses antiques et des portraits de la Camargo ou de Noverre, comme un fouillis de jupes de gaz, d'épaules blanches, de jambes roses, avec ces éternelles notes sombres des habits noirs tachetant çà et là, ces couleurs claires, comme de larges pâtés d'encre sur des toilettes de bal.
On avait trop parlé à Sulpice Vaudrey de ce foyer des danseuses. Il éprouva brusquement une déception. Ce scintillement lumineux faisait ressortir avec plus de brutalité le défraîchi des tentures, et ces jolies fillettes aux jupes ballonnées, les bras nus, souriantes, tordant leurs pieds sertis de satin sur la barre d'appui garnie de velours gris, paraissaient, sur ce plancher en pente, s'agiter dans un milieu poussiéreux et fané.
— Ce n'est que ça? fit le ministre presque involontairement.
— Ah! monsieur le ministre, dit un gros homme émerillonné, les cheveux et les favoris d'une blancheur de neige — ici!... Vous. Par quel hasard?
Il s'approchait en saluant, mais sans obséquiosité, avec la
RÉALISTES ET NATURALISTES
bonhomie familière que donnent l'embonpoint et l'argent. Gras et riche, bien portant, solide à soixante ans comme à quarante, Molina, — ■ Molina le tombeur, comme on rappelait, — passait ses après-midi à la Bourse et ses après-dîners au foyer de la danse.
— Ah! Monsieur le Ministre, dit Molina, enchanté de ses effets de cicérone. Il faut avoir vécu là! Il vous faudra y vivre ! Rien n'est plus amusant. C'est un pays à part. On regarde pousser les jolies filles à vue d'œil, comme des asperges. On est habitué à voir trotter au- tour de vous une grande enfant maigriote qui vous salue comme une gamine et croque des noisettes comme une souris. On s'en va faire un voyage de trois mois, passer une saison à Vichy ou à Dieppe, et crac, au retour transformation. Eclosion du papillon. Plus de gamine. Une femme. Les yeux narquois vous regardent drôlement avec une expression qui vous trouble. On était tenté de payer deux sous de marrons, six mois avant, à des fillettes à qui l'on offre carrément un coupé ! Ça vous sautait sur les genoux, et on leur saute au cou! — Et de génération en génération, on assiste à la mobilisation d'un tas de petites recru; s qui font ici leurs premières armes, passent ensuite clans la vieille garde, se font bâtir à elle-mêmes des Invalides, en pierre de taille, et arrivent très loin, du bout du pied, quand elles ne se fout pas tout de suite mal au genou.
— Mal au genou? dit le ministre.
— Terme spécial qui ne se trouve pes dans le Dictionnaire d'économie politique de Maurice Block, monsieur le ministre; ça veut dire qu'on a eu des malheurs... Situation très intéressante, que ce mal au genou! Mais ça coupe souvent, non pas les jambes, mais la carrière!
— On a souvent mal au genou, à l'Opéra?
— Ah! monsieur le ministre, que voulez-vous? Il y a tant cle chutes, dans ce métier à pirouettes! C'est comme clans la politique !..,
Le gros Molina se mit à rire encore de sa plaisanterie an peu facile, et posant sur son large nez coupé en deux comme celui d'un chien de chasse un binocle, il dit tout à coup en se retournant du côté de la porte :
— Et Marie Launay ? Qu'est-ce qu'elle tient donc à la main?
Toute légère, gentille et preste dans ses vêtements de danseuse hindoue, une fillette de seize ou dix-sept ans, mais déjà femme, avec des ardeurs cachées, de grands yeux bleus, entrait au foyer en fredonnant, une longue feuille de papier à la main.
Elle secoua, comme s'il la gênait, le collier de grosses perles fausses qui dansait sur son cou très fin et tombait un peu bas sur sa poitrine encore maigre, et cherchant des yeux quelqu'un dans le tourbillon des danseuses, elle cria de loin à une petite brune grassouillette qui riait, au fond, dans un tas d'habits noirs.
— Eh ! Anna, tu n'as pas souscrit ?
La brunette accourait déjà, se dégageant très vite du cercle de vivants madrigaux qui l'entourait, et arrivait en trois bonds légers, jusqu'à Marie Launay, qui lui tendait un crayon en aluminium et une feuille de papier.
— Que diable est cela? fit Molina
— Allons voir! dit Granet.
— Il n'y a pas d'indiscrétion? demanda Vaudrey à demi sérieusement.
Le financier était déjà tout près des deux fillettes et demandait à la jolie blonde ce que contenait ce papier, où l'autre danseuse épelait des noms.
Marie Launay, exquise avec le frisotis de ses cheveux blonds, eut un joli sourire d'enfant un peu timide encore, sous le regard finaud du gros homme, et promenant ses yeux clairs, d'une pureté de vierge, sur Sulpice et Granet, debout à côté de Molina :
RÉALISTES ET NATURALISTES
— Çà?... C'est la souscription pour xMlle Legrand.
— Tiens! c'est vrai, lit Molina. Vous lui offrez une statuette?
— Pour son départ. Oui, tout l'Opéra a souscrit et même les abonnés. Voyez!
Marie Launay, lestement, prenait à son amie la feuille de papier où des noms divers, tantôt tracés à l'encre, tantôt au crayon, s'étalaient avec des aspects singuliers de jambages d'écoliers ou de pattes de mouche élégantes et des orthographes fantaisistes dans une promiscuité bizarre, et Molina se mit à rire tout d'un coup, de son éternel gros rire de sacoche remuée, en parcourant la liste et en trouvant, à côté des noms cle danseurs et de choristes, les particules de quelques habitués :
— Ah! Monsieur le Ministre! Ça, c'est monumental! Voyez donc : Amélie Dunois, 2 francs. — Jeanne Garnot, 5 francs»
— Bel-Enfant (Charles), 1 fr. 50. — Warnier 1er, 21 francs.
— Warnier 21e, 2! francs. — Gigonnet, 4 francs. — Le baron Humann, 100 francs. — Le baron!... L'ancien préfet!... Humann souscrivant avec Bel-Enfant et Gigonnet ! Humann apposant sa signature au-dessous de cet autographe : — Ge sousse-eris pour ci fran! On donnerait cela à un journal qu'on ne le croirait pas! — Est-ce qu'il y a un reporter par ici? Pour un joli écho de Paris, voilà un joli écho!
Comme on le voit, c'est la nature prise sur le fait, et ceux qui ont assisté à cette première visite, devenue si fréquente, d'un ministre à l'Opéra, constateront la justesse absolue d'observation. Le livre est aussi parisien, dramatique et amusant, que politique, bien que la politique ne soit mise qu'au second plan.
On sent, dans l'ensemble de l'ouvrage, comme
une seconde manière de M. Jules Claretie; on y retrouve, avec ses qualités premières d'invention, quelque chose de plus vécu peut-être, et un souci de la vérité qui complète, selon nous, le talent de réminent romancier.