‹ (La) bataille littéraireChapitre 1 sur 22 · (La) bataille littéraire · texte numérisé non relu

(La) bataille littéraire

Je viens de revivre avec vous près de vingt années de notre vie intellectuelle. J'ai relu, d'un bout à l'autre, tous les volumes de ^la Bataille littéraire^ y compris celui qui va paraître, volumes où vous avez réuni vos articles publiés dans le Figaro sur le mouvement littéraire depuis 1875. J'ai pris à cette lecture, à cette nouvelle lecture, car j'avais lu presque tous ces articles au moment de leur première publication et ils m'avaient souvent servi de guide, j'ai pris à cette lecture un plaisir extrême. J'ai vu défiler en ordre, cette fois, et chacun à la place qu'il mérite, tous ceux qui oot pris part à la mêlée pendant ces vingt dernières années, depuis ceux qui étaient déjà célèbres, jusqu'à ceux qui commençaient à le devenir. J'ai eu l'impression d'un homme qui assisterait, de sa fenêtre, à une revue dont les soldats,

les officiers et les généraux se seraient tous illustrés dans de. récentes campagnes. Car le temps a ratifié vos arrêts. Vous avez eu raîson tout de suite en face de certaines personnalités devant lesquelles d'autres, critiques hésitaient. C'est que vous avez un procédé d'exainen qui me paraît devoir être toujours infaillible.

Si je vous avais adressé cette lettre sous la Restauration, je n'aurais pas manqué de vous comparer à une abeille se posant et butinant sur toutes les fleurs du jardin des lettres pour en extraire le suc et en composer le miel de ses jugements. — -Miel est le véritable mot, votre critique étant toujours douce. Mais pour qui sait lire, toutes les réserves y sont sous la forme la plus courtoise et la plus délicate. Comme vous n'appartenez à aucune école, vous n'avez pas le moindre parti pris et vous vous laissez aller, comme le premier venu, à toutes vos sensations, seulement ce premier venu a ici l'amour et l'habitude des choses de l'esprit, une vue claire, une remarquable faculté de synthèse et de concision, tout ce que doit avoir enfin celui qui a été nourri comme /VOUS de la bonne moelle du dix-septième et du dix-

huitième siècle. En gardant de ces deux siècles ce qu'ils avaient de bon, vous avez retenu aussi cette urbanité qui était une de leurs plus précieuses qualités, dont notis nous éloignons malheureusement de plus en plus. La politesse n'exclut pas la vérité, elle lui donne le moyen de circuler plus facilement, voilà tout, et elle lui constitue, par dessus le marché, une autorité durable que la violence n'a jamais eue. Mon goût pour ce genre de critique qui rend d'ailleurs celle-ci moins aisée que ne l'affirme un vers célèbre, faussement attribué à Boileau, va jusqu'à me faire trouver excellente la coutume des^ juges anglais, s'excusant auprès des prévenus déclarés coupables, de la nécessité où ils sont de les faire pendre, mais les faisant pendre tout de même. Aussi, n'ai-je jamais compris la colère fulminante de certains critiques contre certaines œuvres qu'ils accusaient du vice le plus fréquent chez l'homme : la médiocrité. La médiocrité mérite-t-elle tant d'indignation ? Ces gens-là n'ont donc jamais été trahis par leur maîtresse, leur femme, leurs amis ou leurs enfants, qu'ils ont tant de bile en réserve contre leurs confrères, puisque passent pour confrères tous ceux qui se servent du

Page 1