‹ (La) bataille littéraireChapitre 2 sur 22 · IV · texte numérisé non relu

IV

même outil. En général, ces critiques intolérants se recrutent parmi ceux qui ont essayé de produire comme ceux qu'ils attaquent et qui n'ont pas pu y arriver.

Est-ce bien l'esthétique, l'art, le goût, la morale qu'ils défendent? N'est-ce pas plutôt au succès qu'ils en veulent, et la fortune qu'ils envient ? Larochefoucauld a dit : « Nous avons tous assez de force en nous pour supporter le malheur des autres. » C'est vrai. Il aurait peut-être dû ajouter : « Mais nous n'en avons pas toujours autant pour supporter leur bonheur. i> Et cependant, il y a bien assez de compartiments sociaux, comme le barreau, le négoce, la politique, les religions, sans compter la guerre officielle, où les hommes croient avoir de bons prétextes de se haïr, de s'insulter, de se battre et de se tuer, sans que la littérature, qui a si grand besoin de la paix pour se développer et fleurir, ne vive pas en paix chez elle. Nous devrions profiter de ce que nous habitons un monde imaginaire, pour y réaliser ce rêve irréalisable dans le monde réel : de nous aimer les uns les autres, ou d'en avoir l'air, devant ceux qui nous regardent. Il semblerait tout naturel que le

peuple qui se déclare le plus spirituel du globe commençât par l'être assez pour ne dire jamais que du bien des productions de son esprit. Il est bien arrivé à faire croire que les vins du. Bordelais, de la Bourgogne et de la Champagne sont les meilleurs vins de la terre, et à faciliter ainsi sous ces étiquettes l'écoulement de toutes les falsifications les plus grossières, il aurait bien pu en faire autant pour sa littérature, d'autant plus que telle qu'elle est, bonne ou mauvaise, depuis longtemps elle demeure la première du monde. Au lieu de cela, nos compatriotes la dénigrent tant qu'ils peuvent, et ce sont les étrangers qui sont forcés de nous dire à chaque instant : « Ne croyez pas • tout le mal que vous dites de vous. » Et pour prouver leur dire, ils nous traduisent dans toutes les langues, ils nous représentent sur tous leurs théâtres, avec ou sans droits d'auteurs, ils nous adaptent, ils nous imitent, ils nous pillent, ils nous volent. Et pendant ce temps-là, quelques-uns de chez nous crient à tue-tête : Les arts et les lettres se meurent en France !

Vous n'êtes pas de ceux-là, vous aimez vos com-

patriotes et vos confrères, et vous les défendez tant

que vous pouvez. Vous vous plaisez à ne chercher dans leurs œuvres que le côté par où elles peuvent valoir, et à mettre en évidence cette valeur, en ptant toujours à l'appui de votre bonne opinion un des morceaux qui la motivent. Ce procédé bien simple exclut toute tricherie. On goûte le vin avant de Tacheter, et même tiré, on n'est pas forcé de le boire. Vous pouvez vous tromper, — je ne l'ai pas vu une seule fois, — vous ne pouvez tromper personne. Qjiant aux œuvres dans lesqiielles vous ne trouvez pas de morceau à citer^ vous vous contentez de n'en rien dire. Le silence est une opinion en cette matière et il est d'or, dit le proverbe arabe. Que les mauvais livres aillent se faire vendre ailleurs ! Si disposé que vous soyez à la bienveillance, on n'y sent jamais la moindre concession à la camaraderie; il n'y en a pas trace dans une seule des deux mille cinq cents ou trois mille pages que vous avez consacrées aux ouvrages contemporains, et Dieu sait si vous avez dû être sollicité!

Il y a là une dignité professionnelle dont je ne saurais trop vous louer. Ainsi s'explique, en dehors de votre talent d'écrivain, la grande influence que

quelques lignes de vous ont sur le succès des livres nouveaux. Décidément, l'association de la bonne foi et du bon sens a du bon. Ayant entre les mains une arme redoutable, la plume d'un des critiques les plus autorisés qu'il y ait dans le journal le plus répandu qui soit, vous avez résolu ce problème, dé né dire que la vérité et de ne faire que le bien.

Et voilà de quoi je viens vous remercier en mon nom et au nom de tous ceux que vous avez portés à l'ordre du jour, dans la Bataille littirairey et qui seraient tous heureux de vous le dire comme je vous le dis.

Bien à vous,

A. Dumas fils.

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