‹ (La) bataille littéraire, Volume 1Chapitre 14 sur 38 · OCTAVE FEUILLET · texte numérisé non relu

OCTAVE FEUILLET

Le Journal d'une femme.— 1878

Il est difficile de faire la critique d'un livre qui, dès la première quinzaine de sa publication, s'est vendu à près de vingt mille exemplaires. Le succès de M. de Camors est dépassé par celui de ce dernier roman d'Octave Feuillet.

Le Journal d'une Femme est ce qu'est généralement une confession, l'aveu des fautes d'autrui. En effet, Charlotte, qui est une figure sympathique, charmante dans le livre de M. Feuillet, cède bien vite à l'intérêt qu'inspire Cécile, la véritable héroïne du roman.

La fabulation de ce livre est fort simple : Cécile épouse par un caprice inconscient un brave général, M. d'Eblis; elle croit l'aimer. Ce mariage fait un

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peu par tout le monde et par Charlotte, qui se sacrifie à son amitié et à un sentiment fort noble, ne produit qu'une de de ces unions banales où Tamour ne reste pas longtemps s'il y est venu, et un beau jour, M"*® d'Eblis devient coupable. C'est là que se développe la moralité du roman et que le talent de M. Octave Feuillet intervient avec toutes les ressources de son charme. Les remords de la coupable, le suicide, tout est peint de main de maître, et bien à plaindre sont les cœurs qui n'en seront point touchés.

. La forme de roman par lettres, si pénible d'ordinaire, ne nuit aucunement à l'action ; au contraire, elle lui donne ici une allure et une légèreté inaccoutumées j les extraits intéressants seraient faciles à faire de ce beau livre, aujourd'hui dans toutes les mains ; je coupe au hasard ces pages charmantes d'un récit militaire demandé au général d'Eblis.

Il hésita, soupira, puis sUnciinant légèrement : — Oh! mon Dieul oui. — J'étais alors sous Metz... Dans la soirée dont je parle, le 27 octobre, j'avais été chargé de porter quelques ordres dont le sens ne me paraissait que trop clair... Je devais en particulier arrêter dans sa marche un de nos régiments dont j*ai oublié le numéro. Je l'avais rejoint et arrêté en effet... J'allais repartir... J'attendais seulement que mon cheval eût un peu soutflé... Nous nous trouvions alors dans une plaine près d'un village nommé Colombey, je crois; les horribles tempêtes qui marquèrent ces jours sinistres s'étaient apaisées pour quelques heures ; une lune tranquille se reflétait dans les flaques d'eau qui

couvraient la campagne. L'imagination fait des rapprochements étranges. II y a certainement peu de rapport entre le décor riant qui nous entoure ici et ces marécages désolés ; cependant, ce clair de lune sur Peau me les rappelant tout à Theure..., et ces beaux cygnes qui dorment là me faisaient songer à mes dragons d'escorte, immobiles comme eux dans leurs manteaux blancs... Le régiment, en attendant de nouvelles instructions, gardait ses rangs, l'arme %u pied. On avait allumé un grand feu de bivouac, autour duquel quelques officiers s'entretenaient à voix basse d'un air morne... Des bruits de capitulation couraient depuis la veille dans les camps... Le colonel, qui était un homme déjà mûr, à moustaches grisonnantes, allait et venait solitairement à quelque distance en froissant dans sa main Tordre que je lui avais apporté. — Tout à coup, il s'approcha de moi et me saisit le bras :

— Capitaine, me dit-il avec l'accent d'un homme qui va en provoquer mortellement un autre, deux mois je vous prie!... — Vous venez du quartier général... vous devez en savoir plus long que moi... C'est la fin, n'est-ce pas?

— Mon colonel, on le dit, et je le crois.

— Vous le croyez?... Comment pouvez-vous croire une chose pareille?

Il lâcha mon bras avec une sorte de violence, fit quelques pas, et, revenant à moi brusquement, il me regarda dans les yeux :

— Prisonniers alors ?

— Mon colonel, je le crains.

Il y eut encore un silence : il demeura quelque temps devant moi. dans une attitude de réflexion profonde; puis, relevant la tête, il reprit avec une émotion extraordinaire dans la voix :

— Et les drapeaux?

— Je ne sais pas, mon colonel.

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— Ah! vous ne savez pas?

Il me quitta de nouveau, et marcha à l'écart pendant cinq ou six minutes ; s'avançant alors vers le front de ses hommes, 11 dit d'un ton de commandement :

— Le drapeau I

Le sous-officier qui portait le drapeau sortit du rang. — Le colonel saisit la hampe d'une main, et levant l'autre vers le groupe des tambours :

— Ouvrez un ban! dit-il. Les tambours battirent.

Le colonel s'était approché du feu, portant haut le drapeau : il posa la hampe sur le sol, promena un regard sur le cercle des ofQciers, et se découvrit : — ils rimitèrent tous aussitôt; la troupe attentive gardait un silence de mort.

— Il eut alors un moment d^hésitation ; je voyais ses lèvres trembler; ses yeux étaient attachés avec une expression d'angoisse sur le glorieux lambeau de soie déchirée, triste image de la patrie. Enfin, il se décida : il fléchit un genou, ot coucha lentement l'aigle dans Tardent foyer. — Une flamme plus vive jaillit soudain et éclaira plus nettement les visages pâles des officiers. Quelques-uns pleuraient.

— Fermez le ban î dit le colonel.

Et pour la seconde fois résonna la batterie lugubre des tambours détrempés par la pluie.

Il remit son képi et vint vers moi.

— Capitaine, — me dit-il de sa voix la plus dure, — quand vous serez là-bas, ne vous faites aucun scrupule

— aucun — de raconter ce que vous avez vu!... Je vous, salue.

— Mon colonel, lui dis-je, voulez-vous me permettre de vous embrasser?

Il m'attira violemment sur sa poitrine, et, me serrant à m'étoufFer :

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