‹ (La) bataille littéraire, Volume 1Chapitre 13 sur 38 · GUSTAVE DROZ · texte numérisé non relu

GUSTAVE DROZ

Les Étangs. — 1875

Chose singulière, c'est pendant les jours d'été, pendant les mois de repos passés à la campagne, où l'habitant des villes peut trouver le temps de lire, que MM. les éditeurs ont placé leur mortesaison. Les plus osés produisent presque clandestinement un volume de loin en loin ; encore ont-ils bien soin de n'en pas aviser la presse, et si le hasard ne m'avait fait passer devant les vitres de Victor- Havard, j'ignorerais comme tout le- monde que M. Gustave Droz vient de publier chez lui un nouveau roman.

Tout heureux de cette découverte, j'ai acheté le livre, et je l'ai lu avec l'intérêt qu'excite toute nouvelle production de l'auteur de Monsieur, Madame et Bébé.

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Le roman de M. Droz est plutôt une étude consciencieuse de la fin du siècle dernier qu'un roman. C'est un cadre dans lequel il a fait entrer de nombreuses et minutieuses observations, c'est une reconstitution habile de l'époque qui a précédé la Révolution.

L'action est des plus simples et, en homme qui sait son métier, l'auteur l'a enveloppée d'une forme mystérieuse faite pour piquer la curiosité du lecteur. Il y a dans les Étangs un problème comme Edgard Poe aimait à en résoudre ; étant donnés tels ou tels événements plus ou moins embrouillés, il s'agit de trouver un fil conducteur et d'arriver à la connaissance de la vérité. Cuvier ne procédait pas autrement dans un autre ordre de choses et reconstituait avec un os tout un être antédiluvien. Seulement, et cela soit dit sans offenser la mémoire de Georges Cuvier, il ne façonnait pas lui-même l'os qui devait servir de point de départ à ses études et à ses déductions.

Voici en quelques mots l'idée mère du nouveau livre :

Darthel est un jeune homme curieux des choses du passé ; le hasard et un orage le conduisent dans un vieux château tombé en ruine ; belles ruines s'il en fut, où toutes les grandes époques de notre histoire artistique ont laissé leurs traces, où le gothique a vu la Renaissance construire ses élé-

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gances à côté de sa sévérité, où le Louis XIII, le Louis XIV, le Louis XV sont venus imprimer la marque de leur passage. Quelques renseignements, une liasse de papiers de famille tombent entre les mans du chercheur et lui révèlent un dram e sanglant dont la justice n'a pas pu, il y a près de cent ans, découvrir Tauteur.

A force de soins, d'études, Darthel ressuscite sur le papier tous ses personnages et, de suppositions en déductions, arrive à débrouiller Pécheveau dans lequel se sont perdus les hommes de justice qui ne sont plus que cendres aujourd'hui.

Dans rimpossibilité de résumer, autrement le livre de M. Droz, je me contenterai de citer quelques pages, de charmants tableaux qui me paraissent devoir assurer le succès des Étangs.

Voici d'abord une partie de la description du château où se passe le roman :

La porte s'ouvrit et nous aperçûmes une petite vieille à la face stupide qui nous dévisageait. Elle avait relevé sa jupe par-dessus sa tête pour traverser la cour, et sous son jupon trop court, on voyait ses jambes brunes et noueuses comme un vieux sarment de vigne. Au bout d'un moment, elle comprit enfin que nous n'étions pas des voleurs de grands chemins, et, désireuse aussi, probablement, de ne pas rester plus longtemps exposée au déluge, elle nous laissa passer.

Il est impossible de trouver quelque chose de plus pittoresque et de plus charmant que le spectacle qui s^offrit alors à nos yeux :

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Imaginez un loul pelil iiiJjK;:r i\ nr^itié en ruines, perdu, Doyé dans la plus insoumise o» : véi^Li.' - is e» comme dévoré par elle.

A gauche en particulier se dressait une touiJît '; nins coupés dont on devinait les élégants détails sous le m f u .ui de lieiTe qui la recouvrait ; son toit pointu se perdait dans les branches d'un chêne séculaire, et vers son milieu une étroite fenêtre à meneaux, encore munie de ses petites vitres à losanges enchâssées de leurs vieux plombs, vous regardait curieusement. Tout près de la tourelle, une porte basse, étroite, sorte de cave à moitié bouchée par le. tronc d'un énorme figuier fléchissant sous le poids des années, branlant, craquant au vent et de tous côtés soutenu par des étais presque aussi vieux que lui.

Je saute soixante pages et je trouve ce portrait charmant de la tante du héros de notre roman :

Rien de plus triste et de plus froid que Taustère cellule qui servait de chambre à la maîtresse de la maison. La pauvreté de la chère femme apparaissait d'abord : de maigres petits rideaux transparents et reprisés en beaucoup d'endroits, mais d'une blancheur irréprochable, encadraient la fenêtre et entouraient l'étroite couchette. Trois ou quatre chaises de forme antique et recouvertes de housses décolorées attendaient les visiteurs derrière les petits tapis... Cependant ma bonne tante, calme et sérieuse comme un chef arabe, assise dans son grand fauteuil et ayant au bras son sac en soie violette, nous attendait. Ses deux mains maigres, perdues dans les plis de ses gants, reposaient sur ses genoux, à la façon des divinités égyptiennes, et, sous les grands tuyaux de son bonnet, qui ressemblait beaucoup à la coiffe d'une religieuse, s'épanouissaient deux touffes de cheveux

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frisés en boucles. Co a ' i- :• il, c'est la diversité de coloration 0^ te- ^* .r^*s. i- le> vis tantôt grises, tantôt

noires; dan- «^^ * i .e- années clies étaient plus volon- 'krs !'!^Tî v,>. -^: > :; un blond tirant sur le roux et nuancé »îe T'<r- r.^fdé'.ts tout à fait singuliers. La citoyenne Grivault mettait ses touffes comme on met ses décorations : dans les grandes circonstances seulement. C'était une habitude, et j'ose dire à sa louange qne la coquetterie n'y était pour rien.

On doit juger, d'après cela, quelle devait être mon émotion lorsque,à la visite du jour de Tan^il fallait lui réciter ma fable, puis embrasser sa main, qu'elle dégantait tout exprès. Il est vrai qu'après cette cérémonie elle ouvrait son sac violet et sortait un petit cornet de pralines détestables, un beau louis d'or enveloppé dans un morceau de papier et m'offrait le tout avec ujie vilaine grimace qui n'était autre chose qu'un affectueux sourire. Chère vieille tante I que de privations représentait ce louis d'or !

Comme il nous arrivait parfois d'entrer à Saint-Sulpice le matin du jour de Tan pour entendre la messe avant d'aller déjeuner rue de Vaugirard, je vis bien souvent le carrosse de ma tante stationner à la porte de l'église, où il faisait toujours sensation. Je l'aperçus, elle aussi, la pauvre femme, réfugiée dans un coin de la chapelle des morts, vêtue d'un grand manteau noir à petite pèlerine et coiffée d'un chapeau immense qui rappelait avec une fidélité désolante la capote profonde des cabriolets fort à la mode à cette époque. Quant à Loïlle, agenouillée derrière sa maîtresse, les mains jointes, la tête baissée, enveloppée dans un châle beaucoup trop grand, elle avait l'air d'un paquet oublié sur la dalle.

Suit un portrait de Greuze, peint de main de maître, c'est le cas de le dire :

Je n'étais encore qu'un enfant, cela est vrai, mais il y a des bouffées d'air tiède qui parfois devancent le printemps.

Ce sentiment indéfinissable n^avait pour objet, comme on peut le penser, ni ma bonne tante Anne ni sa fidèle Loïlle ; il s'adressait à un pastel inachevé, suspendu près du lit, audessus d'un rameau de buis. C'était le portrait d'une jeune fille mise à la mode du siècle dernier, souriante, très légèrement poudrée, fraîche comme une rose. Son col et sa poitrine étaient nus sous un fichu léger comme un zéphir et fripé comme un bonnet de mousseline qu'on aurait ramassé de l'autre côté du moulin.

Au milieu de celte neige, un petit bouquet bleu, non pas flétri, mais comme pâmé et prêt à s'endormir dans ce tiède petit coin. Mon imagination n'était pourtant pas précoce; j'avais la candeur d'une tourterelle privée, et cependant je ne pouvais regarder ce portrait sans rougir. Il rayonnait, me chauffait la joue. Je ne m'étais jamais demandé si la jeune fille au bouquet bleu était jolie ou laide, chaste ou coquette ; j'ignorais, bien entendu, toutes ces nuances et je subissais le charme de cet art exquis avec un abandon et une sincérité d'innocence que je ne me rappelle pas sans quelque orgueil. J'ai vraiment bien mérité de posséder ce bijou qui peut compter parmi les chefs-d'œuvre de Greuze.

Imaginez la plus jolie fille du monde ayant dansé sur l'herbe depuis un bon moment, joyeuse, toute moite encore, heureuse de vivre, d'être trouvée jolie, de respirer le grand air et retournant tout à coup la tête pour répondre à je ne sais quelle malice, un peu trop tendre sans doute, que son danseur vient de lui murmurer en passant. Son joli cou est légèrement tordu, sous la gaze légère sa poitrine virginale se gonfle un peu ; songez qu'elle est essoufflée et qu'il faut reprendre haleine pour répondre à l'audacieux. Déjà sa bouche est entr'ouverte, on aperçoit le blanc laiteux de ses dents ; le coin de sa bouche est imperceptiblement soulevé.

Si elle osait rire, on verrait apparaître la jolie fossette qui s'ébauche coquettement vers le milieu de la joue.

Voici à propos des écritures et des signatures une page que je recommande non seulement aux graphologues (!), mais aussi aux gens de goût. Il s'agit de ces invraisemblables signatures que les tabellions apposaient autrefois au bas des actes :

A examiner certaines écritures du vieux temps, on croirait avoir sous les yeux le tracé chorégraphique de quelque ballet d'apparat. Les signatures de not-aire en particulier, sont en ce genre des œuvres absolument uniques. Ce qu*il fallait de recueillement, de soin, de légèreté de main, de talent naturel et d*étude sérieuse pour exécuter ces chefsd'œuvre est vraiment prodigieux. Gomment un homme capable de prendre cette peine pour tracer son nom n'en aurait-il pas eu le respect ?

Je le vois d'ici, ce cher notaire à perruque, je le vois déposer sa tabatière d'or sur le coin de la table, tâter son jabot, s'asseoir noblement, ajuster son papier, examiner sa plume, la tremper dans l'encre et, devenant tout à coup sérieux, lancer sur le papier ce premier jet élégant et hardi, prélude des plus étonnantes variations ; sa main passe et repasse, s'allonge et se replie. Bientôt il semble que la passion l'emporte ; les traits se multiplient et, par des retours subits et rapides, elle est entraînée de tous les côtés en même temps. Vingt fois elle revient sur sa route sans passer par le même chemin. On tremble, on a le vertige. Sans doute elle erre à l'aventure, cette audacieuse main, et bientôt elle va s'arrêter confuse au milieu de l'inextricable chaos où elle s'emprisonne à plaisir. Mais non : le tabellion sourit et nous rassure; la plume grinçante, fatiguée mais soumise,

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achève une dernière volte, exécute une dernière pirouette, et tout à coup, épuisée, sans force, tombe la tête la première dans le trou de Técritoire, où elle reste immobile et droite comme un peuplier au bord d'un étang.

Le notaire a signé.

J'arrête là mes citations ; aussi bien la moitié du livre y passerait s'il fallait reproduire tous les traits délicats, les descriptions ingénieuses et lés tableaux d'après nature. Est-ce à dire que l'intérêt romanesque y manque ? loin de là ; mais ce qui est certain, c'est qu'il est des écrivains qui, pressés d'arriver au but, font prendre le chemin de fer à leurs lecteurs, et que d'autres aiment mieux les conduire à pied pour leur montrer tel ou tel point de vue, un bouquet de bois, une cavée, un lever ou un coucher de soleil, un beau chêne ou un brin d'herbe ; M. Droz est de ces derniers. Que ceux qui aiment la nature et qui ne sont pas attendus à heure fixe le suivent !

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