MARIO UCHARD
Mon oncle Barbasson. — 1876
Mon oncle Barbassou vient de paraître en volume chez Calmann-Lévy. Le roman de M. Mario Uchard est une œuvre qui, sous un aspect fantaisiste, cache un plaidoyer philosophique, je n'ose pas dire moral, malgré sa forme d'une légèreté plus apparente que réelle. Du talent de l'écrivain de la Fiammina, de la Comtesse DianCf de Jean de Chazol^ etc., je ne parlerai point, laissant au lecteur le droit de juger l'œuvre par les extraits qui suivent.
Le roman s'expose ainsi par une lettre du neveu de Barbassou.
A vingt-deux ans, mon oncle Barbassou s'était fait Turc par opinion politique : c'était sous les Bourbons. Ses états de services en Turquie n*ont jamais été bien clairs dans les
luttes de Méhémet-AIi et du sultan, et je crois qu*il s^y em« brouillait un peu lui-même, car il servit alternativement ces deux princes avec une égale bravoure et une égale sincérité. Par hasard, il se trouva précisément du côté d^brahim lorsque celui-ci défit les Turcs à la bataille de Konieh; mais, emporté dans celte fameuse charge à fond qu'il commandait et qui décida de la victoire, mon oncle infortuné eut la disgrâce de tomber blessé aux mains des vaincus. Prisonnier de Kurchid-Pacha et bientôt guéri de sa blessure, il s^atlendait à être empalé, quand, à sa grande joie, sa peine fut commuée en celle des galères. Il y resta trois ans sans réussir à s^évader, ce qui fait que, un beau jour, il se trouva tout à point sous la main du sultan, qui le nomma pacha en lui donnant un commandement dans les guerres de Syrie. Quelle circonstance mit fin à sa carrière politique ? Comment oblint-il du pape un titre de comte du Saint-Empire I... On l'ignore.
Quant à moi, du plus loin qu'il m'en souvienne, voici tout ce que j'ai jamais su de lui. Étant toujours en mer, il m'avait mis très jeune au collège. Une année, comme il se trouvait au château de Férouzat, il m'y fit venir pendant les vacances. J'avais six ans, je le voyais pour la première fois... Il m'enleva à bras tendus pour m'examiner de face et de profil: puis, me faisant tourner délicatement en l'air, il me tâta les reins, après quoi, satisfait sans doute de ma structure, il me remit à terre avec des précautions infinies, comme s'il eût eu peur de me casser.
— Embrasse ta tante, me dit-iL
J'obéis.
Ma tante était alors une fort belle personne de vingt-deux à vingt -quatre ans, brune, avec de grands yeux noirs fendus en amandes, des traits purs dans un ovale parfait. Elle m'assit mr ses genoux et me couvrit de baisers, en me pro-
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tante : il était veuf. Gomme cet accident ne paraissait pas l'affecter davantage, j'en pris mon parti comme lui.
Mais les oncles ne sont pas éternels, et un beau jour André de Peyrade apprit par son notaire la mort de Barbassou-Pacha. Il était constitué légataire universel, et pourtant il pleura toutes les larmes de son corps en apprenant le décès du brave Barbassou.
André avait bien raison de regretter son oncle ; rhéritage montait à 37 millions ! Mais une partie de la succession, la plus étrange et la plus inattendue, était encore ignorée du notaire et de lui. C'était tout simplement un sérail composé de jeunes et jolies filles plus belles les unes que les autres, et cet héritage tombait aux mains d'un sceptique qui niait l'amour passion, ne reconnaissant que la puissance de la chair et déclarant insensé l'homme qui se contentait d'une seule femme !
On s'imagine facilement les étonnemeuts, les extases d'un garçon de vingt-six ans en présence d'un pareil héritage ; le tout est raconté avec une rare déUcatesse ; les timidités, les demi-audaces de ce sultan improvisé qui se prend pour un personnage de féerie n'ont de comparables que celles du Dormeur éveillé ; le voici au lendemain matin de ce rêve qui est une réaUté :
Chose étrange dans les annales du cœur et que n'ont pas prévu les psychologistes, André aime d'un
158 LA BATAILLE LITTERAIRK
égal amour ses quatre sultanes; cette idylle curieuse poursuit son cours quand un beau matin une bombe et pis que cela, on va en juger, vient tomber au milieu de cette moitié de Décameron.
Un bruit de voiture se fait entendre :
Étonné, j'écoute, lorsque soudain une voix de stentor prononce ces mots :
— Mais qu'est-ce qu'ils ont donc, ces crétins-là?... Est- Te qu'ils vont me laisser là longtemps avec mon sac ?
Louis, juge si je demeure interdit, stupéfait. Je crois reconnaître la voix de mon oncle défunt, qui, prenant des sons cuivrés de trompette, grossit encore, en ajoutant de son grand ton de commandement :
— François ! si je t'attrape, animal, tu vas voir !
Je me lève, je cours à la fenêtre, et j'aperçois distinctement mon oncle Barbassou-Pacha lui-même.
— Tiens 1 lu es ici, garçon ? me dit-il.
Moi, je saute par dessus le balcon et je tombe dans ses bras; il m'enlève de terre, comme si j'étais un enfant, et nous nous embrassons. Tu devines mon émotion, ma surprise, mon saisissement. Les gens nous regardaient de loin, eÔarés, n'osant encore s'approcher.
— Ah çà ! répéta mon oncle, qu'est-ce qu'ils ont donc ?•••
— Je vous expliquerai tout cela, lui dis-je ; entrez, pendant qu'on enlèvera vos bagages.
— Allons I répondit-il, et fais-moi vite déjeuner, j'ai une
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SPIRITUALISTES ET ROMANTIQUES m
avoue l'arrivée de Mohammed-Azîs, son serviteur et de ses houris, et ce qui s'en est suivi.
— Bigre, tu hérites bien, toi ! dit l'oncle.
Et c'est à ces cinq paroles que se borne la scène de famille.
Ici commence réellement le roman.
André amène son harem à Paris. On trouve les sultanes aux prises avec les Parisiennes.
Je passe sur les péripéties les plus étranges qui résultent de ce contact.
Quant à André, qui courait grand risque de mourir d'une indigestion d'amour, comme disait Musset, son cœur souffre plutôt d'inanition. Malgré ses théories païennes, il s'éprend un jour de la belle Koudjé-Gul, une de ses sultanes, et voici sa dernière profession de foi.
Oui, je confesse mes erreurs. J'abjure mes vanités
païennes, mes principes de sultan, je renie Mahomet I J'ai trouvé mon chemin de Damas, et l'amour vrai m'est apparu dans sa gloire, resplendissant sur la nue ; il m*a touché de sa grâce et mes fausses idoles gisent dans la poussière.
Après cette éloquente plaidoirie de l'homme qui trouve toujours de bonnes raisons pour défendre sa dernière passion, le roman, très mouvementé, leste, pimpant et tendre comme une idylle de vingt ans, finit par cette phrase charmante pour un sultan qui d'abord se trouvait indigent de n'aimer que quatre femmes :
Voyons, Louis, toi qui aime», es-tu yraiment bien sûr qu*OQ ait assez d*ua cœur pour aimer d^un Téritable amour ? — Ce doute m'inquiète.
Mes compliments à ta femme l
Namouna n'a pas dit autre chose, et ces pages, qui rappellent parfois le héros de Musset, pourraient se résumer ainsi :
Je vous dirai surtout qu'Hassan dans cette affaire Sentit que tôt ou tard la femme avait son tour.