‹ (La) bataille littéraire, Volume 1Chapitre 2 sur 38 · E. ET J. DE GONCOURT · texte numérisé non relu

E. ET J. DE GONCOURT

Renée Hauperin. — 1875

« Le dernier pas ne fait point la lassitude, il la déclare. » Cette grande vérité, formulée par Montaigne, n'est- elle pas applicable à toutes les révolutions politiques, littéraires ou artistiques, qui ne seraient que d'éphémères échauffourées si tout le monde ne les avaient faites avant ceux qui prennent modestement le titre de rénovateurs et de révolutionnaires. Ces derniers ne font que répéter tout haut et utilement pour eux ce que depuis long* temps tout le monde avait trouvé et se disait tout

bas. On ne m'accusera pas de dénigrer Napoléon, par exemple, juste orgueil de notre siècle, mais

•»i./> — ^ Yq code qui porte son nom et qui Ta

esté lettre morte si Bonaparte n'eût été înteur, et si toutes les provinces de la avaient pas fait par leurs désirs, leurs B à pièce avant lui.

plus quel grand clairvoyant a écrit que s n'inventent rien et ne sont que des urs », mais je le remercie pour' avoir en un mot une des plus limpides vêle.

îttant de côté ces soi-disant révolutione font d'éclatants panaches avec les atres, il faut pourtant admettre qu'une ï générale, a dû, à une certaine heure, un esprit avant d'être sortie d'un omme il a fallu qu'un brin d'herbe ant les autres dans un champ ensees grains semblent avoir poussé eniifficile est de constater cette éclosion er justement le droit d'aînesse à une brin d'herbe.

ue la malice et l'indifférence humaine •rigines sont devenues obscures, qui s à constater. De là vient que chez rt des véritables inventeurs en toutes énéralement demeurés inconnus, frères de Concourt ne sont, eux, des

inconnus pour personne ; mais, par un étrange hasard, c'est plutôt le monde littéraire que le vrai public qui a su apprécier, je devrais, plus justement, dire : utiliser leurs importants travaux.

Chercheurs infatigables, ils semblent en effet s'être donné la tâche d'entasser des matériaux de toutes sortes, idées de romans, dénouements de pièces, observations sur la nature morte et vivante, documents historiques, artistiques, etc., pour aider tels ou tels de leurs contemporains, plus habiles constructeurs peut-être, à édifier des œuvres à succès.

Je ne veux pour preuve de ce que j'avance que ce livre : Renée Mauperin qui, réimprimé dans la collection de Lemerre, apparaît aujourd'hui comme une nouveauté et que pourtant le public eût pu connaître dès 1864. Ceux qui le liront auront peine à comprendre Fobscurité relative dans laquelle il est resté et déploreront que tant de soins, d'observation, d'études intelligentes aient pu demeurer ainsi enfouis pendant plus de dix ans.

C'est par quelques extraits que je crois pouvoir, mieux que par des dissertations, donner idée de ce roman qui devait être intitulé : la Jeune Bourgeoisie^ et qui dépeint de la façon la plus saisissante l'étrange forme qu'a prise notre société depuis un quart de siècle.

Renée, pour me faire comprendre en un mot, est

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une fille Benoiton ; son père, ancien militaire, marié à une femme insignifiante, l'a élevée, ou, pour mieux dire, laissé s'élever à sa guise. Il l'aimait d'autant plus qu'il avait aussi pour fils :

Un marmot raisonnable, un petit garçon bien sage, « une demoiselle, » comme il disait; et c'avait été pour lui une grande tristesse, mêlée de quelque honte, d'avoir pour héritier ce petit homme qui ne cassait pas ses joujoux. Avec sa fille, M. Mauperin avait eu le même ennui : elle était de ces petites filles qui naissent femmes. Elle semblait jouer avec lui pour Tamuser. A peine si elle avait eu une enfance. A cinq ans, quand un monsieur venait voir son père, elle courait se laver les mains. Il fallait l'embrasser à certaines places : on eût dit qu'elle était venue au monde avec la crainte d'être chiffonnée par les caresses et le cœur d*un père.

Le fils Mauperin veut faire un riche mariage ; or il a été l'amant d'une M"*' Bourjot, la mère de la jeune fille qu'il veut épouser. Un homme comme lui ne se décourage pas pour si peu. Après un discours en quatre points il a enlevé le consentement de la mère; reste celui de M. Bourjot, qui ne veut pour gendre qu'un homme titré.

Tout réfléchi et après des recherches faites aux archives, Henri Mauperin demande à être autorisé à ajouter le nom de Villacourt au sien; le mariage va donc être célébré.

Cette combinaison révolte le cœur et le bon sens de Renée, qui supplie son frère de renoncer à ce mariage, dont elle sait l'impossibilité. Celui-ci se

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REALISTES ET NATURALISTES 5

refuse à toute concession et se retire. C'est alors que, pour déjouer ses projets, Renée, qui a appris qu'il existait encore un Villacourt, lui envoie par la poste le Moniteur , en soulignant de rouge la décision du garde des sceaux. Elle pense que la protestation du dernier héritier du nom suffira.

Mais elle a compté sans le hasard.

M. de Villacourt est une sorte de gentilhomme sauvage et campagnard qui n'entend pas raison. Il vient un beau matin souffleter Henri Mauperin. Une rencontre au pistolet aura lieu le lendemain.

La scène du duel est d'une telle vérité que je dois en omettre certains détails.

On était arrivé.

M. de Villacourt et ses témoins attendaient sur la chaussée entre les deux étangs.

La terre était blanche de la neige tombée toute la matinée. Le bois dressait dans le ciel des branches dépouillées, et au loin des filées d'arbres tout noirs rayaient un rouge coucher de soleil d'hiver.

On alla jusqu'au chemin du Montalet. Les pas furent comptés, les pistolets de Denoisel chargés, les adversaires mis en ligne. Deux cannes posées sur la neige marquèrent la limite des dix pas que chaque adversaire pouvait faire.

M. de Villacourt dépouillait sa redingote, arrachait sa cravate, jetait tout cela au loin. Sa chemise, largement ouverte, laissait voir sa forte et rude poitrine, toute couverte de poils noirs et blancs.

Les adversaires armés, les témoins s'éloignèrent et se rangèrent du même côté.

— Marchez, cria une voix.

A ce mot, M. de Yillacourt s'avança, marchant presque sans s'effacer. Henri, demeurant immobile, lui laissa faire cinq pas. Au sixième, il tira...

M. de Villacourt tomba, assis par terre.

Les témoins virent alors le blessé poser son pistolet, appuyer avec force ses deux pouces sur le double trou que la balle lui avait fait en lui labourant le ventre, puis renifler ses pouces...

« — Je suis raté!... A votre place, monsieur!... » cria441 d^une voix forte à Henri, qui, croyant tout fini, avait fait un mouvement pour s^en aller ; et, ramassant son pistolet, il se mit à faire les quatre pas qui lui restaient jusqu^à la canne» en se traînant sur les mains et les jambes.- Sur la neige, derrière lui, il laissait de son sang...

Arrivé à la canne, il appuya le coude à terre, ajusta lentement et longuement...

« Tirez donc 1 » cria un témoin.

Henri, effaré, se masquant le visage avec son pistolet, attendait. Il était pâle, avec un regard fier. Le coup partit : il oscilla une seconde, puis tomba à plat, le visage contre terre, et ses mains, au bout de ses bras étendus, un moment fouillèrent la neige de leurs doigts crispés.

C'est à partir d'ici que la partie dramatique du livre devient plus saisissante encore. Terrifiée du mal qu'un élan de sa conscience lui a fait commettre, Renée, faible, délicate, atteinte d'une maladie de cœur, doit mourir à son tour ; le médecin a fait comprendre au malheureux père le sort qui l'attend.

Je prends encore au hasard quelques alinéas; M. Mauperin vient à Paris pour faire exécuter une ordonnance du médecin.

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Une fois dans la rue, il alla. Il n^avait pas d^idée suivie, mais une sorte de battement dans la pensée, sourd et continu, pareil au battement d'une névralgie. Ses sensations étaient obtuses, comme sous le coup d'une grande stupeur. Les jambes des gens qui marchaient, les roues des voitures qui tournaient, il n'apercevait que cela. Sa tête lui semblait à la fois lourde et vide. Voyant qu'on marchait, il marchait. Les passants Tentralnaient, la foule le roulait dans son flot. Tout lui paraissait éteint et de la couleur des choses au lendemain d'une ivresse. La rue n'avait pour lui que la lumière et le bruit d'un rêve. Sans le pantalon blanc d'un sergent de ville, qui accrochait par instants son regard, il n*eût pas su s*il faisait soleil.

Il lui était égal d'aller à droite ou à gauche. Il n'avait le désir de rien^ le courage de rien. Il était étonné de voir à côté de lui du mouvement, des gens se presser, marcher vite, aller à tiuelque chose. Un but, un intérêt dans la vie, il n'y en avait plus pour lui depuis quelques heures. Le monde lui paraissait fini. Il était comme un mort sur lequel eût passé l'activité de Paris. Il cherchait dans tout ce qui peut arriver à un homme ce qui eût pu le remuer, seulement le toucher, et il ne trouvait rien qui pût atteindre à la profondeur du désespoir où il était.

Quelquefois, comme s'il répondait à quelqu'un qui lui eût demandé des nouvelles de sa fille, il disait tout haut : « Ohl oui, bien malade ! » et ce qu'il disait lui faisait l'effet d'être dit à côté de lui.

Il se trouva dans un jardin public. Un enfant vint lui poser des gâteaux de sable sur les pans de sa redingote ; d'autres, enhardis, s'approchèrent avec des audaces de moineaux. Puis, peu à peu interdits, lâchant leurs pelles, cessant de jouer, ils se mirent à regarder peureusement et doucement, avec des regards de petits hommes, ce gi*and

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