STENDHAL
Napoléon. — 1876.
L'auteur de la Chartreuse de Parme, peu satisfait des histoires de Napoléon qui circulaient de son temps, avait conçu le projet d'écrire ses impressions personnelles sur l'homme si extraordinaire qu'il avait eu l'occasion d'entrevoir à Saint-Cloud, à Marengo et à Moscou.
Ceux qui ont lu Stendhal le retrouveront tout entier dans ce volume, paru chez Calmann Lévy, et dont les chapitres n'étaient destinés qu'à encadrer des citations prises pour la plupart au Mémorial de Sainte-Hélène.
Je tourne au hasard les pages de ce livre écrit avec autant de sincérité que de finesse d'observation, copiant les passages qui m'ont paru particulièrement intéressants.
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Voici quelques fragments de la préface, un morceau digne d'être assimilé aux œuvres les plus appréciées du maître :
En sa qualité de souverain, Napoléon écrivant mentait souvent. Quelquefois le cœur du grand homme soulevait la croûte impériale; mais il s*esl toujours repenti d'avoir écrit la vérité, et, de temps en temps, de l'avoir dite. A Sainte-Hélène, il préparait le trône de son fils, ou un second retour, comme celui de Tîle d*Elbe. J'ai tàçhé de n'être pas dupe.
Une croyance presque instinctive chez moi, c'est que tout homme puissant ment quand il parle, et à plus forte raison quand il écrit. Toutefois, par enthousiasme pour le beau idéal militaire^ Napoléon a souvent dit la vérité dans le petit nombre de batailles qu'il nous a laissées.
Iici commence ce que Stendhal appelle Thistoire de Napoléon et ce qui est uniquement celle de sa campagne d'Italie ; je passe sur des chefs-d'œuvre de description qui seront bien recherchés de ceux qui ont vécu de la vie mondaine italienne.
Parlant de M""® Laetitia, il dit :
Celte femme rare, et que Ton peut dire d'un caractère unique en France, eut, par-dessus tous les autres habitants des Tuileries, la croyance ferme, sincère et jamais ébranlée, que la nation se réveillerait tôt ou tard, que tout l'échafaudage élevé par son fils s'écroulerait et pourrait le blesser en s'écroulant.
Nous arrivons à l'enfance de Napoléon :
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troisième ou quatrième fois, je lui pardonnai ses oreilles de chien exagérées ; je pensai à un provincial qui outre les modes et qui, malgré ce ridicule, peut avoir du mérite. Le jeune Bonaparte avait un très beau regard, et qui s'animait en parlant.
« S'il n'eût pas été maigre jusqu'au point d'avoir Tair maladif et de faire de la peine, on eût remarqué des traits remplis de finesse. Sa bouche avait un contour plein de grâce. Un peintre, élève de David, qui venait chez M. N***, où je voyais le général, dit que ces traits avaient une forme grecque, ce qui me donna du respect pour lui...
« Il n'avait nullement Tair militaire, sabreur, bravache, grossier. Il me semble aujourd'hui qu'on lisait dans les contours de sa bouche, si fine, si délicate, si bien arrêtée, qu'il méprisait le danger, et que le danger ne le mettait pas en colère... »
Une femme fort prétentieuse et fabuleusement laide remarqua les beaux yeux du général, le persécuta de ses préférences ridicules et prétendait gagner son cœur, en lui donnant de bons dîners : il prit la fuite. Cependant, comme je respecte infiniment les témoins oculaires, quelques ridicules qu'ils aient d'ailleurs, je transcrirai les récits de celte dame :
»< Le lendemain de notre second retour d'Allemagne, en 1795, au mois de mai, nous trouvâmes Bonaparte au Palais- Royal. Nous fûmes au Théâtre-Français, où l'on donnait une comédie : Le Sourd ou l'Auberge pleine. Tout l'auditoire riait aux éclats. Le rôle de Dasnières était rempli par Baptiste cadet, et jamais personne ne l'a mieux joué que lui. Les éclats de rire étaient tels que l'acteur fut souvent forcé de s'arrêter dans son débit. Bonaparte seul, et cela me frappa beaucoup, garda un silence glacial. Je remarquai â cette époque que son caractère était froid et souvent som-
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bre ; son sourire était faux et souvent fort mal placé ; et, à propos de cette observation, je rae rappelle qu'à cette même époque, peu de jours après notre retour, il eut un de ces moments d'hilarité farouche qui me fit mal et qui me disposa peu à l'aimer.
« Il nous raconta avec une gaieté charmante qu'étant devant Toulon, où il commandait l'artillerie, un officier qui se trouvait de son arme et sous ses ordres,^ eut la visite de sa femme, à laquelle il était uni depuis peu et qu'il aimail tendrement. Peu de jours après,- il eut ordre de faire une nouvelle attaque sur la ville et l'officier fut commandé. Sa femme vint trouver le commandant Bonaparte et lui denianda, les larmes aux yeux, de dispenser son mari de service ce jour-là. Le commandant fut insensible, à ce qu'il no'js disait lui-même, avec une gaieté charmante et féroce, Le moment de l'attaque arriva, et cet officier, qui avait toujours été d'une bravoure extraordinaire, à ce que disait Bonaparte lui-même, eut le pressentiment de sa fin prochaine ; il devint pâle, il trembla. Il fut placé à cô.té du commandant, et dans un moment où le feu de la ville devint très fort, Bonaparte lui dit : Gare!. voilà une bombe qui nous arrive. L'officier, ajouta-t-il, au lieu de s'effacer se courba et fut. séparé en deux. Bonaparte riait aux éclats, en citant la partie qui fut enlevée... »
Il avait envie de rester à Paris, et il alla voir une maison vis-à-vis de la nôtre. Il eut le projet de la louer avec son oncle Fesch, depuis cardinal, et avec un nommé Patrault, un de ses anciens professeurs de l'École militaire, et là il nous dit un jour : « Cette maison, avec mes amis, vis-à-vis u de vous, et un cabriolet, et je serai le plus heureux des « hommes. *
Plus tard Bonaparte se montra quelque peu plus exigeant! ,
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A côté de ces épisodes, il est certains passages où l'esprit de Fauteur s'élève et semble plonger dans l'avenir ; voici un extrait de Stendhal sur la dynastie de Napoléon :
Quand rimagination de l'Empereur se livrait à un de ses plaisirs de prédilection, celui de s'égarer dans le roman de Tavenir, il se faisait une illusion complète sur le rôle du futur roi de Rome. Comme il se voyait supérieur à tout ce qui avait existé depuis des siècles, îîomrae il sentait qu'il aimait vraiment la France et d'un amour que les âmes vulgaires des rois, ses prédécesseurs, n'avaient jamais pu éprouver, il se figurait que les règles immuables provenant de la nature du cœur humain cesseraient d'avoir leur effet, lorsqu'après sa mort, le roi de Rome, son fils, n'aurait de ressource que dans la force de son titre ou dans celle de son génie.
Il n'entrevit jamais que cet enfant, mal élevé par des êtres élégants et plats, comme tous les princes nuls, ne trouvant point dans le cœur des Français l'antique habitude d'obéir à sa race, ne serait qu'une griffe entre les mains de quelques généraux entreprenants.
Napoléon ne vit point que, pour donner de l'autorité au roi de Rome privé de son père, il fallait se dessaisir, de son vivant, d'une partie de son pouvoir et souffrir que des corps politiques se formassent.
Mais il aimait le pouvoir, parce qu'il en usait bien et qu'il aimait le bien opéré rapidement ; toute discussion ou délibération retardante lui semblait un mal.
Faute d'instruction, il ne vit jamais l'exemple de Charlemagne, autre grand homme, auquel rien ne survécut, et il ne connut Charlemagne que par les pauvretés académiques de M. de Fontanes.
On voit que l'admiration qu'il avait pour Napo-
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