IVAN TOURGUENEFF
Les Reliques vivantes. — 1876
Les Reliques vivantes^ de M. I. Tourgueneff, tel est le titre du nouveau livre du grand romancier que M. Courrière a classé parmi les écrivains de V École naturelle dans son Histoire de la littérature contemporaine en Russie f un bon livre publié Tan dernier.
Le nouveau volume de M. Tourgueneff, paru chez Hetzel, contient cinq nouvelles toutes empreintes du charme qu'on lui connaît. Les Reliques vivantes f la Montre ^ Ça fait du bruit ! Ponnine et BahourinCf Les nôtres m'^ont envoyé.,, telles sont ces cinq historiettes, bien dignes de Fauteur des Mémoires d'un chasseur.
Dans les Reliques vivantes^ il s'agit d'une pauvre fille de campagne qui n'a pu épouser celui à qui elle était fiancée parce qu'elle est devenue estro-
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piée à la suite d'un accident. La malheureuse est paralysée et vit absolument comme une morte; étendue dans un lit, elle passe sa vie à regarder le ciel, sans pousser une plainte, n'ayant qu'un sourire de reconnaissance pour le jour qui se lève, pour l'oiseau qui passe devant ses yeux. Je ne sais pas de philosophie plus doucement attrayante, plus communicative que la sienne.
Une page de ce récit touchant :
Il y en a de plus malheureux que moi; il y en a qui n'ont pas d'asile, — d'autres sont aveugles ou sourds, tandis que moi, Dieu merci, j'y vois parfaitement et j'entends tout, toutl Si une taupe creuse sous terre, je l'entends. Et je sens toutes les odeurs, même les plus faibles I Si le sarrasin fleurit dans les champs ou le tilleul dans le jardin, on n'a pas besoin de venir me le dire, je l'ai senti la première, pourvu qu'un souffle de vent soit venu de ce côté-là. Non, il ne faut pas être ingrat envers Dieu ! Bien des gens sont plus malheureux que moi. Quand il n'y aurait que ceci : une personne en bonne santé peut bien facilement tomber dans le péché; tandis que le péché s'est écarté de moi lui-même.
L'autre jour, le père Alexis — le prêtre — m'a donné la communion, et il m'a dit : Tu n'a pas besoin de te confesser; dans l'état où tu es, quel péché pourrais-tu commettre? Et je lui ai répondu ; Mais, mon père, les péchés de pensée, ceux qu'on commet en esprit? — Ohl a-t-il répondu en riant, ceux-là ne sont pas bien gros.
— Mais je crois que je n'ai pas beaucoup commis de ceux-là non plus, continua Loukéria, parce que je me suis habituée à ne penser à rien, et bien mieux, à ne pas me souvenir. Le temps passe plus vite.
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Ce n'est pas tout ; la pauvre infirme chante des chansons, et quelles chansons !
— Comment les chantes-tu? En dedans?
— En dedans, et aussi avec la voix. Je ne peux pas chan- 1er très fort, comme vous pensez bien ; mais on peut m'entendre. Tenez, je vous ait dit qu'il y a une fillette qui vient me voir. Elle est orpheline, ça fait qu'elle est intelligente. Je lui ai déjà appris quatre chansons qu'elle sait par cœur..» Peut-être ne me croyez-vous pas? Attendez, je vais vous en chanter une.
Loukéria reprit haleine... La pensée que cette créature à peine vivante se préparait à chanter éveilla en moi un effroi involontaire; mais avant que j'eusse le temps de dire un mot, j'entendis vibrer à mes oreilles une note prolongée presque imperceptible, mais pure et juste... Une autre suivit, puis une troisième... Loukéria chantait : « Dans les prairies. » Elle chantait sans que les lignes de son visage pétrifié fissent un seul mouvement; ses yeux mêmes restaient fixes... Mais quelle touchante expression dans cette pauvre petite voix qui sortait avec effort, vacillante comme un filet de légère fumée I Et comme on sentait bien que la chanteuse y mettait toute son âme ! Ce n'était plus Teffroi qui me serrait le cœur, c'était une compassion indicible.
— Ah 1 je ne veux plusl dit-elle tout à coup. Je n'ai pas la force... C'est le plaisir de vous voir qui me Ta ôtée...
Tous, pour notre malheur, no^is avons lu bien des livres de philosophie, mais où avons-nous trouvé quelque chose de plus touchant ; il y a là, si j'osais dire, comme un parfum lointain du livre de Job et de Vlmitation.
Voici l'épilogue de cette nouvelle, qui n'a que
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REALISTES ET NATURALISTES 27
trente pages et qui vaut certes bien de gros volumes.
Quelques semaines plus tard, j'appris que Loukéria avait quitté ce monde. La mort était revenue la prendre « après le carême -de la Saint-Pierre ». On me raconta que, le jour de sa mort, elle n'avait cessé d'entendre des cloches, bien qu'Alexéïevka soit à cinq verstes de Téglise, et que ce jourlà ne fût pas un dimanche. Du reste, Loukéria disait que ie son des cloches ne venait pas de l'église, mais « d'en haut ». Probablement, elle n'osait pas dire : o du ciel » .
On peut rien que par ces quelques lignes juger de Tensemble de ce livre, digne des autres écrits de M. Tourgueneff. Les succès de ce romancier nous ont malheureusement valu une avalanche de spécimens de littérature russe, bien plutôt faits pour nous en dégoûter que pour nous en faire sentir les beautés. A côté d'œuvres délicates comme celles de Tourgueneff, il nous faut voir figurer des grossièretés réalistes, ou des œuvres d'une monotomie navrante, ou l'éternel petit bruit endormant du samoward ou les jurons d*un mougik ivre ! Présentement l'auteur des Reliques vivantes et Tolstoï devraient nous suffire.