Le roman d"Arabelle, Paris, Canel et Guyot, 1834, in
Musse! ' sont ses maîtres. Il se souvient à la fois de laCamargo et de Marion de Lorme. Le sujet est tout à l'ait dans le ton des nouvelles dramatiques à la mode : une courtisane trahie par relui qu'elle aime, acharnée a poursuivre sa vengeance, tuant de mi main l'infidèle et reconnaissant, trop tard, dans sa rivale une sœur qu'elle croyait perdue.... C'est une intrigue asseï mince; mais rien n'est oublié, pour la faire valoir. Un décorde joie et des épisodes d'horreur; un fouillis bigarré de costumes, de trayestissemenU et de haillons; des moines et des débauchés; des marquises et des filles; des musiques, des chants, des rires, des cris; une fête dans un palais florentin, le taudis d'une sorcière, le silence d'un couvent, toute l'Italie brillante et tragique....
Là, parfois, 'I''- iliK'ls à mûri, un homme ù terre. Par qui tué? Pourquoi?... Pour rien. C'est un mystère.
Kl l'on n'en parle plus...
Des rendez-vous et des embuscades; un combat dans les lueurs indécises de l'aube, la scène de l'orage, la scène du cimetière.
Cela, décousu à dessein. Saint-Félix a étudié chez
1. Parmi ces jeunes gens, l'admiration pour Musset est grande, Dans les Boréales du prince Mestscherski :
J"eusse imité Musset, s'il était imital/le,
Le poète si fort, si profond et si franc.
Que notre goût si faux à peine le comprend....
Voir dans le Mercure de France de 1851 (9 nov.) l'article de Sainl-Félix sur Bcttine : « Un certain embarras nous gagne en voulant parler d'A. de .Musset. Nos sympathies et nos admirations sont acquises depuis longtemps à ses œuvres et, quant à sa personne, notre amitié ne peut lui faire défaut. »
les maîtres l'art de violer les règles : une poétique très compliquée, et qui demande beaucoup d'application. Il en connaît tous les artifices : des oppositions violentes, des dialogues qui commencent brusquement et qui tournent court ; de longues tirades quand un mot suffirait, des formules rapides quand un développement serait nécessaire; des hors-d'œuvre jetés aux moments les plus pathétiques, lorsqu'on s'y attendrait le moins, et parce qu'on ne s'y attend pas. Sans rien perdre de sa pureté, le style s'est fait capricieux à souhait, léger, désinvolte, d'une élégance impertinente, — ou frémissant; de l'éloquence et de l'ironie; de la passion et du sarcasme, môme du satanisme; de grands coups d'aile et des pirouettes imprévues. C'est un excellent travail, suivant les formules connues1.
A en croire la préface, ce poème serait une œuvre de méditation solitaire et religieuse, longuement mûrie, d'une sincérité profonde.... Mais dès les premières pages, on est fixé :
Voua avez, ce matin, quelque chose d'étrange, M.i chère, vous tenez du démon et de L'ange; Vous tenez de l'enfant naïf et du servent; Vous tenez de la Qeur nouvelle qui répand De ces parfums d'avril dont s'enivre notre âme. J'aime à vous voir ainsi, ma chère, ce malin. Nonchalante....
Et ces formules à effet :
Je te ferai sauter le crâne, mon amour!... .... Mon gang est une lave Qui s'allume el bouillonne aux éclairs de tes yeux....
I. lu poème du même ton, Paula, au t. V du Panorama tUUraire de V Europe (1834).
LA BATAILLE ROktAMTIQI I 17
Kl ces apostrophes :
Donc, vous iii'.ivc/ volé mon amant, vous, duchesse, \y.ini fiefs el châteaux...
Et cette tirade d'Arabelle au jeune homme qui rêve pour elle une régénération :
i " 1 1 jour, quand tu m'auras donné ton nom, donné Ton iii fi ton honneur; quand une tète blonde S'appellera ton Us et le mien; quand, au monde, du oe citera pas époux plus glorieux, In jour, dans ton salon, un homme riche et vieux. Qui sera devenu tori voisin de campagne, l'u homme de retour d'Italie ou d'Espagne, Au milieu de ton bal fixant sur moi les yeux. Demandera mon nom, en jurant terre el cieux Qu'il me reconnaît bien, qu'il me vit en Toscane, Ki que pour cent louis je lus sa courtisane. \ quand la noce, dis?...
Tirade de théâtre Certes; et la majeure partie du poème est ain>i dialoguée. On comprend que l'auteur, hanté, quelques années plus tard, par le démon de la scène, soit revenu à ce sujet1.
Arabelle avait été bien accueillie par les gens du monde, grands amateurs de romanesque. « Les dandys et les femmes sentimentales » encourageaient Saint-Félix à persister dans cette voie. En revanche, ses vrais amis, « les poètes et les artistes le brus-
1. Arabelle ou une darne florentine^ drame en U actes (manuscrit daté de 1845). — Il aurait presque suffi do supprimer le dénouement, d'allure trop mystique (Arabelle retirée dans un cloître. devenue une manière de sainte, illuminée) el de s'arrêter à la reconnaissance des deux rivales. Mais Saint-Félix ne s'en est pas tenu à une adaptation. 11 a réécrit l'œuvre en entier avec un double dénouement, dénouement de drame el dénouement de comédie. La pièce ne fut ni représentée, ni publiée.
Il ROMANTISME ET LA TRADITION LATINE. 259
quaient pour qu'il revînt à l'antique, à ses peintures de la vie splendide de la Rome impériale ' ». La Revue de Paris, en rendant justice à l'œuvre nouvelle, rappelait son premier recueil — avec quelque regret -. Le conseil l'ut compris d'autant mieux que François Buloz, entre les mains de qui la revue venait de passer cette année même, ne se contentait pas d'un encouragement platonique....
De 1835 à 1837, J. de Saint-Félix est un de ses fournisseurs habituels, avec une série d'études en prose qui donneront la matière des Nuit* de Borne :t. En môme temps, il écrit son roman de Cléopâtre et son poème de Cynthia. Travail joyeux et sans lassitude. Il a retrouvé son domaine propre, il s'abandonne à son inspiration et à ses goûts, il a échappé à la tyrannie de la mode. De nouveau, il a conscience d'être lui. En tète de Cléopâtre, il abjure ses erreurs d'un moment : « Par un instinct secret, l'auteur de ce livre se sentit toujours entraîné vers la poétique des temps antiques. Bien des obstacles, bien des ennuis vinrent se jeter entre lui et son goût déterminé. Même un jour, lassé d'un rêve chimérique, il renia ses dieux et chercha des inspirations dans les sources modernes. La tentati\e eut un succès douteux. Il revint donc à