EDGAR QUINET ET F. IULOZ
un homme qui n'a jamais écrit en vers ; ce serait me livrer sans délVnsc que d'abandonner un fragment isolé, un mois à L'avance, — aux avant-postes. Il est impossible que vous ne soyez pas de cet avis, après la déconfiture de mes anciens petits vers, lancés en tirailleurs. Remettons donc, je vous prie, au 15 décembre.
A la fin de décembre, l'impression et le tirage, à 3000 exemplaires, étaient achevés. Malheureusement tout fut détruit dans l'incendie de la rue du Pot-de-fer; il fallut recommencer le travail sur le manuscrit, sauvé par hasard. Cette mésaventure n'était pas faite pour calmer les appréhensions de l'auteur; mais un mois plus tard, la lecture des journaux le rassura pleinement. Son Napoléon avait un grand succès. Jules Janin, Léon Faucher, Gustave Planche, Petetin, dans le National, lui consacraient des articles; Armand Garrel témoignait <le son enthousiasme: Sainte-Beuve rendait hommage à cette inspiration puissante et large : « Une poésie générale circule dans tout cela comme Pair sur de vastes plateaux élevés.... Une individualité <jui se peint dans ce poème, peut-être à l'égal de celle de Napoléon, ne serait-elle pas celle même du poète : poète généreux, ingénu, au front éclairé et noyé de nobles lueurs, à la poitrine palpitante, à l'imagination inépuisable?... »
En reprenant cet article de février 18,% au tome II de ses Portraits contemporains, Sainte-Beuve le fait suivre d'une petite note. Les temps sont changés maintenant. Quinet, comme tous les grands enthousiastes de la première moitié du siècle, a pris rang parmi les ennemis de l'empire, et le critique, rallié, se mocpie agréablement
-I pourtant singulier et piquant que nous qui, en IlS.'tli. ëtio&S si peu chauds pour les souvenirs du premier empire, nous ayons si franchement accepté le second... et que nous nous trouvions aujourd'hui si à distance des poètes qui n'avaient cessé, durant toute leur jeunesse, de préconiser et. de chanter, que dis-je? de hurler sur tous les tons et à tue-tête, la gloire de Nûpoléoh ». Puis, cille remarque, B&VOUreuse : « Ce qui peut diminuer Tétonut'inent. du moins en ce qui nous concerne, «•'c-l qu'à l'exemple de la grande majorité de la France, nous n'avons si vivement épousé le second empire que parer qu'il s'annonçait, dès son début,
Comme devant différer notablement du premier.... »
Sainte-Beuve, aussi, esl prophète à ses heures.
Son indépendance d'esprit avait toujours servi médiocrement les intérêts matériels de Quinet. Au lendemain de 1830, loin de chercher à profiter du changement de régime, il s'était appliqué à inquiéter tour à tour ceux de qui pouvait dépendre Bon avenir. Vainement ses amis faisaient effort pour lui assurer une situation officielle. Il fallait le défendre contre une foule de préjugés, — et contre lui-même. Victor Cousin et Guizot se dérobaient. Villemain ne pouvait qu'affirmer une bonne volonté platonique
Quinet, au reste, s'accommodait assez bien de cette existence un peu vagabonde; toute obligation lui paraissait un esclavage; sa liberté de pensée et
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d'allures lui était chère avant tout. « Fauriel m'a offert depuis longtemps de me charger de sa suppléance, écrit-il le 14 janvier 18157 ; mais, par différentes raisons, je ne m'en suis pas soucié. Le cours m'eût probablement occupé tout entier.... » VA le r> janvier ISilK. quand Michelel est sur le point d'être nommé au Collège de France : « Gagnez la bataille, votre victoire est la nôtre... ». Cette victoire lui suffit.
Durant l'été, cependant, de cette môme année 1838, après la publication et le succès de Prométhée, les circonstances paraissent plus favorables. L'université de Strasbourg insiste pour l'attirer à elle. D'autre part, Villemain, entré dans le ministère du 1-1 mai avec le portefeuille de l'Instruction publique, a à cœur de réparer une trop longue injustice; il offre une chaire à la faculté de Lyon et Michelet u-e de toute son influence amicale pour le faire accepter. Entre Strasbourg et Lyon, Quinet ne se décide pas. Ses hésitations se traduisent dans toutes ses lettres de ce temps; son impatience aussi, car tous ses amis ne sont pas du môme avis, et ses adversaires n'ont pas désarmé. A Buloz, le 2\ octobre, en lui renvoyant les épreuves du grand article sur la Vie de Jésus du docteur Strauss ' :
Voici, mon cher Buloz, la (in en quatre feuilles et demie ainsi désignées : N0* 6, 7. 8, 9, 10. Je vmis renouvelle toutes mes prières et suppliques pour le soin à apporter aux corrections et à la publication, Quant à ceux qui m'ont vilipendé depuis peu. lances leur hardiment cet article à la
!. a la Revue, en 1888: ta préface de Promithée, le l" février:
De l'unité des littératures modernes, le Ier août: l'article sur la Vie
de Jésus parait le I" décembre.
figure. C'est la meilleure réponse que je sache leur faire. Ce que vous me narrez de Léon Faucher m'étonne d'autant plus que, l'année dernière, il me conseillait de me tourmenter pour me faire nommer suppléant de Fauriel. Comment faut-il solliciter une suppléance et mépriser une nomination? C'est là une logique qui est nouvelle pour moi. — Je ferais très volontiers ce que vous me conseillez à ce sujet, mais l'affaire est sans doute déjà bien vieille? Je n'ai pas lu la pièce non plus qu'aucune autre. Cela vautil la peine qu'on y réponde après un si long intervalle? Je ne sais. Ne serait-ce pas en relever l'importance et donner une nouvelle pâture à la réplique, duplique, etc? Je tiens que les journaux sont des espèces de malades chroniques qu'il faut traiter en général par la diète. C'est probablement aussi ce que vous pense/, maintenant. Lorsque mon grand article paraîtra, je pense qu'il suffirait de dire en note que, tandis que les journaux me vilipendaient ou me prêtaient leur langage, j'étais occupé à 150 lieues de là à dévorer toute une bibliothèque et à conférer avec une société de théologiens sur une petite question qui tient ici en suspens environ quarante millions d'àmes. Voilà, je crois, ce qu'il y a de plus raisonnable à faire. Qu'en ditesvous?... .Notez bien que je n*ai ni écrit à Faucher, ni reçu un mot de lui, depuis mon départ de Paris.
En décembre, les hésitations ont pris fin : Quinet a accepté le poste de Lyon. Les regrets ne tarderont pas; son cours doit commencer en avril 1839 et en mars, déjà, il se préoccupe de faire finir cet exil. A Buloz, de Lyon, le 12 mars :
Voilà trois mois que je suis errant de Heidelberg à Strasbourg, puis enfin à Lyon où je viens d'arriver. Je trouve dans un paquet de lettres celles de M. Bonnaire et la vôtre, je m'empresse de vous répondre à tous deux en même temps. Et d'abord, je suis confondu que mon libraire Desforges ne vous ait pas de lui-même envoyé les exemplaires nécessaires. Je lui avais indiqué le nom de quelques