BDGAR QUINET HT F. BULOZ
personnes qu'il ne connaît pas et qui pouvaient lui être utiles. Jamais l'idée ne me serait venue qu'il ne; vous mit pas en tète de cette liste, puisque les deux volumes sont en partie extraits des deux revues1. C'est précisément parce que la chose allait d'elle-même que je négligeai d'en parler. 11 est probable qu'il n'en aura envoyé qu'à ces trois ou quatre personnes indiquées, — et jugez quelle publicité je vais avoir. Enfin je lui ai écrit de réparer au plus tôt, en ce qui vous concerne, cette inconcevable erreur. Si vous ne receviez pas les exemplaires dans la journée, rendez-moi le service de les faire demander et prenez le nombre qui vous sera nécessaire. Vous m'obligeriez beaucoup d'en faire rendre compte le plus tôt possible. Vous sentez que j'ai besoin de sortir de Lyon et que je ne dois négliger aucune circonstance de montrer les droits que j'ai à ne pas y rester enseveli. Tàcbez donc qu'il y ait un mot dans ce sens.
Marinier m'écrit qu'il voudrait rendre compte du livre. Si ce n'est pas dans la Revue de Paris, j'espère qu'il pourra le faire dans quelque journal. Si M. Chaudesaigues m'est hostile, franchement ce n'est pas le moment de me décrier. Chargez- vous donc de l'affaire, et veillez-y de près. Mes deux volumes ont une telle relation avec l'histoire et les progrès de la Revue des Deux Mondes qu'il est très facile d'associer ces deux choses et d'écrire quelque morceau fort intéressant sur ces huit dernières années. Faites donc le tout, largement.
J'ouvrirai mon cours après Pâques. Vous recevrez immédiatement mon discours d'ouverture », et plus tard, mes premières leçons. Dans la vie dépenaillée que j'ai menée depuis trois mois, je n'ai pu écrire régulièrement à mes amis. Ne vous étonnez donc pas de mon silence. Comme je voyais votre nom dans les journaux, j'étais loin de penser que vous fussiez malade. Je suis très affligé des tristes
1. Allemagne et Italie. Philosophie et poésie. Paris et Leipzig, Desforges, 2 vol. in
2. Publ. le !•"> avril 1839. Le la octobre, Du génie de l'art.
mois que voua venei de passer, el voua auriez bien torl de ne pas compter sincèrement et parfaitement sur mon amitié, Cette vie littéraire sel souvent irritante. L'absenoe et ir silence grossissent ou déforment les choses. .Mais proyei bien que l'on n'a pas vécu huit ans ensemble dans la même barque sans avoir contracté une Liaison sérieuse. Saves-YQua que j'ai imprimé el Boutenu publiquement des thèses <i Strasbourg, en présence d'un grand auditoire?
.l'ai été fort applaudît et je m'en suis tiré bien mieux que je DO pensais. Je travaille désormais a revenir me li\er a
Paria au milieu de voua, el de tous nés amis, je compte pouroela, tranohement, lur l'appui de la Revu§..„
Jo n'ai pas reçu la RfiVUê <lrs Pru.r Mondes depuis le n du t"' janvier. Taehe/. dune, de me faire envoyer II qui me manquent à cette adresse : rue de Tarente, n " 0, à l.yon....
Le 18 mars, nouvelle lettre, lettre de reproches celle-ci. Apre- la retraite <lu ministère Mole, la Bévue g'eal prononcée nettement contre \&. coalition et 1rs partis extrêmes. Quiriet proteste :
Ainsi, mon cher Huloz, vous déclarez dans la conclusion de la Chronique que vous ne voulez pas l'aire faire un pas à
votre politique; et pendant que tout marche autour de sous, VOUS seul resterez immobile dans le passé. Pourquoi ce! engagement? Pourquoi vous lier ainsi les mains en l'ace de l'avenir? l'.-l c là de la politique? Je n'en sais rien. Mais je suis sur que rien ne peut être plus nuisible au développement de la revue; vous aviez, je le répète, une excellente occasion de vous agrandir, de vous élever, de vous ralliera l'esprit de ce temps-ci. Et; au lieu de cela, vous vous attachez, vous un corps vivant, à des lois mortes, à des choses mortes, que le ministère qui s'en va a luimême laissé tomber en désuétude? Ètes-vous donc las de la Revue et ne voyez-vous pas qu'elle ne peut continuer d'exister que par le sentiment du progrès, que c'est là sa vie et son aliment? La place est prise dans le passé par la revue doc-
EDGAR miNKT ET F. BULOZ. :M 3
trinaire. Vous aviez besoin d'appeler à vous des Hommes, des esprits vivans, car, entre nous, vous commence/ a languir, — et vous faites tout ce qui est nécessaire pour les repousser. On arrive là où est la vie, là où est l'avenir. Quelle immense force ne pouviez-vous pas gagner en Formulant une unité de doctrines? Mais, par la littérature vous allez en avant, par la politique en arrière. Le char se rompt et l'on reste empêtré sur la grande route. Nous aurions pu avoir en France une Revue d'Edimbourg! Pourquoi ne lavez-vous pas voulu?
Adieu, tout ceci entre nous. Si vous le pouvez, je vous le redis encore, agrandissez votre voie, au lieu de la rétrécir. Appelez à vous les hommes d'avenir, — et ne fermez pas sur vous, sur nous tous, l'espérance.
Il ne faut pas attacher trop d'importance à ces dissentiments. Si leur amitié est solide, c'est précisément qu'elle permet une franchise réciproque. A la fin de 1843 seulement, il semblera que les liens soient brisés. Quinet s'indigne violemment des attaques que la revue s'est permises contre Michelet Il parle de « duplicité et de rouerie ». Il se réjouit d'être « débarrassé de cette alliance ».... (A Michelet 18 octobre.) Un an plus tard, cette colère est oubliée.
Mais, à cette date, une vie nouvelle a commencé pour le philosophe. Après deux années d'exil à Lyon, le Collège de France lui a offert une tribune digne de lui. La jeunesse enthousiaste se presse autour de sa chaire, et les inquiétudes du pouvoir essayeront en vain d'étouffer cette voix. La grande bataille est engagée.
INDEX ALPHABETIQUE