Delécluze, Souvenirs p
1 iO LA BATAILLE ROMANTIQUE.
chargea des petits drames poignants et ramas- .. Des conjectures de ce genre sont toujours hasardeuses. Ce qui est certain, c'est que l'un et l'autre reflètent assez exactement 1rs goûts du cénacle et subissent les influences qui s'imposent à tous : l'influence de Leclercq, l'auteur toujours applaudi des proverbes, — l'influence de Mérimée dont <ni retrouve ï * • ï la hardiesse, le pessimisme ironique, la verve outrancière et réfléchie1, — l'influence de Stendhal.... L'auteur de Racine et Shakespeare demeure ('initiateur du théâtre nouveau et Dittmer et Cave ont trouvé une façon originale de lui rendre hommage : le portrait du prétendu M. de Fongeray, dessiné par H. Monnier en tôte du premier volume, n'est nuire chose qu'une caricature d'il. Beyle.
A dire vrai, la majeure partie de ces Soirées ne mérite pas de survivre. Les plaisanteries libérales qUi «lurent mettre eu joie les habitués du petit cénacle n'ont plus beaucoup de sel; Dittmer et Cave ont suivi trop docilement le conseil de leur maître : l'auteur dramatique doit être de son temps.... En revanche, la conspiration de Mulet, qui ouvre le tome II, n'est pas loin d'être un chefd'œuvre. Ceci, parla vertu du sujet, autant que par le talent des auteurs. M. de Fongeray ose à peine s'en attribuer le mérite : « Deux mots sur cette pièce. C'est l'histoire qui l'a faite et non pas moi. Je n'ai inventé aucune scène, aucun détail caractéristique. » Son seul efîort a été de « chercher
1. L'analogie de certains titres est frappante : les Français en
Espagne après les Espagnols en Danemark.
loyalemenl la vérité, sans haine ni préjugé de parti », de dégager, dans le fatras des documents, les détails expressifs : « La scène du conseil de guerre paraîtra cruelle. Ai-je besoin de dire que le fond ne m'en appartient pas? On n'imagine point de pareilles choses. C'est le résumé des pièces officielles que j'ai sous les yeux; les juges et le rapporteur, l'avocat et les accusés parlent comme ils ont parlé, seulement avec moins de prolixité et dans un autre ordre '.... »
Mais, précisément, ce n'est qu'en s'appuyant sur l'histoire que ce genre de théâtre, ennemi déclaré du romanesque et dépourvu de lyrisme, peut atteindre son but. Sa grande ambition est d'être vrai : comment une vérité d'art vaudrait-elle cette vérité qui survit dans les témoignages authentiques du passé?
D'ailleurs, parmi les sujets que peuvent offrir les mémoires ou les chroniques, il n'en est pas qui se prêtent mieux que celui-ci aux exigences du drame réaliste. A l'ordinaire, sa technique sèche et brutale risque, en brisant l'émotion, de détruire l'intérêt. Il sacrifie trop aisément les explications nécessaires; on voudrait certaines analyses de sentiments, dût l'action s'interrompre pour leur laisser place; les causes ou les mobiles nous échappent. Mais, ici, les faits seuls importent. La rapidité même des scènes, cette série de tableaux sans lien qui nous emportent à travers tout Paris, de la maison de santé à la caserne des Minimes, à la prison de la
I. Mulet ou une Conspiration sou* V empire (Préface). — Comp. la préface du Marguillier de Saint-Eustachr de Rœderer.
Force, à la place Vendôme, au ministère de la police, à l'hôtel <le ville, au conseil de guerre, cette course haletante qui ne s'arrêtera que dans la plaine <le Grenelle, devant le peloton d'exécution, oe i|n il v a <le Saccadé dans la succession *\<'s épisodes «-I des dialogues, - tous les partis pris de '•elle technique donnent l'impression d'activité fébrile qu'il s'agit d'évoquer, et créent, si l'on peu!
dire, l'atmosphère du draine. Et, an milieu de cette
agitation, dans ce tohu-bohu de personnages accès* soires, jetés de la prison an ministère, du ministère dans li-s cacliots, martyrs d'une «anse qu'ils ignorent, mourant sans avoir compris, l'énergie
froide et nette du eliel' apparaît plus saisissante, se détache en vigueur....
Il est certain qu'il y a peu de choses plus poignantes et plus dramatiques, — je veux dire mieux faites pour le théâtre que le dialogue de Lafon
et dfl Malet au pi'emier ac te. que la scène du conseil de guerre au dernier1. « Le choix seul d'un tel sujet es) acte de poésie, déclare L. Vitet dans le
l. Dans une lettre de Vignj a Pli. Busoni (13 avril 1852): « Vous ,i\iv. prononcé en pasaanl un nom qui m'était cher, Celui de Dittmer, mon camarade au collège el à l'armée, e( mon ami partout. Il y a un de Bea ouvrages dramatiques imprimé avec >c- Soirée» de \euilly. el sur lequel vous devriez revenir, d'est la Conspiration de Malet. 11 y a mis, je crois, plus que Cave, qui ne connaissait pas comme lui le coté stupide de l'armée el n'était pas descendu dans ses profondeurs qu'il faut habiter pour y croire. — Il y a là un personnage vrai, curieux el historique; c'esl un certain caporal qui fait copier el copie toutes les pièces nécessaires à la conjuration, sans les comprendre. »
— Je ne croîs pas que Malet ait été porté sur le théâtre. Par contre, Une Conspiration de province (tome 1) fut représentée sur le théâtre du Panthéon. Voir Une Compilation de province, tirée des Soirées de NeniUy, par M. T. Bauvage. Paris. 1832.)
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Cflobe.... Traduite avec fidélité, cette fantastique et triste scène frappera comme le matin même de la surprise, comme le soir de l'exécution. Et c'est là qtte doit tendre l'art moderne. Privé de toute cette ïie lyrique dans laquelle l'auteur, par de lents repos sur une idée ou par des élans rapides, entraîne après lui le spectateur dans la réflexion, le drame historique doit produire la même impression par la seule exposition des faits, la marche seule de l'action et la fidélité des costumes1. »
En piaillant pour le drame historique, L. Vitet défend une cause qui lui tient à cœur. Ce jeune homme de vingt-cinq ans, enthousiaste et réfléchi, en possession d'une fortune suffisante pour se livrer librement à ses goûts, uni à Delécluze par de précieux souvenirs de famille, est entré lui aussi dans la lutte. Mais, tandis que d'autres s"amusent à des paradoxes, il s'est mis à l'œuvre, silencieusement. Les mémoires de l'Estoile ont fait revivre à eux le Paris d'autrefois : « Je me suis imaginé que je me promenais dans Paris, au mois de mai 1388, pendant l'orageuse journée des Barricades et
I. 3 avril 1S2T. — Dans un article du Mercure du XIX* siècle sur l'Esprit littéraire au XIX* siècle (tome XXII. 1828, |«. 550) : « La traduction de lord Byron, de W. Scott, celle des théâtres étrangers délièrent cette pensée obscure du fond de notre cœur, liants Immortels de M. de Lamartine nous révélèrent une poésie d'ème et non de nuits. MM. Th. Leclerc, les auteurs pseudonymes des Soirées de Neuilty aous montrèrent une scène
neuve.... »
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pendant les jours qui la précédèrent, que j'entrais tour à tour dans les salons du Louvre, dans ceux de l'hôtel de Guise, dans les cabarets, dans les églises, dans les logis des bourgeois ligueurs, politiques ou huguenots, el chaque fois qu'une scène pittoresque, un tableau de mœurs, un Irait de caractère sont venus B'offrir ;'i mes yeux, j'ai essayé d'en reproduire l'image en esquissant une scène1... ». De là, les trois volumes de la Ligue. Le premier, les Barricades, a déjà paru en 1826; le second, les États <!■■ Blois ou l<i tnort de MM. <!<• Guise suit en Is-JT: le troisième, /'/ Mort de Henri fil, en 1829». 11 est intéressant de rapprocher les préfaces de ces divers volumes. Elles nous donnent, en raccourci, la ligne générale de tout ce chapitre d'histoire littéraire. Ce n'esl pas avec un plan bien arrêté-, ni pour se taire l'apôtre d'un art nouveau «pie Vitet s'est mis à écrire. Quelques éludes, quelques croquis, voilà ce qu'il a voulu donner, en lS-2(), dans les Barricades. A celle date, il redoute qu'on lui prête des ambitions plus hautes : « Ce o'esl point une pièce de théâtre que Ton va lire, • nt des laits historiques présentés sous la forme dramatique, mais sans la prétention d'en composer un drame... ». Sans doute, ces scènes ne sont pas juxtaposées au hasard; elles concourent au développement d'une action. Mais que l'on ne se trompe