Cit. par André Pavie, Médaillons..., p
un do saurait plus discrètement engager à la récidive , la révélation complète d'une Ame noble. d'une intelligence forte el d'un esprit élevé1;.!. » Et la lettre continue BUr ce ton. Cet article, signé d'une initiale, esl ■ un article que les premiers noms <!<■ notre littérature pourraient souscrire! » (13 décembre 1826.) Exprimer ainsi sa gratitude,
c'est se créer des droits ;'i une reconnaissance intinie. On imagine l'impression que doivent faire
di- ttds éloges sur l'esprit d'un jeune provincial amoureux de poésie.. Il est conquis désormais.
A chaque lettre nouvelle qu'il reçoit, son enthousiasme \a grandissant. Le poète est, d'une Bi charmante modestie; sa simplicité voulue, son abandon étudié, sa bonne grâce, toul cela a l'air -i spontané. Il possède si bien l'art de louer, de se faire humble pour se grandir. 11 n'a garde de se poser en maître, de donner des conseils à son jeune ami. Il lui parle d'égal à égal; il s'intéresse à sa famille, à B68 travaux. Sans presque rien connaître de lui, il prophétise : « Tout jeune que vous êtes, vous appartenez à une classe, la seule privilégiée que fasse la nature; vous avez ce mené diuinior qui place l'homme au-dessus des hommes... ». Négligemment, sans y songer, il a de ces remarques plus flatteuses que tous les compliments : « Nous sommes tous deux à peu près du même âge et de la même nature.... » (3 janvier 1827), ou encore, quelques jours plus tard, en sadressant à Louis Pavie : « Dites bien, monsieur, à votre jeune aiglon, à votre Victor,
J. Victor Hugo, Correspondance (J81îi'1833,), Paris, C.-Lévy, 1890,
l. UNITE ROMANTIQUE ET LE CÉNACLE. 207
qu'il est an autre Victor qui lui envierait bien, si l'envie se mêlait à L'affection, son beau chant sur David !... o ( 15 janvier.)
Et cette façon détachée dé parler de lui-même, (l'annoncer les œuvres qu'il sait attendues avec une impatience fébrile : « Dans quinze jours, vous recevrai Cromwell. Il ne me reste plus qu'à écrire la préface et quelques notes. Je ferai tout cela aussi court que possible; moins de lignes, moins d'ennui. » (24 septembre 1817.) Le premier mérite de ses livres n'est-il pas de donner matière aux admirables articles du Feuilleton des affiches d'Angers? « Toutes Jes personnes qui ont lu votre premier article sur le Gromwell sont dans le ravissement. David, Sainte-Beuve, Paul en radotent. Je vais le faire lire à Emile Deschamps et à Ch. Nodier.... Quelle verve! Quel éclat de style et d'idées ! Sainte-Beuve s'extasiait hier sur votre article ; il le sait par cœur, à la lettre, et le récite à tout le monde. Il ne s'est pas fait en France de si remarquable article que le vôtre sur ce Cromwell; il n'y a que les hauts articles des Reviews anglaises qui soient dignes d'être loués après les vôtres.... » (5 et 23 janvier 1828.)
Toute cette correspondance est vraiment d'un grand manieur d'hommes. Des troupes ainsi préparées sont capables de tous les dévouements, dispoà toutes les batailles. Il faut voir l'émoi du jeune néophyte, quand il se trouve pour la première fois en présence de son Dieu : « Si des impressions comme celles d'hier se renouvelaient souvent pour moi, je n'y pourrais résister longtemps, car je me suis couché, ce soir-là, épuisé et anéanti, de cet
anéantissement stupidc, dernière expression d'une grande agitation mentale... Samedi matin, 7 juillet 1827, midi sonnait, lorsque mes jambes vacil- Lantes franchissaient le long corridor de la rue Notre- Dame-des-Champs. Une domestique portait une petite enfant sur les bras. Je m'adressai à elle; elle m'introduisit dans le salon de son maître. J'entendis mon nom répété dans une chambre voisine et là réponse fut l'apparition du poète. Je me précipitai dans ses bras. Ici une lacune d'environ cinq minutes pendant lesquelles je parlai sans me comprendre, sanglotant d'enthousiasme et riant de grosses larmes ' .... Vingt ans plus tard, il en est encore tout frémissant : « On deviendrait fou à moins-!... »
Grande affaire que ce recrutement des jeunes troupes. Avec son amabilité facile et ses grâces coutumières, É. Deschamps s'acquitte à merveille de ce rôle. « Nous sommes très fiers et très empressés de vous compter dans nos rangs, écrit-il à Edouard Turquety. Il faut bien que l'école se recrute de jeunes colonels comme vous.... Vous êtes un missionnaire très utile3. » Avant d'arriver à la gloire, les poètes doivent se sentir liés déjà et enrôlés d'avance.
Turquety s'étonne de l'insistance avec laquelle ses nouveaux amis demandent une préface en tête de son premier volume de vers.... C'est que rien n'engage mieux qu'une préface où l'on a proclamé ses maîtres et affirmé sa doctrine. Mais le jeune
1. Lettre de Victor P.ivie à son père, 8 juillet 1827. Citée par André Pavie, Médaillons..., p. 39.