Reprise à la Porte-Saint-Martin (11 août
2. Date de la poste : 13 septembre 184r1.— Le 4 décembre, Vacquerie écrit directement à M° Dorval : « Madame, voulez-vous permettre à un jeune homme parfaitement obscur et sans aucun litre de vous lire un drame en cinq actes et en vers. Je com-
Le ton n'est plus seulement, ici, d’un disciple écrivant à son maître. L'’admiration demeure absolue, mais on sent déjà entre eux une intimité véritable. Bientôt, le mariage de Charles Vacquerie et de Léopoldine, puis le drame atroce et la douleur commune vont les rapprocher à jamais. « Votre famille est plus que jamais la mienne, écrira V. Hugo. Le nœud qui nous lie est scellé dans une tombe. M"* Vacquerie et M": Lefèvre pleurent Odine comme moi, je pleure Charles comme elles...! »
Jusqu'au coup d'état, les deux poètes vivent trop près l’un de l’autre pour avoir l’occasion de s’écrire souvent. Vacquerie passe de l’art dramatique au jour-
mence par vous dire la chose dans toute son énormité, je ne veux pas vous prendre en traître. Je sens bien, Madame, tout ce que cette brusque démarche a de ridicule et j'avais résolu d’abord de profiter de l’obligeance de M. Hugo qui a bien voulu entendre la pièce et m'offrir une lettre de recommandation pour vous; mais j'ai pensé que cela ne rendrait pas ma pièce bonne si elle est mauvaise, et que, si elle est bonne, vous vous en apercevriez bien toute seule. Et puis, ce qui m'a enhardi, c'est que, si la chose vous ennuie, vous en serez quitte pour ne pas répondre à cette lettre. Je vous prie, Madame, de m'excuser dans tous les cas, et de me croire, dans tous les cas, un des plus fervents de ces amis inconnus, comme vous en devez avoir tant. A. Vacquerie, ‘2, rue Neuve-Saint-Paul, Marais. » Je ne sais ce qu'il advint de ce premier drame; mais Vacquerie n'eut jamais la joie de se voir interprété par M"° Dorval.
1. Lettre publ. par G. Bertal (A. Vacquerie, Paris, Andréol, 1889).
nalisme. Il donne des chroniques au Globe, à l'Époque, à l’Événement qu'il a créé en 48 avec Meurice, Charles et François Hugo. Il connaît le grand succès avec une Antigone à l'Odéon et l'échec retentissant avec Tragaldabas. Joyeusement, il mène la lutte contre toutes les roulines, contre tous les préjugés.
À la fin de 1851, Vacquerie rejoignit en prison ses collaborateurs de l’Événement. en sortit le S mâi 1852; Hugo avait quitté la France depuis cinq mois. Pendant ces années d’exil surtout, les amis du poète pouvaient lui être utiles. La besogne ne manquait pas : lui faire connaitre tous les incidents de la vie politique et littéraire, déjouer les intrigues de ses ennemis ou la cupidité de ses éditeurs, tenir la presse en haleine, réveiller les admirations défaillantes ou distraites, pré-
parer l’apparition de ces chefs-d’œuvre, les Contempla-
lions, la Légende, les Misérables…
C'est à quoi s’emploient, avec une inlassable activité, Vacquerie et Meurice, Avec eux, V. Hugo parle en toute franchise; il sait avoir affaire à des amis absolus et peut tout leur demander. Les lettres de Vacquerie s'adressent tantôt à lui-même, tantôt à sa femme ou à ses fils. Pour François-Victor, occupé à sa traduction de Shakespeare, 1l fait des recherches dans les bibliothèques, court les imprimeurs, corrige des épreuves. À l’occasion, il ne craint pas de secouer son indolence, de relever ses élourderies, cela avec une liberté toute paternelle. Grâce à lui, les exilés ont l'illusion de vivre
encore au milieu de leurs amis. Ils se sentent enveloppés de chaude sympathie. A la fin de 1859 :
Je suis allé jeudi diner à Neuilly chez Robelin'. Il y avait Gautier, Ernesta”, un bourgeois de Neuilly avec sa femme et sa fille, lesquelles n’ont pas paru plus effarouchées d’Ernesta que M°** Robelin. Je commence à croire qu'on prête aux bourgeois les pruderies qu'on a soi-même. Pour ma part, je hais la pruderie de plus en plus et je m'en passe parfaitement. Ernesta qui fait elle-même la cuisine et les robes de ses filles est plus vertueuse pour moi que les trois quarts des filles du monde qui ne voudraient pas se rencontrer avec elle.
Gautier est arrivé, criant devant les bourgeois : grande nouvelle! Je sais jusqu'à Aymerillol inclusivement! Et il a énuméré les pièces qu'il savait par cœur, offrant de les réciler et de payer une amende s’il se trompait d’un seul mot, et déclarant que, dans trois mois, il saurait les deux volumes. Il ne parle que de la Légende des Siècles, ilen est plein, il en déborde. Je ne l'avais jamais vu comme cela.
D'ailleurs, l'enthousiasme est général. Vacquerie relève avec joie tous les témoignages :
J'ai vu Janin, toujours éperdu de la Légende des Siècles. n'a pas encore fait son article. [Il m'a promis de parler du Shakespeare dans son feuilleton de demain. Victor Meunier
1. L'architecte Charles Robelin, grand ami des Hugo, habitait Neuilly, rue Saint-James, dans le voisinage de T. Gautier. (Voy,. Judith Gautier, le Second rang du collier.)