‹ La bataille romantiqueChapitre 131 sur 139 · Première représentation le 2 mai · texte numérisé non relu

Première représentation le 2 mai

serait, dans les circonstances actuelles, assurée d’un gros succès. Pressenti, Édouard Thierry hésite cependant et Vacquerie n’ose pas lui donner absolument tort :

J'ai vu Thierry; je l'ai trouvé très aimable. Nous avons causé de votre répertoire; mais, en dehors de l'interdiction, les acteurs manquent. En réalité, il n’y aurait aucun moyen de vous jouer proprement. On ne sait plus jouer que le vaudeville ou le petit drame bourgeois. Frédérick s’en va et personne ne vient...

Les grands acteurs du répertoire romantique sont au bout de leur carrière. Beauvallet, le créateur du vieux Job, est encore frémissant d’enthousiasme; mais il donnera bientôt sa représentation de retraite.

J'ai diné vendredi chez Judith. Il y avait Beauvallet qui vous aime fort. Il espérait que Thierry ramènerait /lernant; il lui en a parlé. Thierry a dit : «Ne levons pas ce lièvre-là. » À quoi Beauvallet à réparti : « Ce n’est pas un lièvre, c'est un lion! » Mais cette qualification plus juste n'a pas rassuré Thierry. Beauvallet est plein de la Légende des Siècles et des Contemplations. I a raconté qu'ayant à sa table un curé, il lui avait récité Relligio et lui avait dit : « Faites-nous des sermons comme ça et tout le monde ira à la messe », et que le curé avait été ébloui. À ce propos, il a dit deux ou trois strophes et vous ne pouvez vous imaginer l'effet que fait sa voix dans

La lune à l’horizon montait, hostie énorme!

On voit monter la lune, énorme en effet. Il y avait là

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Paulin Limayrac qui m'a fait mille grâces. Autrefois, je n'aurais pas voulu me trouver avec de certains êtres. Aujourd'hui, je les rechercherais plutôt. J'ai plaisir à être moi, devant eux qui n'osent pas être eux... Les autres convives étaient des femmes, dont une très belle tragédienne de Beauvallet, vingt ans (Ô professorat du Conservatoire !) et Victor Séjour dont la pièce est ajournée encore une fois par les recettes insolentes de la Reine Margot...

Le succès de cette reprise est une de ses préoccupations. À défaut du Théâtre-Français, on pourrait chercher ailleurs ; mais ce diable de Dumas est terriblement encombrant.

D'ailleurs, la grande difficulté est toujours l'interdiction qui frappe le répertoire de Hugo. Peut-être le gouvernement ne refuserait-il pas de la lever, mais rien ne l’oblige à faire les premiers pas. Impénétrable, il attend une demande directe. Or, cette démarche, pour l’auteur des Chäliments, n’est pas des plus agréables, d'autant plus que le résultat reste douteux... Alors, laisser dormir ces chefs-d’œuvre? Renoncer à ces succès, — et à ces recettes? Cruelle alternative!

Au début de 1860, le Théâtre du Cirque songe à une reprise de Lucrèce et Vacquerie pèse le pour et le contre :

Mon cher maître, mon avis définitif est mon premier avis. Je n'ai jamais cru à l'autorisation, mais je ne vois aucun inconvénient à ce que les directeurs la demandent et taqui nent le ministère. Jenneval, qui arrive de province et qui

ioue des pièces de Mocquard', croit qu'il n'a qu’à dire un mot à Mocquard pour que la chose soit faite. Clarisse à la louable ambition de jouer Lucrèce. [ls ont parlé à Hostein’, qui a dit : « Ayez un mot de Victor I. Avecce mot, j'aurai l'autorisation. » Mais ce mot, dans leur idée stupide, devait être ou paraître une sorte de demande. Maintenant, supposons l'impossible, l'autorisation ; je réponds à vos questions : Lucrèce Borgia est capable de tous les miracles, mais à moins d’un miracle, non, la reprise dans ces conditions'ne serait pas un coup. Le vrai théâtre de Lucrèce Borgia n'est pas le Cirque, mais la Porte-Saint-Martin. Le seul succès /itléraire du Cirque a été la Reine Margot dont la reprise a fait beaucoup d’argent; mais vous savez que la Reine Margot à au moins douze ou quinze décors, des cortèges, des cavalcades, des chasses en pleine forêt, etc... De plus, l'été, les recettes baissent de 5.000 francs à 500. Voilà mes deux grandes objections... Donc, littérairement, je regarderais comme mauvaise la reprise dans ces conditions, mais il faut se dire que jamais on n’aulorisera une pièce de vous dans des conditions où elle pourrait avoir son retentissement naturel. I s'agit donc de choisir, ou de ne pas rentrer au théâtre, ou d'y rentrer par une porte entre-bâillée. S'il y a jamais chance d'être autorisé, c’est dans une combinaison comme celle-ci. La première reprise de Lucrèce serait sacrifiée, mais la porte serait ouverte, toutes vos autres pièces reparaîtraient et Lucrèce ne serait pas embarrassée de prendre sa revanche. Votre lettre n'ayant aucun inconvénient, je l'ai portée à Clarisse. Je n'ai trouvé que Jenneval qui m'a paru un peu

1. Constant Mocquard, secrétaire et chef du cabinet de l’empereur.

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