Profils el grimaces, pp
Cette coïncidence l’a frappé et, quoiqu'il en plaisante, il n’est pas loin de la prendre au sérieux. Victor Hugo mérite bien un miracle. Il y revient encore en novembre, dans une lettre à la femme du poète, lettre familière celle-ci, et charmante d’affectueux abandon.
Mon livre Profils el grimaces continue à faire des siennes. Si vous l'aviez dans les mains, vous y trouveriez un chapitre sur les Misérables écrit en 1847. Dans ce chapitre, je reproche à la nature de rester indifférente à la naissance des grands livres ; je dis que le ciel devrait s'émouvoir, que les étoiles devraient se rapprocher pour voir mieux; il y a cette phrase textuelle : « Les comètes devraient accourir. » Eh bien, cette fois, le ciel a obéi. C’est le 30 juin, à huit heures et demie, que votre mari a terminé les Misérables ; le 30 juin même, pas un jour plus tôt ni plus tard, une comète est apparue! Que dites-vous de cela? Un détail curieux, c’est que la comète était dans le ciel dès le 29; elle venait voir si votre mari ne finirait pas dans la nuit; elle se tenait toute prête, dans sa coulisse ; votre mari n'ayant fini qu'au jour, elle a attendu la nuit suivante pour faire son entrée. Les imbéciles d'astronomes se demandent si cette comète est, ou non, celle de Charles-Quint; moi, j'aflirme que c’est celle de votre mari. J'espère que voilà assez de preuves de mon influence sur les puissances occultes et que vous allez désormais me considérer avec un certain respect mêlé de terreur: J'ai déjà tué Rachel, Alfred de Musset, Planche et Paul d'Ivoi'; vous faut-il encore un meurtre) Vous n'avez qu'à commander. Aimez-vous mieux une étoile? Je vous la ferai
1. Allusion encore à Profils el grimaces. — Paul d’Ivoi, pseudonyme de Charles Deleutre, chroniqueur au Courrier de Paris.
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venir... En revanche, si j'ai de l’action sur les astres, je n’en ai pas sur les aclions de la bourse. Ne sachant que faire de mon argent, j'ai pris des Petites-Voitures qui ont aussitôt dégringolé; alors je suis allé au Chemin de fer de l'Est, je vois qu'il se dérange. Si bien que je donnerai au monde le piteux spectacle d’un magicien pauvre. J'aurai des étoiles plein ma poche, mais pas un sou...
J'ai oublié de vous dire que le portrait-biographie de votre mari allait paraitre 1° dans la collection Petit, 2° dans la collection Carjat. Dans la collection Petit, c'est Pelloquet qui fait le texte; dans la collection Carjat, c’est Saint-Victor. Le portrait Petit est le portrait barbu de Bruxelles; j'ai demandé à Petit s'il en vendait beaucoup. II m'a dit : « Moins que s'il n'avait pas de barbe. » Il y a beaucoup de gens qui refusent absolument de croire que ce soit V. Hugo et qui croient à une mystification. Le portrait Carjat ressemble moins; on à photographié un dessin de Carjat fait d’après des photographies que je lui ai prêtées; j'ai hésité, mais je me suis décidé quand j'ai su que le texte serait de Saint- Victor... Je travaille et je suis content; ma féerie prend forme dans mon cerveau. Hier nous avons eu une journée superbe, la troisième depuis quinze jours que je suis à Villequier. J'ai pendu le hamac et je suis resté deux heures sous les branches à rêvasser en écoutant les oiseaux et en regardant passer les navires; il ne me manquait que vous...
Le succès des Misérables donnait un regain d’actualité à son vieux livre de Profils el grimaces. En 1864, il en publia une édition nouvelle. Il lui était agréable de proclamer ses admirations et ses colères et de {uer,
une fois de plus, des ennemis — qui ne s'en portaient pas plus mal. On regrette de le voir compter parmi ceux-ci un poèle comme Musset... Hugo partage son sentiment, il n’en demande pas davantage :
Mon cher maître, je suis bien heureux que mon Alfred de Musset vous aille; 11 fait ici un certain vacarme, mais je suis calme, ayant raison.
Il y a à cette hostilité plusieurs motifs. D'abord, Musset ne s’est jamais laissé tout à fait enrôler. Il est entré dans la chapelle romantique en curieux plutôt qu'en adorateur. Il a raiïllé les préjugés de l’école. Il a admiré Racine, ce qui est presque, à l'égard de Vacquerie, une insulte personnelle. Ajoutez qu'en ces années mêmes, son répertoire figure aux programmes de la Comédie-Française, quand celui de Hugo en est banni... Cela surtout, ils ne le pardonnent pas aisément.
En ce qui concerne G. Sand, ils sont moins pleinement d'accord. Hugo a pour elle de l’admiration et quelque reconnaissance. « Notre grande amie... », dit-il à Paul Meurice. Mais Vacquerie lui a moins d’obligations; elle a fait sur le dénouement de Jean Baudry certaines réserves; il peut parler avec franchise :
Je lisais l'autre jour, je ne sais plus où, cette phrase : l’incomparable magie du style de M" Sand. Ça m'a fait bien rire. M** Sand est un très, très médiocre écrivain. Il n'y a qu'un écrivain, c'est vous.
Ainsi, il est homme à défendre les droits de Hugo contre Hugo lui-même... D'ailleurs, le génie souverain va s'affirmer de nouveau. Après être resté, depuis deux ans, à peu près silencieux, il prépare maintenant son William Shakespeare et Vacquerie attend le chef-d'œuvre prochain avec la même anxiété frémissante. De toute son activité, il s'emploie à trancher les petites difficultés des derniers mois. — 22 mars 1864 :
Ce n’est pas de mon livre qu'il s’agit, c'est du vôtre. Quand j'ai recu la lettre où vous demandiez qu'on ne vous envoyât plus de placards, l'envoi était fait pour plus de la moitié; nous avons hésité si on ne mettrait pas tout de suite en pages, mais les pages ne seraient arrivées que le surlendemain des placards et nous avons craint que vous n’eussiez déjà fait alors des changements qui auraient mis une confusion du diable dans les feuilles... Puisque vous avez envoyé la fin à Lacroix, je pense qu'on l'aura eue hier soir ou ce matin à l'imprimerie; je vais y passer. J'ai donné le bon à tirer des 15 premières feuilles, moins la 1'*etla 10° que vous avez encore el qu'il serait urgent de nous renvoyer. Décidez vite, je vous prie, le titre et la couverture. Que mettrez-vous au dos du livre comme annonce : votre œuvre, ou la traduction de Victor, ou les deux? Si vous mettez votre œuvre, voyez-vous un inconvénient à annoncer comme complément le Victor Hugo raconté? Tranchez toutes les questions, mais tout de suite. La couverture et les titres, tirés immédiatement, avanceraient la besogne. Avez-vous une couleur de papier que vous préfériez? Voulez-vous le gris des Misérables — Maintenant, j'ai à m'accuser. J'ai pris la liberté de changer des mots. Vous avez dit que la version du Job
‘Hébreu était écrile par Moïse; dans ces derniers temps, cela
a été nié absolument : pour éviter des discussions sur un point relativement insignifiant (il y en aura assez sur les points essentiels), j'ai mis attribuée à Moïse. — 2° Dans l'analyse de l’Apocalypse, p.89, dans le premier poème l'extase épuise l'amour, dans le second l'épouvante, j'ai eu peur qu'on ne comprit : l'extase épouvante l'amour, et au lieu de l'épouvante, j'ai pris sur moi de mettre /a terreur. En revanche, dans les dernières lignes du paragraphe, pour que le mot ne fût pas répété, j'ai remplacé {erreur par épouvante... Je vous le dis pour que vous n’accusiez personne que moi. De peur des corrections inlelligentes, c'est moi qui revois le dernier, après la correction du chef. Donc, je suis responsable de tout, excepté de ce qui peut échapper à l’attention la plus scrupuleuse (je relis trois fois) et des fautes qui se font souvent dans la correction même, des lettres qui tombent et qu'on remplace mal, etc... — J'emplis ma lettre de détails stupides, quand j'aimerais mieux la remplir de mon admiration. Je n'ai encore que relu et j'aspire à la suite, par pure gloutonnerie, car j'ai de quoi me repaître pour longtemps dans ce que je possède déjà... Quelles merveilles ! Eschyle l'éléphant des petites Grèces, — le suicide de Lucrèce, — le Tacite, — le Juvénal, — mais c’est bête de citer une page plutôt qu'une autre ! Vous avez beau trouver et quelquefois, je crois, inventer des grandeurs aux génies, il n’en est pas une que vous n'ayez. Dante, Juvénal, Tacite, Shakespeare semblent vos attributs. Attendez-vous à une contestalion violente. On sera surtout humilié. Jamais vous n'avez aussi brutalement insulté l'envie !..
L'impression achevée, il faut songer aux articles de presse. Le 12 avril 1864 :
Mon cher maître, nous paraissons jeudi: Vous aurez reçu
l'extrait de la Presse, avec mon en-tête. Ne lisez pas les extraits; pour faire tenir un ensemble, il a fallu rogner, amputer, commettre un tas de sacrilèges; j'ai fait pour le mieux ; il faut sacrifier à l'effet produit. (Je ne parle pas des coupures exigées par la peur). J'ai vu Havin pour le Siècle, Huard pour le Charivari. J'ai fait moi-même l'en-tête pour l'Opinion nationale. Nefftzer m'a promis de le faire dans le Temps. Meurice, occupé par la représentation Shakespearienne de la Porte Saint-Martin, n’a pu s'occuper que des Débats. Janin, comme je le prévoyais, a refusé de faire l'en-tête. Ed. Bertin a été très bien, a conseillé Cuvillier- Fleury et accepté Deschanel que nous préférons 1° parce qu'il faut que l'en-tête soit fait aujourd'hui même, et que nous ne connaissons pas assez Cuvillier-Fleury pour lui demander cette improvisation; 2° parce qu'il a été mal pour les Misérables, et 3° parce que, s’il faisait l'en-tête, il ferait l'article et que nous le ferons faire par Janin qui, une fois élu ou rejeté, n'aura plus peur de l’Académie. Pendant que je vous écris, Meurice doit être chez Deschanel. — J'ai demandé à Nefftzer de faire l’article lui-même; il m'a presque promis; comme il est très occupé, s’il ne le fait pas, je prierai Ulbach de le faire ; en tout cas, il est convenu que ce ne sera pas le Schérer. À la Presse, ce sera Saint-Victor. Au Siècle, je suis fort embarrassé. Jourdan m'avait promis formellement, mais il vient de partir subitement pour l'Algérie et il ne reviendra pas avant un mois. Que faire? Reste Delord, mais c’est loin d’être la même chose. Attendre, c'est bien long. Dites-moi vite votre avis. — Ce que c'est que la Nouvelle Revue de Paris ? C'estun nid de Sarceys; mais j'ai vu Amédée Rolland, un garçon qui vous admire et qui va vous faire tout de suite un article chaleureux. J'ai fait changer la dédicace; Claye la trouvait, comme moi, impossible; il en a proposé une autre que j'ai refusée; enfin
j'en ai fait faire une dont je suis très content; vous verrez que c'est infiniment mieux. — Je n'ai pas fait changer la table; je ne l’ai pas trouvée mal; et puis, nous n'avions pas le temps. Vous ne vous imaginez pas notre coup de feu d'ici dans la dernière quinzaine... C’est donc jeudi le grand jour. Je n'ai aucune inquiétude. Le succès sera une lutte, un vacarme ; il y a de la tempête dans votre livre; c’est tout simple. Vous dépassez la mesure convenue, vous multiplie l’homme par l'élément, vous êtes orageux et dangereux, vous déracinez, vous écrasez, vous n'avez aucune complaisance pour la débilité et pour la petitesse, vous éclairez comme le tonnerre, vous écumez comme l'océan, vous allez avoir contre vous tous les impuissants et tous les lâches. Tant mieux! leur cri est doux. — Maintenant, autre chose.
Cette autre ehose est une petite intrigue adroitement menée par les amis de Hugo. Au moment même où s’achevait son nouveau volume (simple coïncidence?), l'Angleterre se préparait à célébrer le troisième centenaire de Shakespeare. Un comité français s'était constitué : on organisait une représentation théâtrale, un banquet... Le nom de V. Hugo ne pouvait être oublié en pareille circonstance. Même absent, c’est lui qui devait présider à tout cela, et les fêtes seraient un hommage rendu aux deux génies souverains. Vacquerie est très fier de jouer au pouvoir ce bon tour :
Vous avez lu la note de la manifestation Shakespearienne. Nous n'avons pas mal mené cela. Vous voilà donc notre président. Je crois que ça va faire un certain bruit. Notre comité vous va-t-il? Lamartine-a refusé d'en être, je pense,
pour ne pas être sous vous; Guizot de même; nous avions dû le nommer comme ayant signé une traduction de Shakespeare, mais je lui pardonne son refus, ainsi qu'à Villemain, qui a trouvé notre liste médiocre parce qu'il y manquait Viennet et Lebrun. Nous nous passerons de ces trois académiciens... Nous sommes une trentaine de commissaires ; c'est peu pour le banquet, mais c'était trop pour l’action. Nous avons nommé hier une sous-commission de cinq membres : Laurent-Pichat, Ulbach, l'acteur Valnay, Rochefort et moi. Cette commission va tout faire... Nous avons réunion aujourd'hui à deux heures. Je vais proposer que les cinq vous écrivent une lettre; vous répondrez et votre réponse sera lue au banquet. Voilà une lettre qui est un peu sûre d'être applaudie ! Faites une lettre qui puisse être reproduite dans les journaux. — Avouez que, quand nous nous mêlons d’une chose, nous ne nous en tirons pas trop mal. IL y à quelque chose d'assez bien à ce que, dans ce bon Paris impérial, votre fauteuil vide préside un banquet solennel. Vous avez remarqué le venin de cette phrase : la présidence a été décernée.... — Je vous quitte, car je n'ai pas même le temps de vous écrire.
La manifestation Shakespeartenne prenait ainsi un caractère politique. Dans sa lettre au comité; Hugo insistait sur sa qualité de proscrit et voyait dans son hostilité à l'empire son principal titre à l'honneur qui lui était fait... Le gouvernement coupa court, en interdisant représentation et banquet.
Je ne connais pas d'autres lettres de Vacquerie à Hugo. Celles-ci suffisent à montrer ce qu'il Ÿ a de passionné
On n'imitait Hugo qu’en ne limitant pas.
Il fut au moins, n
ami. Or ces amitiés A même parmi les poètes - EN Re rien de banal. ;s