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prises, au moins, il manifeste des velléités directoriales : en février 1851, il songe à exploiter avec Dumas la Comédie-Française; deux ans plus tard, il se contenterait de l'Odéon, où il ferait place à Juliette Drouet!. « Être maître d'un atelier où l’art se cisèlerait en grand, pétrir et repétrir l'argile à mon gré, fondre et refondre la cire’... » : c'est une vocation qu'il s’est découverte. Personne qui s’entende inieux que lui à toutes les besognes du métier ‘ préparalion d'une salle, négociations et combinaisons de toute espèce, notes à la presse, appels au public... Il sait exploiter un succès. Il exploite même les échecs : l'interdiction du Roi s'amuse est le point de départ de toute une campagne de publicité.
Ces faiblesses — dont on a souvent exagéré l’importance — ne peuvent échapper à ses ennemis. Alexandre Duval, en 1833, ne voit plus dans le romantisme une école d’extravagance, mais une entreprise bien ordonnée et trop adroitement conduite. Il ne lui reproche plus ses doctrines, mais ses moyens de succès et cette sorte d’usurpation qui a chassé du Théâtre- Français ceux qui, jadis, y régnaient en maitres. « Surtout, monsieur, ne croyez pas qu'aucun motif de haine ait dirigé ma plume. Sans doute, vous m'avez fait du mal, comme vous en avez fait à tous mes con-
1. Voy. E. Biré. Viclor Hugo après 1830 (1, p. 26 et 93). >. Lettre à Victor Pavie du 25 février 1831 (Correspondance, P: 112).
frères, en vous emparant d’un théâtre sur lequel vos succès ne vous donnaient aucun droit; mais enfin, vous avez agi dans votre intérêt et, en prouvant aux comédiens que mes ouvrages et ceux de mes confrères n'avaient pas le sens commun, parce qu’ils n'étaient pas composés selon votre système, vous n'avez fait encore qu'user du droit que donnent l'esprit et l’éloquence sophistique et paradoxale sur des esprits faibles qui ont cru trouver, au bout de la route que vous leur avez indiquée, les mines du Potose ouvertes à leur avidité'... » Toute la lettre est écrite ainsi, sans colère, sur un ton de tristesse et de résignation mélancolique : l’amertume d’un vaincu qui voit son domaine aux mains des barbares.
Il y a quelque chose de changé, en effet, dans le monde des lettres. Les mœurs des écrivains, les mœurs du public, les rapports du public et des écrivains, tout à été renouvelé. Les survivants d'autrefois ne S’V reconnaissent plus. Quant au groupe romantique, il se trouve désemparé. Après les pures amitiés du premier cénacle, après la camaraderie du second, c’est l’âge de la clientèle.
Parmi les fidèles de Hugo, beaucoup ont hésité à le suivre, découragés par son évolution politique et par ce goût du cabotinage un peu vulgaire. Déjà, en sep-
1. À Duval, De la litléralure dramatique. Leltre à M. Victor Hugo, Paris, Dufey, 1833.
tembre 1825, Jules de Rességuier se plaint des « violentes el sauvages dispositions » de ses anciens amis; il leur reproche de « porter la haine dans les arts », et s'efforce d'oublier toutes ces colères dans la paix des champs’... La révolution de 1830 achève de creuser le fossé. Vainement Saint-Valry adjure Victor Hugo de revenir en arrière, lui-même n'a plus grand espoir d’être entendu ; ses Fragmens de poésie, en 1833, seront comme un testament poétique?. Et il en est ainsi de toute cette jeunesse, si ardente quelques années plus tôt. Désormais, ils sont les oubliés : Turquéty qui, dans sa Bretagne, se consacre à la poésie chrétienne, Jules Lefèvre obstinément fidèle à A. Soumet, Gaspard de Pons qui prélude aux intarissables commérages de ses dernières années.
« Que sont devenus ces amis du même âge, ces frères en poésie qui croissaient ensemble, unis, encore
1. Lettre citée par L. Séché, Le Cénacle de J. Delorme, t.-I, p. 332.
2. Saint-Valry, Fragmens de poésie, Paris, Dentu, 1833. — Dans Me de Mably (Paris, Spachmann, 1856), Saint-Valry revient sur ce sujet : « Au fur et à mesure que son nom grandit, il se refroidit progressivement d’une maniere sensible... Bientôt les courtisans et les vils flatteurs accoururent en foule, les séides éclipsèrent le fidèle ami... Hélas! qu'était devenu mon naïf et candide jeune homme, à la voix si pure, au regard si céleste? L'orgueil l'avait perdu. C’est en vain que, plusieurs fois, j'essayai de lui rappeler notre vieille amitié cimentée par l'échange de tant de pensées hautes, par tant de vœux communs, tant de services rendus, par une si longue et si douce intimité de famille... Tout fut inutile... »
obscurs et qui semblaient tous destinés à la gloire? Que sont devenus ces jeunes arbres réunis autrefois dans le même enclos? Ils ont poussé chacun suivant leur nature; leurs feuillages, d’abord entremêlés agréablement, ont commencé de se nuire et de s’étouffer ; leurs têtes se sont entrechoquées dans l'orage; quelques-uns sont morts sans soleil‘... » Sainte-Beuve s'amuse à des variations sur le mode mélancolique. Bientôt il passera de la mélancclie à la colère. Il reprochera à Hugo ses nouveaux disciples. Puis ce sera la rupture... Mais il y a, à l'attitude de Sainte-Beuve, des raisons particulières et qui ne sont pas des plus nobles.
La situation est toute différente en ce qui concerne Vigny. Il n’a pas rompu bruyamment; il s’est détaché. Et, sans qu'il l’ait voulu, se sont groupés autour de lui les jeunes poètes dont la délicatesse répugne au tapage du romantisme officiel: et qui voudraient à la poésie plus de mystère et d'intimité : Barbier, Brizeux, de Wailly... Entre eux et Hugo, la sympathie est difficile; ils ne peuvent qu'être choqués par les manifestations bruyantes dont il est l’objet et ne veulent pas être dupes de sa puissance verbale. Son imagination prodigieuse n'a rien créé de vivant : « Le plus vaste imagier de la littérature française, écrit Barbier; remueur de mots, mais remueur de mots seulement*. » — Plus