‹ La bataille romantiqueChapitre 22 sur 139 · et 28 février · texte numérisé non relu

et 28 février

3. La Gazelle lillérdire, Revue française el élrangère de la litlérature, des sciences el des beaux-arts. Première année, Paris, Paulin, 1830, p. 466.

L'ÉCOLE ROMANTIQUE APRÈS LA VICTOIRE. ha

des... » Simples plaisanteries, il est vrai, que le journal publie sous la rubrique Variétés; le compte rendu véritable est encore à faire, mais il est à craindre qu'il se ressente de celte mauvaise humeur.

Hugo croit prudent de parer le coup. Le 1° mars, il écrit à Carrel une de ces lettres dont il a le secret et qui doivent forcer la sympathie. Rien n’y manque, de ses ordinaires moyens de séduction : cette politesse grave qui sait aller jusqu à la flatterie, sans qu’il abdique rien de sa dignité, ce ton pénétré, celte mélancolie sans amertume au souvenir de tant de déboires et d’injustices. Pour A. Carrel, il « veut bien entr’ouvrir la porte de sa vie intérieure », — ce qu'il n’a jamais fait pour aucun autre... Entre eux, n’y a-t-il pas comme une fraternité ? « J’ai lutté pendant qu'il luttait... Nous avons été en quelque sorte proscrits en même temps. Voilà huit ans que je supporte la chaleur du jour, huit ans que je poursuis ma tâche, sans m'en laisser distraire par le soin de ma défense personnelle contre mille attaques qui n’ont cessé de pleuvoir sur moi chaque jour. À une époque où tout se fait par les salons et par les journaux, j'ai commencé et continué ma route sans un salon, sans un journal. Toute mon affaire a été de solitude, de conscience et d'art... »

« Quand pourrai-je me reposer? » gémissait-il déjà sur la tombe de Dovalle. — Quelle prodigieuse distance de l’homme qui s'exprime ainsi aux écervelés qui se disent ses disciples! Puis, pour conclure,

négligemment : « Quant à //ernani, nous en voilà bien loin; nous voilà, ce me semble, bien plus haut... Je ne suis pas fâché, du reste, en y réfléchissant, de n'avoir point vu M. A. Carrel, puisqu'il a encore un article à faire. Je n'aurais pas voulu qu’il me supposät l'intention de l’influencer et j'espère qu'il n’en a pas eu la pensée. » Tout cela, V. Hugo le croit fermement, — au moment où il l'écrit.

Par malheur, le directeur du National n’est pas très sensible à ces grâces aimables. IL se refuse à reconnaître dans l’auteur d’Hernani un compagnon d'armes. Sa ferme raison ne se paye pas de mots : c’est une extravagance d'estimer au même prix la liberté de l’art et la liberté politique, et son article du 24 mars proteste énergiquement contre cette prétention’. Mais

1. Comp., sur le même thème, les railleries de Charles Farcy (Lettre à M. Victor Hugo.…., Paris, Landoiïis, 1830) : « Libéralisme littéraire! Qui ne sera pas, comme moi, converti par la magie de ces paroles! O lumineux rapprochement d'où la vérité jaillit brillante et victorieuse! Cette révolution de 1789 par qui nous sommes tous légalement égaux ; par qui le plus humble citoyen, et qu’on ne croie pas que je raille en un tel sujet, marche coude à coude avec un duc et pair; par qui le simple paysan a pu devenir et est devenu possesseur du champ qu'il arrosait jadis de sueurs stériles pour lui; cette révolution, dis-je, s'opère maintenant dans le domaine de l’esprit comme elle s’opéra jadis dans le domaine territorial; et de même que nous avons vu naître et se développer, parmi les premiers bienfaits de cette grande crise sociale, la petite propriété foncière, nous voyons éclore aujourd’hui la pelile propriété litteraire... Or donc, nous voilà libres, nous voilà égaux, nous voilà petits propriétaires, nous tous qui ne possédions rien dans ce vaste domaine de la littérature! »

VTT

Hugo ne se décourage pas. Bon gré, mal gré, il imposera aux vainqueurs de Juillet cette solidarité dont ils se soucient peu. « C’est aussi une question de liberté que la nôtre, écrit-il à Lamartine le 7 septembre, c'est aussi une révolution ; elle marchera intacte à côté de sa sœur, la politique. Les révolutions, comme les loups, ne se mangent pas! » Les loups! cette attitude le ravit. Conduit par un voyage à Montfort-l’Amaury, il se voit tombant au milieu des pauvres provinciaux « comme une bombe de Paris, comme un drapeau tricolore, comme un bonnet rouge! ». Comme toujours, il exagère; mais il s'amuse beaucoup et il est très fier. Décidément, il sera le poète officiel du parti libéral et — si les circonstances l’Y conduisent — du parti démocratique. Il est prêt à le suivre dans toutes ses variations : d’abord rallié, sans enthousiasme, à la monarchie nouvelle, inclinant aussi vers le bonapartisme à la mode, préoccupé de questions sociales plus que de politique, — ennemi déclaré du pouvoir après les événements de janvier 1832 et rêvant alors de république, mais avec quelle prudence encore ! « Nous aurons un jour une république, et, quand elle viendra, elle sera bonne, mais ne cueillons pas en mai le fruit qui ne sera mür qu'en août. Sachons attendre. La république proclamée par la France en Europe, ce sera la couronne de nos cheveux blancs. Maïs il ne faut pas souffrir que

1. Lettre à Saint-Valry, 7 août 1830 (Correspondance, p. 102).

des goujats barbouïllent de rouge notre drapeau‘. »

Il ne faut pas chercher ici une doctrine bien arrêtée, ou des convictions ardentes. Seulement le souci d’une attitude avantageuse. En ces quelques années où se déploie merveilleusement son génie lyrique, Victor Hugo est préoccupé surtout de ses intérêts de carrière et de ses ambitions dramatiques. Le succès d’/Jernani lui a révélé un nouvel aspect de la gloire, — une gloire à exploiter industriellement, et ses proches ne manquent pas de l’encourager. Le souci littéraire passe presque au second plan.

Les préfaces de Marion, du Roi s'amuse, de Lucrèce Borgia sont curieuses à cet égard. Elles inaugurent ces dissertations politico-mystiques qui toujours lui seront chères. La politique et le théâtre lui apparaissent des choses de même ordre, et qui prêtent également au cabotinage. L'important n’est plus, comme en tête de Cromwell, de discuter des questions d’art, mais de prendre sa place, de préciser son rôle, de s'investir comme d’une dignité religieuse. L'influence de la révolution sur l’art dramatique, la fonction sociale du poète : il ne se fatigue pas de ces thèmes à la mode; mais chez lui, souvent, de petites préoccupations se cachent sous les grands mots.

« Jamais moment n’a été plus propice au drame*. »

1: Lettre à Sainte-Beuve, 12 juin 1832 (Correspondance, p. 290). 2. Préface de Marion.

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— « Le théâtre a, de nos jours, une importance immense... Le théâtre est une tribune. Le théâtre est une chaire... Le drame a une mission nationale, une mission sociale, une mission humaine‘... » Entendez simplement que Victor Hugo a résolu d'être homme de théâtre et que tout ce qui touche au théâtre devient digne de vénération. Le public d’abord, ce public « si intelligent et si avancé? » qui se presse pour entendre la parole du maître. Fut-il jamais un public « plus éclairé et plus grave » ? Quel spectacle de le voir « harcelé par tant d'intérêts matériels, accourir en foule aux premières transformations de l’art qui se renouvelle! On le sent attentif, sympathique, plein de bon vouloir, soit qu'on lui fasse, dans une scène d'histoire, la leçon du passé, soit qu'on lui fasse, dans un drame de passion, la leçon de tous les temps... »

De tous ses vœux, Victor Hugo appelle le poète qui sera digne de ce public. Il l’encourage à l'avance « Pourquoi maintenant ne viendrait-il pas un poète qui serait à Shakespeare ce que Napoléon est à Charlemagne*? » écrit-il en 1851. Il répète en 1833 : « Que le poète vienne donc‘... » Et il espère bien qu'on lui répondra : le poète est déjà venu.

Mais son activité ne s'en tient pas à cela. À deux re-

. Préface de Lucrèce Borgia.

. Ibid.

. Préface de Marion.

. Préface de Marie Tudor.

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