‹ La bataille romantiqueChapitre 33 sur 139 · Revue des Deux-Mondes, novembre-décembre · texte numérisé non relu

Revue des Deux-Mondes, novembre-décembre

h. Le théälre français el le drame (Revue de Paris, 2° série, LXIX,D:-149: 18930}

ble que la poudre! être maître de s’en emparer el ne pas le faire, cela ne s'explique point!... » Et cet admirateur de Hugo découvre cette formule, du plus pur style Louis-Philippe : « Le poète doit concilier sa mission artiste avec sa mission citoyenne! »

Cette idée fait son chemin que, sous un régime de sagesse, les lettres ont un rôle à remplir, qu’elles doivent s'adapter et non s’isoler. « Tout le monde ne tue pas, dit encore Léon Gozlan; il est à parier qu'il n'y a pas dix Antony par population’... » Ce n'est pas à ces dix Antony que doit songer le poète, c’est à tous les autres.

Or, ce que veulent les autres, c’est un théâtre moralisateur et c’est aussi un théâtre calme, et reposant, el familier, qui ne cherche pas à nous tordre les nerfs ou à nous brouiller le cerveau, un théâtre ami, — douces larmes et douce gaieté! « Quel autre drame, celui qui, sous une main habile, et je la sens venir, ne se composera pas de murs épais seulement, de vieilles portes de bronze, ni de boudoirs de laque; mais qui éclairera doucement la rampe, qui vous annoncera au salon, qui vous fera asseoir près de la maitresse de la maison, qui causera, rira un peu, nous mettra face à face avec nous-mêmes, beaux ou laids que nous som-

1. Du théâtre el des théâtres (Revue de Paris, 2° série, t. VIE, p. à, 1834).

2. Article sur Roberl Macaire (Revue de Paris, &. XIX, p. 119, 1839).

mes! IL y a huit ans qu'on n’a vu un honnête homme en scène, qu'on n'y a remarqué un salon où l’on oserait rester deux heures en tête à tête avec quelqu'un, ni une chambre où l’on se hasarderait à passer la nuits. #

Même les héros romantiques se fatiguent de leurs excentricités. Ils sentent parfois le néant de cette agitation. Hériliers d’une longue lignée, Arthur de Guttinguer, Amauri de Sainte-Beuve sont pourtant d’un type nouveau. Ils ne maudissent plus, en des attitudes sataniques. Ballottés par les orages de la passion, ils aspirent au port, ils cherchent le remède : un amour pur, la solitude, la religion. [ls goûtent la tristesse lourde d'Obermann réimprimé à leur usage?’ Plus énergiques, ils rêvent de gloire ou de puissance.

Le temps des folies est passé. Patiemment, méthodiquement, à la bourgeoise, il faut refaire une littérature, comme s’est refait un ordre politique. Sans revenir au classique, qui est d’une autre époque, celte littérature remettra en honneur les principes éternels.

1. Léon Gozlan, Ibid. — Voyez aussi E. Souvestre, préface de Riche el pauvre, Paris, Charpentier, 1836 : « Le génie est salubre et bienfaisant comme tout ce qui est fort; ce sont les natures faibles ou malsaines qui vous communiquent leur fièvre. »

2. La 1'° édition est de 1804 (Paris, Cérioux). — 2° édition avec préface de Sainte-Beuve, Paris, Ledoux, 1833. — Nouvelle édition avec préface de George Sand, Paris, Charpentier, 1844.

3. Voy. Octave dans Gerfaut, de Ch. de Bernard, Paris, Gosselin, 1838.

Du romantisme, mais d’un romantisme assagi, sans étourderie désormais, elle gardera quelques libertés prudentes. L’imagination conservera ses droits, sévèrement surveillés ; elle s’accommodera de son mieux avec un réalisme discret. EL c’est le bon sens — jadis on disait la raison — qui sera le juge souverain et la suprême sauvegarde.

De là, le succès de tout ce qui est d'ordre moyen ou tempéré : la tragédie de Casimir Delavigne, la comédie historique de Scribe, le drame pleurard et vertueux.

Poète officiel du parti libéral, Casimir Delavigne se doit à lui-même d'intervenir : il y a là une place à prendre. « Étrange destinée! s’écrie la Revue de Paris en 1830. Il se trouve que cet homme qui ne s’est point mêlé aux combats de ces dernières années en a recueilli tout le fruit, qu'il est encore plein de jeunesse et de force, lui débutant de 1815, lui poète libéral et qui a chanté les Grecs, lorsque des athlètes plus récemment entrés dans l’arène sont déjà las, usés et glacés par le scepticisme’... » Sans doute; mais n'est-ce pas là l’histoire de toutes les révolutions, et, plus que des autres, de la révolution de 1830?

1. T. XAVIIT, p. 269 (1836). A propos d’Une famille au temps de Luther.

En cette époque de fermentation, où le hasard semble maître de tout, il a un sens très fin de l’opportunité. La chronologie ici est instructive. Après l'École des Vieillards, en 1823, il s’est écarté de la scène; encore empêtré de classique, hésitant, le théâtre n’a pas trouvé sa voie, le succès est ailleurs : Casimir Delavigne réimprime et complète ses Messéniennes. Au lendemain de Cromwell, nouvelle tentative avec la Princesse Aurélie (1828), Marino Faliero (1829). Mais les grandes batailles s'engagent, il faudrait prendre parti, se compromettre : mieux vaut s'écarter prudemment jusqu'en 1832. La lutte achevée, il est là de nouveau, pour profiter des conquêtes des autres, se poser en médiateur et, les coups reçus, les combattants meurtris, recueillir les lauriers. Louis XI en 1832, les Enfants d'Édouard en 1833, Don Juan d'Autriche en 1835, une Famille au temps de Luther en 1836... sa production est régulière et méthodique, et d’un effet sûr. Les expériences d'autrui ont éclairé la route, il sait ce qu'il veut faire et il Le fait, d’un effort consciencieux et mesuré.

Et aussitôt, le public se sent en confiance avec lui.

« Voici un écrivain, un homme célèbre, un poète du plus grand talent qui, voyant toutes ces ébauches, toutes ces pochades, toutes ces esquisses emportées par le vent et confondues dans un tourbillon commun, s’avise de travailler lentement une œuvre de théâtre, de la creuser, de la remanier, de l’approfondir. Cette bonne foi, ce scrupule, cette patience forment un

contraste bizarre et presque insolent avec tout ce qui s’improvise aujourd'hui au pas de course, c'est une insulte faite à la mode, une bravade lancée à notre époque‘... »

Peut-être ne charme-t-il pas « les jeunes gens qui ne le trouvent point assez novateur, ni les vieillards qui le trouvent trop hardi? »; mais il est l’espoir des esprits modérés qu'ont épouvantés les saturnales romantiques, et ceux-là sont le nombre. Ils n'attendent pas de lui un retour au passé qu'ils savent révolu, n'étant pas eux-mêmes des esprits de tradition. Ils se résignent volontiers à la tragédie nationale, à la tragédie en trois actes, ou en un, à la tragédie en prose. mais ils tiennent encore, sur la scène du Théâtre- Français, à ce mot de tragédie qui les rassure. Rassurés, ils acceptent fort bien des intrigues de mélodrame ; une certaine violence, même, ne leur déplaît pas : sous le règne du roi-citoyen, la noblesse pompeuse n’est pas plus de mise que les libertés démagogiques.

Dans la figure de Louis XI, C. Delavigne a aimé ce caractère bourgeois, ce mélange de brutalité, de finesse, de vulgarité cauteleuse, et ses admirateurs ont loué cette concession aux idées modernes, cet effort prudent pour renouveler l’ancienne tragédie, cette alliance

1. Journal des Débats, 15 février 1832 (signé Cs.). 2. Revue de Paris, &. XXVHIL.

« tentée pour la première fois avec succès », dit Amédée Pichot', du comique et du tragique.

A condition de ne pas les accuser trop violemment, rien de plus saisissant que ces effets de contraste. C’est ainsi que la tragédie le plus scrupuleusement construite prend un air de discrète audace. À chaque pièce, il renouvelle l'expérience : Tyrrel auprès de Glocester, Quexada auprès de Philippe If, le petit moine auprès de Charles-Quint. |

À la jeune école, il voudrait emprunter encore quelque chose de son lyrisme chaleureux. Parfois, on croit entendre comme un écho assourdi. Au 3° acte de Louis XI, le duo de Nemours et de Marie ne manquerait pas d’une certaine grâce pénétrante

Emu par vos discours, je me comprends à peine : Ce sentiment profond suspend jusqu’à ma haine...

si une pente naturelle ne le conduisait aussitôt à des banalités de romances?. Malgré la prose et une bruta-

1. Revue de Paris, t. XLI, p. 184 (1832) : article sur Casimir Delavigne. Cette grande étude sur l’ensemble de l’œuvre est à

noter, à cette-époque. ,

2. Mon vieux manoir désert tombe et périt comme eux. L’herbe croît dans les cours; les ronces et le lierre Ferment aux pèlerins sa porte hospitalière. …

Pas un des serviteurs.

N'a de l’ancien seigneur reconnu l'héritier,

Hors le chien du logis, couché sur le foyer,

Qui, regardant son maître avec un air de fête,

Pour me lécher les mains a relevé la tête... (Louis XI, IL, q.)

LA RÉACTION BOURGEOISE. 5 re

lité plus appuyée, Philippe II fait songer un instant au Don Carlos d’Hernani' et il est possible, en revanche, que V. Hugo se soit souvenu de l'entrée de Tyrrel en faisant parler Don César : |

est Tyrrel qu'on vous nomme?

— James Tyrrel, milord.

— Vous êtes gentilhomme ?

—— D’assez bonne maison; c’est là mon beau côté, Car des biens paternels mon nom seul m'est resté. — Vous avez dévoré plus d’un riche héritage?

— Quatre, — Vous en auriez dissipé davantage.

— Je le présume aussi; mais, pour m'en assurer, Je n'ai plus par malheur de parents à pleurer...

1. Don Juan d'Autriche, IV, 12 : « Je l’ai résolu : crime ou non, de votre volonté ou seulement de la mienne, Florinde, vous serez à moi... Ravissante de terreur et de fierté! Florinde, c’est le seul vœu de toi que je n’accomplirai pas : le roi d'Espagne sera ton maître aujourd'hui et Don Philippe ton esclave toute la vie... » etc. — Comp. la scène de Don Carlos et Doña Sol, Hernani, I, 2:

… Soubhaite, ordonne, un royaume est à toi!

Car celui dont tu veux briser la douce entrave,

C’est le roi ton seigneur, c’est Carlos ton esclave !.….

Eh bien! que vous m’aimiez ou non, cela n'importe! Vous viendrez, et ma main plus que la vôtre est forte. Vous viendrez! Je vous veux! Pardieu! nous verrons bien Si je suis roi d’Espagne et des Indes pour rien !…..

Il faut remarquer cependant que les quatre derniers vers, rayés par la censure, ne figurent pas dans l'édition originale de 1830, et que C. Delavigne ne pouvait les connaître. Mais le rapport des deux scènes est évident.

.… — Vous êtes

Décrié pour vos mœurs, écrasé sous vos dettes, Sans principes, sans frein.

— Ajoutez sans crédit, Et, cela fait, milord, vous n’aurez pas tout dit... A l’âge respectable où je suis parvenu, Hors la vertu, milord, rien ne m'est inconnu. Moi, comme un apostat, renier mes beaux jours! Jamais. Grands airs, grand train, duels, folles amours, J'avais tous les défauts qu’un gentilhomme affiche, Et des amis! Jugez : je fus quatre fois riche. Nous étions beaux à voir autour d’un bol en feu, Buvant sa flamme, en proie aux bourrasques du jeu, Quand il faisait rouler sous nos mains forcenées Le flux et le reflux des piles de guinées.

Quelles nuits!!.….

Casimir Delavigne n'est pas l’homme d’une seule formule, mais de toutes les formules — tour à tour ou à la fois. « Messieurs, ami de tout le monde!... » Du Racine, du Corneille, du V. Hugo, du Shakespeare, du Schiller à volonté; et avec lui, cela s'arrange fort bien, tout étant affadi et décoloré. Il n'y manque qu'une chose, une personnalité; mais il est le grand conciliateur. Les Débats raillent agréablement cette facilité d'adaptation : « La vie littéraire de M. Delavigne n’est qu'une longue suite de sacrifices. Entre autres qualités qui distinguent M. Delavigne, il faut

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