LA BATI-LIURE
corbeille pleine de belles touffes d'oeilletons prêts à fleurir, et donnait la main à un enfant en bas âge, qui ne la suivait qu'à grand'peine. Elle était vêtue de noir, et ses yeux cernés en disaient autant que son costume de deuil.
Arrivée au village, elle prit le chemin du cimetière, à côté de l'église paroissiale, et alla déposer son fardeau auprès d'une tombe, qui n'avait encore d'autre ornement que le piquet officiel, avec un numéro et une date :
4 mai ijS*)
La jeune fille prit un goupillon, le trempa dans Tcau bénite, cil arrosa la terre fraîchement
DE POSTUNEN' 3
remuée, puis elle se mit à l'ouvrage.
Elle avait un sarcloir, dont elle se servit pour creuser tout autour de la tombe une espèce de petit fossé, où les touffes d'oeilletons vinrent se placer l'une après l'autre, de manière à former une large bordure.
C'est la coutume de Weggis.
Toutes les tombes y sont bordées d'oeilletons, et plusieurs en sont entièrement couvertes.
Au mois de mai, le champ du repos est un parterre de fleurs roses.
Elle approchait de la fin de son travail, lorsqu'elle s'entendit appeler par son nom familier :
— Grite!
Deux hommes étaient à la porte du cimetière.
L'un, petit vieillard, replet et grisonnant, portait tricorne, habit de milaine, culottes et souliers plats-, à boucles reluisantes.
L'autre était un homme dans la force de l'âge, un paysan trapu, dans son costume de travail.
— Est-ce que ta mère est à la maison? demanda ce dernier, en s'adressant à la jeune fille.
— Elle y est, cousin Jérémias. J'ai fini tout à l'heure; si vous voulez m'attendre, nous irons ensemble.
— Tu nous r.utr.iperas, dit le vieillard.
Gritc, ou Margaretha, comme on l'appelait de son beau nom, planta à la hâte ses petits ceille-
1)1 l'osruNi-x 5
tons, et ne se donna que le temps de murmurer une prière sur la tombe de son père, car c'était son père, Jos-Anton, le batelier, qui était là couché.
Elle prit Tenfiint sur son bras et s'achemina aussi vite qu'elle put. Ce n'était pas pour rien que l'oncle Thomas-Casimir se dérangeait. Il devait y avoir quelque affaire sur le tapis.
Mais le chemin est long de Weggis à Postunen, et bientôt la jeune fille trouva fatigante cette ÎAqon de courir en portant, d'un bras, le petit Balthazar, de l'autre, une grande corbeille de jardinier. Elle voulut faire marcher l'enfant; mais il se fit traîner plus que jamais. Il fallut le porter de nouveau, puis s'as-
seoir au bord de la route, et ainsi de suite jusqu'à Postunen.
II faisait nuit quand ils arrivèrent, et il y avait longtemps que l'oncle Thomas-Casimir et le cousin Jcrcmias étaient en conférence avec la veuve du batelier, Katharina-Barbara. La conversation s'interrompit au moment où entra Margaretha,
Le souper était servi sur la grande table de noyer, un souper des plus rustiques, consistant, sans plus, en un potage et du pain noir; mais personne n'y avait touché.
— Grite, dit la veuve, donne la soupe à l'enfant et le mène coucher. Il n'a pas coutume de veiller si tard.
Grite fit de son mieux pour