‹ La batelière de PostunenChapitre 2 sur 10 · DE 1» O S T U N E N · texte numérisé non relu

DE 1» O S T U N E N

tr.iincr l.i bes.uyiic en longueur; mais la conversation ne cessa de rouler sur des choses indifférentes, telles que la belle apparence des récoltes, le prix du blé, du foin, du laitage.

duand Balthazar fut rassasié, Grite lui fît faire le tour de la compagnie, pour donner le bonsoir à chacun, puis elle l'emmena dans la pièce voisine, en ayant soin de laisser la porte légèrement entre-bâillée.

Bientôt elle entendit Thomas- Casimir, qui disait de sa voix cassée :

— Vous y réfléchirez, bellesœur, rien ne presse; mais c'est comme je vous dis, on est tous d'accord là-dessus que ce Postuncn n'est tien pour vous.

N'est-ce pas vrai, Jérémias?

— Comme vous dites, mon père.

— De sorte qu'on a pense ceci, belle-sœur. Pour Balthazar, c'est l'affaire de la commune; vous ne lui devez rien à ce garçon. Ce n'est pas votre faute s'il n'a ni père ni mère. Grite commence à être en âge de servir. On lui trouvera une bonne place à Lucerne ou dans le pays. Il y en a de reste pour une fille bien recommandée et qui a le cœur à l'ouvrage. Puis on affermera le bien et le bateau, ou on vendra, s'il y a occasion, ce qui vous fera une petite rente... Encore que vous n'aurez pas trop de quoi vivre quand les intérêts seront payés,

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car le bien n'est pas franc?

Il y avait une question dans la manière dont Thomas-Casimir prononça ces derniers mots ; mais Katharina-Barbara n'était guère en état de répondre.

— Allons, reprit Thomas- Casimir, du courage, bellesœur. On n'y regardera pas de si près, et il y aura toujours de la soupe pour vous, au village.

N'est-ce pas vrai, Jérémias?

— Comme vous dites, mon père, sans compter que la femme a besoin d'aide chez nous. Quatre yeux ne sont pas de trop dans un gros ménage, avec des domestiques qui ont toujours les doigts plus longs qu'il ne f;iut.

— Je n'aurai jamais la force de vivre ailleurs, répondit Bar-

LA BATELItRE

bara d'une voix entrecoupée de sanglots.

Margarctlia aurait bien voulu en entendre davantage; mais une main qui n'y allait pas à la douce, celle de Jérémias, sans doute, ferma la porte brusquement.

Au bout d'une demi-heure, qui lui parut une éternité, elle comprit, au biuit qui se faisait, que les visiteurs s'en allaient.

L'instant d'après, sa mère entra et se laissa choir sur une chaise.

— Grite, dit-elle, veux-tu aller en service ?

— Si tu veux me garder, ce n'est p.is moi qui m'en irai.

— Si ce bateau n'était pas si lourd, ou si seulement j'avais mes bras d'il y a vingt ans!

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11 y eut un moment de silence.

— Qu'est-ce qu'ils ont dit, que le bien n'était pas franc?

demanda la jeune fille.

Margaretha, à peine âgée de quinze ans, ne savait des affaires de la maison que ce qu'elle en avait appris par hasard ; mais Barbara oublia l'âge de sa fille.

et ne vit en elle que la seule personne au monde â qui elle pût désormais confier ses chagrins. Elle lui dit tout ce qu'elle avait sur le cœur, ses inquiétudes présentes et passées, toute son histoire ou plutôt celle de Jos- Anton.

La génération actuelle a pro-

bablement oublié l'histoire du batelier de Postunen. Mais il y a vingt ou trente ans les anciens de Weggis s'en souvenaient encore. La voici, fidèlement et brièvement rapportée.

Jos-Anton était le cadet de la famille Lottenbach. Les Lottenbach , anciens bourgeois de Weggis, avaient, au siècle dernier, la réputation de solides cultivateurs, de paysans fort à leur aise, hommes de terre ferme, aimant la houe et la charrue, les prés gcas, les vaches laitières et les étables où abonde l'engrais.

Mais, par une bizarre rencontre, il arrivait, de génération en génération, qu'un d'entre eux prenait en dégoilt la vie des

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champs, et ne se sentait chez lui que sur l'eau.

Une fille de franc b.itelier, comme il n'en manque ni à Weggis, ni dans les autres paroisses du lac, avait, sans doute, épousé jadis un des ancêtres et troublé le sang de la race.

On le vit bien dès l'enfance de Jos-Anton. Il apprit à nager comme les oiseaux à voler, et ses trois frères, grands garçons de huit, dix et douze ans, jetaient encore des cris d'aigle pour entrer dans l'eau jusqu'à mi-jambe, que lui, bambin de six, courait après les petits poissons, s'ébattait, brassait la vague, et se jetait la tête la première du haut des blocs semés sur la

« Il eu tient », se dirent le père et la mère, et dès lors ils mirent tous leurs soins à combattre la maladie qui menaçait l'enfant ; mais le cas était sans doute incurable, car les remèdes échouèrent l'un après l'autre.

L'âge lui-même, l'expérience grandissante, ne vint pas à bout de le guérir. A dix-huit ans, on le voyait filer le long de la côte et muser avec le poisson pendant que ses frères tenaient les cornes de la charrue.

Evidemment, il y avait eu un sort sur lui, et il était prédestiné à ne rien faire de bon en ce monde.

Jos- Anton sembla prendre plaisir à justifier de si fâcheuses prévisions. Il se maria à vingt ans.

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