BAZOCHES. LA FAMILLE DUPONT
Bazoches est un aimable village de la vallée
de la Vesle. Situé entre Soissons et Reims, il est aux confins de l’Ile-de-France et de la hampagne.
À cet endroit, la vallée où coule lentement a rivière sinueuse est pittoresque, dominée ar le mont Notre-Dame où s'élevait jadis une agnifique abbaye, très endommagée au cours es guerres de Religion et définitivement déruite par les Allemands en 1918.
La vie y est facile sur un sol fertile, avec n climat tempéré.
Aussi loin que l’on remonte dans l’histoire, n constate que les agréments de cette région urent appréciés. Les rois Mérovingiens séournaient à Braine, également sur la Vesle, quelques kilomètres en aval, et qui possède e si belle église.
C’est dans ce pays, l’un des plus riches en ouvenirs historiques, que, le 4 août 1924, aquit Rosalie Dupont qui devait illustrer le
;| NSP LA BATONNIÈRE
barreau français sous le nom de Rosa Dupont de Bazoches. L
Depuis le début du xIx° siècle, la famille Dupont était fixée à Bazoches. Aux dires des anciens du village, le premier dans la généalogie était un soldat des armées de Napoléon. Blessé à Craonne le 7 mars 1814, laissé comme mort sur le champ de bataille, puis secouru par des paysans, après maintes tribulations, il était arrivé à Bazoches où le recueillit un charcutier compatissant nommé Flicoteaux.
Doué d’une constitution vigoureuse, Dé:siré Dupont guérit rapidement. Le soir, il racontait ses campagnes. Flicoteaux et sa femme l’écoutaient avec admiration et ne lui en voulaient pas si, emballé par le récit d’une charge héroïque, il poussait des cris terribles et frappait la table de coups de poing formidables qui renversaient les bouteilles et brisaient les verres.
Leur fille, Eugénie Flicoteaux, était enthousiasmée. Les femmes aiment le courage; elles ont raison, Dans son cœur, un sentiment plus tendre se pelotonna contre l’admiration, et, un jour, elle déclara à ses parents qu’elle n’épouserait que Dupont, Elle voulait un homme; Désiré avait montré qu'il en était un et un vrai.
Les époux Flicoteaux ne firent aucune objection. D'un pays où le bon sens est une qua-
lité naturelle, ils estimèrent qu’un homme qui avait parcouru l’Europe, le sac au dos, ne bouderait pas à la besogne.
Leurs prévisions furent confirmées,
Devenu le gendre, Dupont s’initia rapidement aux secrets du métier.
Il apportait dans sa besogne l'exactitude, la méthode, l’ordre dont il avait contracté l’habitude au régiment,
Il y avait pris aussi Le goût du cabaret, moins pour boire que pour pérorer, Alors, un jour, il suggéra à ses beaux-parents qu'ils devraient adjoindre un estaminet à la charcuterie.
Le café chez soi, n’était-ce pas l’idéal? On ne perd pas de temps, et, au lieu de porter son argent dehors, on en gagne.
Le père Flicoteaux trouva l’idée géniale.
Décidément, il n’y avait que ces lascars ayant roulé leur bosse à travers le monde, pour trouver les bonnes solutions,
Justement au rez-de-chaussée, une grande pièce ne servait pas à grand’chose. On la transforma en débit. Ce fut la plus belle salle du village,
Les générations se succédèrent dans la maison, exploitant le double commerce.
La femme, les avant-bras gaînées d’impeccables manclies de toile blanche, trônait derrière le comptoir de marbre où, sous l'œil méfiant des paysannes, elle pesait la charcuterie, tandis que le mari, en bras de chemise, régnait
dans l’estaminet, souverain débonnaire qui trinquait familièrement avec la clientèle.
C'était une famille heureuse, jouissant de la considération. D’après la renommée, on ne trouvait ailleurs de plus onctueuses andouillettes ni de plus délicieux jambonneaux de Reims arrondis comme un gâteau doré sous leur enveloppe de chapelure.
Quant au vin blanc servi dans l’estaminet, il n’avait point son pareil dans les environs. Le patron, chaque année, allait l'acheter luimême chez les vignerons de la Marne et l’entourait d’une sollicitude éclairée. Il faut dire que la cave, installée dans d’antiques souterrains, était merveilleuse pour la conservation du vin.
On comprend que, s’ils l'avaient voulu, les Dupont auraient aisément conquis et conservé l’écharpe municipale, mais cette dynastie avait une règle : on ne devait ni perdre son temps, ni engager le nom dans les jeux hasardeux de la politique.
François Dupont, petit-fils de Désiré et grand-père de Rosalie, mourut en 1910, à peine âgé de cinquante ans.
C'était, selon l’expression de ses compatriotes, «un homme puissant», c’est-à-dire très gros.
A tuer le cochon le matin, il gagnait un grand appétit, et ses occupations d’après-midi l’obligeaient à boire énormément.
Sa capacité d’absorption était phénoménale.
Les clients l’admiraient et lui rendaient un légitime hommage dont, au fond, il était très fier, malgré les airs modestes qu’il prenait, comme pour dire que tous ces litres avalés étaient peu de chose et qu’il pourrait faire mieux s’il était nécessaire,
Il pesait cent vingt kilos.
Sa mort fut un événement qui eut grand retentissement dans la région.
Le 13 août 1910, alors qu'il saignait un énorme cochon contre lequel il avait dû dépenser de rudes efforts pour le terrasser, une hémorragie cérébrale le foudroya. Comme un soldat tombe au champ d’honneur, le charcutier s’affaissa sur la bête qui expirait en hurlant.
Une demi-heure après, M” Dupont, ayant vainement appelé son époux, se rendit dans l’arrière-cour qui servait d’abattoir.
Alors, elle vit Dupont allongé, la tête contre celle de l’animal. On eût dit qu’ils s’embrassaient. Tous deux étaient immobiles. De l’ouverture pratiquée dans le cou du cochon, le sang avait coulé sur le visage et les épaules du charcutier.
Aucun doute possible : un meurtre venait d’être commis. Haletante, à demi-morte, M”° Dupont, dans un sursaut nerveux, trouva la force de crier à trois reprises : « A l’assassin! » puis elle s’écroula à son tour, renver-
sant le récipient où le sang avait été recueilli, de sorte qu’elle en fut inondée de la tête aux pieds.
Aussitôt tout le village accourut,
Clochepin, le garde champêtre, porteur de son insigne, défendit qu’on approchât du «lieu du crime », afin de ne pas gêner les investigations de la justice, puis il téléphona à la gendarmerie de Braine. Son émotion était telle qu’on ne parvenait pas à comprendre ce qu'il disait.
Ayant enfourché leurs bicyclettes, les gendarmes arrivèrent une demi-heure après.
Le garde les attendait à l’entrée du village.
— Comme vous êtes pâle! remarqua le brigadier, en le fixant.
— Dame! C’est mon premier crime... mais il peut compter; trois cadavres : une femme, un homme et un cochon. Et du sang partout, Vous allez voir.
À son tour, le brigadier pâlit. Les sourcils constamment froncés au-dessus d’un regard perforant, la prononciation sèche et saccadée donnaient l’impression d’une sévérité ne craignant rien. Or, tout cela n’était qu’une façade artificielle. Au fond ce représentant de la force armée était sensible et craintif; mais, pour l’honneur de la gendarmerie, il le cachait.
Sa décision fut de ne rien faire, en attendant qu’arrivât le Parquet de Soissons.
Cela pouvait durer longtemps; et de sages
citoyens faisaient remarquer que les convenances et l’hygiène s’opposaient à ce qu’on laissât cette hécatombe en plein soleil d’août, Déjà les mouches bourdonnaient.
Fort heureusement, le D° Vidron qui faisait sa tournée de visites, arriva, Les Dupont étaient ses clients. Mis au courant de l’horrible crime, il descendit vivement de sa voiture et, sans se soucier des observations des gendarmes et du garde, qu’il écarta d’autorité, examina les cadavres.
Une rapide interrogation du pouls de M" Dupont lui révéla que l'excellente dame n’était point morte. Avec l’aide du maréchal, il l’assit contre le mur et, pour découvrir la blessure, la lava à grande eau. Sous l’action de cette douche glacée — l’eau venait d’être tirée du puits — M” Dupont ouvrit les yeux, regarda autour d’elle, puis, avec anxiété, d’une voix faible, s’informa de l'endroit où elle se trouvait.
— À Bazoches, Aisne, canton de Braine, répondit Clochepin, sur le ton d’un soldat récitant la théorie.
— Le cochon. fut le seul mot qui sortit des lèvres de la pauvre femme.
Clochepin fit un mouvement. Etait-ce à lui que s’adressait cette parole? Mais tout le monde avait les yeux fixés sur le docteur.
— Elle n’a rien, déclara celui-ci. Un simple évanouissement. Portez-la sur son lit,
Ensuite, il s’occupa du mari qu’on enleva de dessus l’animal pour l’étendre sur le dos, à l’ombre du mur.
Du premier coup d’æil, le médecin devina ce qui s’était passé. Il prévoyait l’accident depuis longtemps. À maintes reprises, il avait engagé Dupont à moins manger et surtout à moins boire. Mais conseils et avertissements étaient inutiles. Le colosse les recevait en goguenardant, puis, quand le docteur s’éloignait, disait d’un air avantageux : « Je connais ma force » et buvait un bon coup.
— Rien à faire, dit le praticien. Hémorragie cérébrale, il est mort sur le coup. Qu’on le nettoye et qu’on le rentre au frais. Cette chaleur est aussi mauvaise pour les morts que pour les vivants.
Et il s’épongeait en soufflant.
François Dupont eut un bel enterrement.
On y vint des villages voisins. L'église était pleine.
A l’offrande, le curé recueillit 42 fr. 20, ce qui ne s'était vu depuis longtemps.
Le deuil était conduit par le fils : Sébastien Dupont, sergent au 67° régnaent d’infanterie à Soissons.
Les sapeurs-pompiers, la société de secours mutuels, précédés de leur bannière, escortèrent le cercueil. Le maire et le conseil municipal suivaient. Il faisait très chaud, et les porteurs, le front ruisselant, pliaient sous la
charge. Le long de la route, les enfants imobiles regardaient passer le cortège en morant leurs tabliers.
Sur la tombe, l’instituteur, M. Cuvéreaux, rononça un beau discours que reproduisit ’Argus Soissonnais.
Il y vantait les qualités du mort, celles qu’on onnaissait et celles qu’on ignorait. Quant aux éfauts, si le défunt en avait, personne ne les vait remarqués; en tous cas ils étaient oubliés.
Telle est la coutume. Les morts d’une ceraine condition ont droit à une double toiette : celle qu’on fait à leur corps pour la ise en bière, et celle qu’on fait à leur méoire au moment de les enterrer.
Et c’est très bien ainsi, puisqu'on n’en parera plus.
M" veuve Dupont supprima la charcuterie
ui lui rappelait de trop pénibles souvenirs.
Seul fut conservé le débit dont Sébastien, éré en octobre, prit la direction.
Certes, il n’avait ni la capacité ni le poids e son père mais, au mess des sous-officiers t dans les cafés de la sous-préfecture, il avait ris des manières qui inspiraient aux habitants u village la considération et la confiance que s gens de mœurs simples accordent à l’élénce.
< Il en impose », disaient-ils, et
LA
Sébastien offrait une tournée, elle leur semblait venir de plus haut que celles offertes par feu Dupont.
La prospérité demeura fidèle à la maison Dupont.
Le célibat ne vaut rien à la campagne: il conduit à des sottises, voire à des scandales toujours préjudiciables au commerce.
M" veuve Dupont le répétait souvent, le soir, en regardant sous cape son fils. Quotidiennement rasé, la moustache relevée comme celle de l'Empereur d'Allemagne, les cheveux . allongés le long d’une raie bien droite, dans une soumission parfaite obtenue par une pommade parfumée, c'était vraiment un beau garcon. Les occasions ne lui manqueraient pas; déjà bien des jeunesses et même d’effrontées femmes mariées l’aguichaient.
La Providence exauça les prières de la veuve. En avril 1914, Sébastien épousa la fille d’un marchand de chevaux de Fismes.
Belle, convenablement dotée, discrètement délurée, c'était vraiment l'épouse qu’il fallait,
La guerre survint.
D’après les prévisions appuyées sur les démonstrations mathématiques des économistes les plus distingués, elle ne devait durer que quelques semaines. On se retrouverait don bientôt.
Sébastien Dupont qui rejoignait son régi ment le premier jour de la mobilisation invit
tous ses camarades pour boire à la victoire prochaine. Il faisait chaud ce jour-là. Les dames Dupont n’arrêtaient pas d’aller chercher des bouteilles à la cave. Très excité, Sébastien en réclamait toujours de nouvelles et du meilleur. Les hommes chantaient la Marseillaise, hurlaient des cris de mort en s’en: voyant de terribles bourrades, cependant que les femmes qui s’efforçaient de rire, elles aussi, se détournaient pour essuxer furtivement une arme.
M" Dupont et sa belle-fille demeurèrent à a tête de la maison en attendant le retour de ébastien.
Malheureusement, les prédictions des auures ne se réalisèrent point. Le 15 août, il ÿ avait plus d’illusion possible. Crevant le oile des mensonges officiels, la vérité surgisait. L’ennemi approchait rapidement.
La veuve exigea que la jeune femme partit vec les premiers évacués. Elle resterait pour arder la maison. Une vieille comme elle ‘avait rien à craindre.
Comme elle se trompait!
Un soir, la maison fut envahie par un dé:
chement ennemi qui, à grands cris, réclama u vin. M” Dupont répondit qu’elle n’en avait lus; toutes ses marchandises, depuis longmps, étaient épuisées. Les Allemands aceillirent cette réponse avec des injures et es rires, et bientôt, par les menaces, les vio-
lences, ils obtenaient la révélation d’une cachette où la pauvre femme avait enfermé une cinquantaine de bouteilles de choix réservées pour fêter la victoire et le retour de son fils.
Alors ce fut une effroyable orgie.
Vers minuit, les soldats abominablement ivres, s’emparèrent de la vieille femme qui pleurait dans un coin et la violèrent.
Nature sensible et scrupuleuse, elle ne survécut pas à cet outrage collectif.
Quand Sébastien, la guerre terminée, revint à Bazoches, il ne trouva qu’un monceau de ruines là où était la maison familiale.
Son désespoir fut véhément. Par pitié, on lui cacha les détails de la mort de sa mère; on lui dit qu’elle avait été fusillée par des soldats ivres,
Heureusement, le temps cicatrise les plaies les plus vives. Il fut aidé en la circonstance par la générosité de la commission des dommages de guerre. Elle alloqua à Sébastien pour les bâ timents, pour le fonds de commerce, pour le marchandises, une petite fortune.
Sur le sol déblayé, s’éleva une maiso neuve, confortable.
Ouvrant sur la rue, la salle de café s’éten dait claire, aérée. Elle communiquait avec un salle plus vaste réservée pour les bals, les no ces, les réunions politiques.
Dans le fond de la cour, un second bâti ment contenait des magasins, un chai et de
caves, car Dupont avait décidé d’adjoindre à son débit le commerce de vins et liqueurs.
La prospérité en même temps qu’elle éclaire l’avenir recouvre d’ombre les tristes souvenirs.
Oubliant les mauvais jours, Sébastien savourait les charmes de la vie nouvelle. Chaque matin, il partait avec sa camionnette automobile, visitait les clients, trinquait avec eux, plaisantait avec leurs femmes et rentrait le soir chargé de belles commandes, La guerre avait vidé toutes les caves.
L’amabilité de M" Dupont, sa beauté aussi, attiraient la clientèle au café. C'était l’époque où, grâce au fleuve d’or des réparations qui coulait abondamment, toutes les poches étaient pleines; et chacun croyait que cela durerait éternellement.
Le ménage était done heureux, et ce fut une joie nouvelle lorsque, le 4 août 1924 naquit une petite fille qui reçut le prénom de Rosalie, en souvenir de sa grand’mère. Il n’y eut pas d’enfant plus choyée. Pour elle, sa mère voulait les plus beaux vêtements, les jouets les plus riches.
Les Dupont entendaient qu’elle devint une « demoiselle » avec une belle dot; pour cela, ils décidèrent qu’ils n’auraient point d’autre enfant.