L'INSTITUTION JEANNE D’ARC
Après sa première communion, Rosa fut mise en pension à Reims, à l'institution Jeanne d'Arc. Dirigé par d'anciennes congréganistes ayant repris le costume civil, l’établissement était à la mode dans les meilleures familles du commerce et de l’agriculture.
Rosalie se fit immédiatement remarquer par la vivacité de son intelligence. Malheureusement, elle était foncièrement indocile, défaut capital au regard de ces dames.
Les bulletins trimestriels, après la notation des succès scolaires, portaient régulièrement des remarques affligées sur le caractère de l'élève.
N’en faisant qu’à sa tête, elle restait insensible aux réprimandes. Si elle ne s’amendait point, on serait obligé de la renvoyer, d'autant, qu’à l’égard des pratiques religieuses, elle manifestait une indifférence intoléra-
ble.
Le renvoi s’accomplit en mai 1940.
Cette année-là, le mois de mai fut véritablement un joli mois de mai. La tempéraure était douce; les arbres, les fleurs emaumaient; partout le printemps répandait e griserie qui troublait les adolescents.
Chaque soir, dans la Chapelle, on célébrait e mois de Marie. Les flammes des cierges, les umées de l’encens, les sons de l’harmonium, es chants des cantiques exaltaient les élèves. oussés vers l’adoration, les cœurs naïfs appaeillaient pour de mystérieux voyages qui ’achevaïent dans les rêves.
Au dortoir, la statue de la Vierge, entourée e roses artificielles et de guirlandes de paier, demeurait blanche et souriante toute la uit, grâce à trois fortes veilleuses exceptionellement placées à ses pieds.
Le lit de Rosalie était le plus proche de ce uminaire. Elle en profitait, lorsque doraient ses camarades et la surveillante, pour atisfaire sa passion de la lecture.
Ce fut la cause de la catastrophe.
Le 16 mai, vers onze heures, abritant le lie sous le drap soulevé par son coude, elle isait les Contes rémois du Comte de Cheigné, qu’une externe lui avait remis à la sorie du salut.
Cette lecture l’intéressait si vivement u’elle se départit de la prudente immobilité ’elle observait d'habitude. Ses mouve-
ments attirèrent l’attention de la surveillant qui ne dormait pas. Elle s’approcha du lit
pas de loup, et brusquement arracha le livre Ce ne fut pas difficile, la jeune fille ne le te nait que d’une main et si légèrement.
C'était un charmant petit volume, relié e maroquin bleu, doré sur tranches. À distance on aurait pu le prendre pour un livre de piété
La surveillante n’essaya pas de voir ce qu contenait le livre. D’ailleurs elle n’avait poin ses lunettes. Elle enfouit le corps du déli dans sa vaste poche en prévenant qu’elle 1 remettrait dès la première heure à la direc trice, puis elle ordonna à l’élève de dormir.
Comme s’il était facile de dormir après un pareille aventure!
Etendue sur le dos, les mains derrière 1 nuque, Rosalie envisageait l’avenir immédiat Il n’était pas beau. Elle se représentait la di rectrice lisant les Contes Rémois… Quell affaire! On la chasserait dès le lendemain Son compte était bon.
Tout d’abord, les scènes qu’elle devrait su bir, de la part des maîtresses, puis de ses pa rents l’effrayèrent. Sous l’empire de cett crainte, sa volonté fléchit, la crise de larme montait, mais elle se ressaisit. Quoi qu’elle pu faire ou dire, elle serait renvoyée. Aucun illusion possible. Le mieux était d’en prendr son parti.
Lorsque les premières lueurs de l’aube ap
arurent, Rosalie était presque joyeuse. Elle Ilait revenir à Bazoches. C'était l’époque de ’année qu’elle préférait. Dans les bois, les uguets balançaient leurs clochettes parfuées; les narcisses fleurissaient les prairies; ur le bord des nids nouveaux, les oiseaux hantaient comme s’ils invitaient les amis à enir pendre la crémaillière; entre les peuliers et les saules, la rivière conduisait capricieusement son cours indolent, tournant à droite pour revenir bientôt à gauche, puis virer à nouveau, telle une coquette qui cache son jeu. Les hirondelles étaient de retour, et, dans l’air du soir, les martinets, flèches vivantes, happaient les moucherons.
Qu'il était beau son village, comparé à cette sombre maison où tout sentait le moisi!
A huit heures on la conduisit dans la salle du conseil où siégeaient Madame la Directrice avec la Surveillante générale.
Le petit livre était au milieu de la table, pièce à conviction du procès qui allait s’instruire.
Le jugement étaît fait d’avance. Rosalie Dupont serait renvoyée le jour même; ces dames venaient de le décider en dernier ressort. Cependant elles désiraient vivement connaître tous les coupables. Qui avait remis le livre à l’élève? Une externe, une domestique, un fournisseur? Troublante question qu’il était urgent d’élucider; il fallait trouver
la brebis galeuse, la chasser elle aussi; il y al lait de la santé morale de l’innocent troupea dont elles avaient la garde.
Elles tentèrent donc d’amadouer la délin quante afin d'obtenir d'elle l'indication d l’origine du livre.
Maïs, fine mouche, Rosalie devina tout d suite le jeu et s’enferma dans un mutis absolu.
Alors, ces dames changèrent de tactique.
Elles devinrent sévères, violentes, menaçantes. L'élève demeurait impassible, les regardai fixement, avec une lueur d’ironie dans le yeux.
Voyant que les menaces temporelles n produisaient aueun effet, la Directrice recou rut à l’arsenal des peines éternelles. La mal heureuse enfant ne comprenait donc pa qu’elle se damnait ? L'enfer l’attendait avec se affreux supplices dont quelques-uns furen détaillés.
Malgré l’horreur des descriptions, Rosalie ne frémit point : elle bâilla.
Ceci mit le comble à l’exaspération de la Directrice. Se dressant, elle étendit le bras ainsi que le Père Eternel, dans les Bibles illustrées, lorsqu'il expulse Adam et Eve du Paradis terrestre.
« Votre cœur est aussi sec qu’une vieille noix. Vous êtes une fille perdue, destinée à mourir dans la fange. Je vous chasse »,
Puis, se tournant vers la Surveillante généale :
« Télégraphiez immédiatement à la famille.
faut que cette pestiférée ait quitté notre aison avant ce soir. Que d'ici là elle n’ait ueun contact avec les élèves. C’est une branhe morte qu’on enlève de l’arbre. Enfermeza dans le bûcher. »
Quand le télégramme arriva, Sébastien Duont roulait sur les routes; ce fut donc sa emme qui le reçut.
Dans les campagnes, un télégramme ïinuiète toujours lorsqu'on ne l’attend pas. Le ait est qu’il apporte plus souvent de mauvaies nouvelles que de bonnes.
Observatrice des traditions, M” Dupont serit un verre de vin au porteur et se retira ans sa chambre pour lire la dépêche.
Sage précaution. Elle reçut un coup tel u’elle dut s’asseoir, en même temps qu’elle ortait la main, tantôt à sa tête, tantôt à son œur, au hasard, parce que les fortes émoions appellent les gestes.
Qu’avait donc fait Rosalie? Ce devait être grave, Elle imaginait les pires choses.
Surtout la troublait l’appréhension de la colère de Dupont. Sûrement elle serait effroyable. Décidément, on n’était jamais tran-
quille, La guerre finie, les embêtements recom mençaient.
Devant son mari, elle se sentit incapable de dire un mot, et lui tendit simplement la dé.
pêche.
Il la lut posément, comme un homme d’af.
faires lit les dépêches. Pas d'émotion apparente. Il en avait vu d’autres! Cependant, il ressentait un affront. Comment osait-on télé. graphier en clair une décision de ce genre qui de ce fait, se trouvait portée à la connaissance des agents de l'administration des postes dont beaucoup le connaissaient ?
Ce qu'avait pu faire sa fille lui importait peu; il ne voyait que le renvoi insolent pour lui, Dupont.
Maintenant que le commerce des boissons avait définitivement remplacé la charcuterie, il considérait qu'il s'était élevé d’un degré dans la hiérarchie sociale.
L’amour-propre ne se nourrit que de subtilités semblables ; et là, probablement, réside la cause de son éternelle puérilité.
— C’est épouvantable! murmura M°° Dupont pour dissiper le silence où elle étouffait.
Son mari relevant la tête la fixa.
— Que vois-tu d’épouvantable? Il ne me déplaît pas que Rosa quitte des bigotes que je n’ai jamais encaissées. Mais ce que je ne puis admettre c’est le procédé. Chasser ainsi ma fille, notre fille, comme une servante... une
oujaterie, oui, une goujaterie. Aussitôt après éjeuner, je file à Reims avec la camionnette t je ramène Rosa; mais avant, tu peux te fier moi, j'aurai dit son fait à la directrice. Si Ile ne sait pas ce que c’est qu’un homme, je e lui ferai voir.
— Oh! Sébastien!
— Que vas-tu imaginer? Vous êtes toutes es mêmes, les femmes! Je montrerai à cette ieille guenon ce qu’est un homme qui ne âche pas les mots et ne permet à personne e l’offenser. Laisse-moi faire.
Ayant annoncé sa résolution, il monta revêéir son complet des dimanches.
Le déjeuner fut rapide et silencieux. Chacun suivait intérieurement ses pensées.
Le café avalé, Dupont sauta sur sa camionnette et partit pour Reims.
L’explication ne fut pas telle que l'avait prévue la Directrice.
Loin de paraître sous l’air affligé d’un père venant plaider l’indulgence pour son enfant, Sébastien s’avança avec l’assurance et la désinvolture d’un négociant qui veut régler un compte.
— Voilà ce que votre fille lisait elandestinement, la nuit, à la lueur des veilleuses qui brûlent au reposoir du dortoir, articula lentement la Directrice en tendant le petit livre. Dupont s’en saisit et le mit dans sa poche.
— Rendez-moi ce volume infâme.… il ne vous appartient pas.
— Ferait-il partie de votre bibliothèque?
— Monsieur...
— Alors je le garde Vous l'avez trouvé dans les mains de Rosalie, dites-vous; en fait de meubles, possession vaut titre, Nul n’a le droit de l’ignorer; c’est la loi. Et puis, cela suffit. Faites venir ma fille, j'ai hâte de l’emmener d'ici avec son saint-frusquin.
— Quel langage! soupira la Directrice en levant les bras et les yeux vers le plafond, à défaut du ciel.
Quand Rosalie, libérée de sa prison, se dirigea vers la pièce où l’attendait son père, son cœur battait. Elle avait le souvenir de scènes de colère qui faisaient trembler toute la maison, jusqu'aux chiens et aux chats qui s’enfuyaient terrorisés. Pourvu qu'il n’eût pas trop bu de ce cognac qu'il avait baptisé « chasse-cafard ».
Aussi quelle joie, lorsqu'elle vit un visage épanoui au-dessus de deux bras ouverts.
Elle s’y précipita, couvrit son père de baisers arrosés de pleurs. Chacun sait qu’au cours des fortes émotions les femmes ne peuvent contenir les larmes. Besoin naturel et impérieux.
« Gentil papa gentil papa! » elle ne trouvait rien d’autre à dire tandis que la Sur-
eillante générale, scandalisée, suivait avec épris cette scène familiale,
La malle installée dans la voiture, et sa Ile assise à côté de lui, Dupont, de sa main roite, adressa à l’Institution Jeanne-d’Arc un dieu ironique et partit à toute allure, en chappement libre, pour faire du bruit.
Emue et ravie, Rosalie se serrait contre lui; avait le visage épanoui de quelqu'un qui ient de faire une bonne blague.
— Ces hiboux m'ont donné soif; allons ous rafraîchir à la brasserie,
— Oh, chouette! répondit la pensionnaire n battant des mains.
Lorsque la bière fut servie, Dupont vida on verre d’un trait.
— Ça va mieux. souffla-t-il, puis, après voir commandé un autre bock, il s’adossa ontre la banquette. Au cours de ce mouveent, il sentit le livre dans sa poche et le tira oucement.
A cette vue Rosalie fut consternée. S’il liait quelques-unes de ces histoires fort légèes, son père se fâcherait. Malheureusement, Ile ne pouvait l'empêcher de lire; alors, pour e donner une contenance, elle se pencha sur on verre et but des petites gorgées, tout en bservant le lecteur du coin de l'œil.
Miracle! Au lieu d’entrer en colère, il riait e bon cœur.
— Elle est bien bonne... où va-t-il chercher tout cela?
Mais, après une explosion de gaieté ponctuée par une claque sur la cuisse, Dupont se tourna vers sa fille.
— Tu lisais cela?
— Oui papa.
— J'espère que tu ne comprenais pas?
— J'avais lu à peine deux pages du livre lorsqu'on me l’a confisqué.
— Bien vrai?
— Je te le jure.
— Alors, ça va bien, partons.
— Tu emportes le livre?
— Tu parles! Je l’offrirai à ta mère.
— Tu ne lui diras pas comment tu l’as eu.
— Je lui dirai que c’est un cadeau; elle aime la lecture et ne déteste pas la plaisanterie.
— Merci petit papa et comment lui expliqueras-tu mon... départ?
— Rien de plus simple. Je raconterai que tu ne voulais plus aller à confesse parce que le curé te posait des questions inconvenantes.
— Quelle riche idée! Ce que tu es malin!
Et elle lui sauta au cou devant les consommateurs attendris. Un vieux type qui cherchait au café l’oubli de la solitude de son existence «n eut les larmes aux yeux. Pour masquer l'émotion, il vida son verre.
Le retour fut joyeux.
A Jonchery, puis à Fismes, Dupont s’arrêta hez des cabaretiers, ses clients. Il fallut boire.
n n’oubliait jamais le verre de « la demoielle » qui trinqua sans se faire prier. Chacun éclara qu’elle était charmante et pas fière.
Ils arrivèrent à Bazoches vers six heures, rès échauffé, Sébastien voulut faire une renrée sensationnelle; arrivé devant la maison, ] entonna à pleine gorge La Madelon.
Surpris, les habitués de l’apéritif, interromant jeux et conversations, apparurent aux enêtres. Que se passait-il donc?
— J'offre une tournée générale, cria Duont sur le seuil du café, une tournée pour fér « la délivrance de Rosalie ».
Les clients ne comprenaient pas. Eludant
s questions, Dupont prit un air mystérieux et éclara qu'il s’expliquerait plus tard. Pour le oment, il s’agissait de boire. Sur ce point, ucun des invités ne songeait à le contreire.
na
Le lendemain, Rosalie s’éveilla très tard.
près une nuit blanche, les émotions de la
ille, le retour tumultueux et aussi ces liba-
ons dont elle n’avait point l'habitude,
vaient rompue.
L’après-midi, elle courut à travers la camgne, chantant, gambadant, cueillant des
urs, cassant des branches,
Dans la prairie, après s'être roulée comme un jeune poulain, elle s’allongea sur le dos, les bras en croix, la tête renversée, les doigts en. foncés dans le sol. Les herbes qu'agitait une légère brise frôlaient ses joues, ses bras nus; et cette caresse capricieuse insinuait dans tout son corps un frémissement délicieux.
Elle ferma les yeux, sa pensée vola vers ses camarades de l’Institution Jeanne d’Are. La classe venait de finir; c'était la récréation: tout à l'heure sonnerait la cloche pour le salut, Elle évoquait les salles avec leur odeur d’en. cre et de poussière, les cours tristes entre le: grands murs. Comme on était mieux ici!
Le sifflet d’un express qui passait lui rap.
pela qu'il fallait rentrer. Elle se releva, mai: lorsqu'elle fut debout, sa tête tournait, se: jambes tout à l’heure si nerveuses étaient lour. des. Lentement, elle prit le chemin de la mai son.
Le soleil disparaissait derrière les colline Déjà les choses fondaient dans l’ombre du soir
Sur la route nationale, elle aperçut so père qui revenait de Fismes. Ils arrivèrent e même temps devant la porte.
Dupont était joyeux, il rapportait de bell commandes.
Le soir, lorsque les époux furent retiré dans leur chambre, M” Dupont exposa qu' fallait prendre une décision au sujet de R salie,
Puisqu’on désirait qu’elle fit un beau mariage, il ne pouvait être question de la conserver près d'eux.
Après bien des hésitations, bien des objections, il apparut que le mieux était que Rosa terminât ses études à Paris. Pour choisir l’établissement convenable, ils allaient se renseigner; d’ici au mois d’octobre, on avait bien le temps. En attendant, Rosa travaillerait avec M. Périn, l’instituteur.
C'était un homme doux et résigné.
Il venait d’être nommé à Bazoches après deux disgrâces successives. La première, sur la demande d’un maire qui l’accusait de manquer de foi démocratique; la seconde, sur les démarches d’un député qui lui reprochaïit ses tendances bolcheviques.
Périn se plaisait à Bazoches où il avait été bien accueilli. Les habitants ayant la sagesse de n’accorder aucune importance aux politiciens ne s’occupaient pas de ses opinions.
A la fin de la journée, il venait régulièrement au café Dupont, saluait chacun, puis s’asseyait seul dans un coin et buvait un anis en rêvant.
Le 4 août 1940, on fêta les seize ans de Rosa. Une table de trente couverts fut dressée dans la salle des fêtes. Le boulanger avait con-
fectionné un immense gâteau portant seize petites. bougies.
Ce fut un déjeuner abondant et largement arrosé.
Les têtes étaient échauffées quand arriva le moment des chansons. Dupont ouvrit le feu avec le Temps des cerises, son grand succès.
Les convives, de leurs voix puissantes et fausses, reprenaient le refrain.
En raison de la chaleur, on avait ouvert les fenêtres, de sorte que le bruit de la ripaille allait jusqu’au bout du village. Les gamins se haussaient pour voir dans la salle, et se disputaient les friandises que leur jetaient les invités repus et attendris.
Quelques jours après, Périn reçut la visite d’un ami, instituteur dans une école de la Ville de Paris. Il le présenta aux Dupont et ceux-ci ayant exprimé leur embarras pour le choix de l'établissement auquel ils conferaient leur fille, le Parisien signala que venait d’être inauguré à Paris un lycée de jeunes filles ultra-moderne, le lycée George-Sand.
Impossible de trouver mieux.
George Sand! Ce nom ne disait rien à Dupont, mais il inquiéta sa femme qui avait de vagues notions touchant l’histoire littéraire.
— N’était-ce pas une femme qui s’habillait en homme et fumait la pipe? interrogeat-elle.
— Oui, répondit l’ami, mais elle n’a pas fait que cela. La bonne dame est morte depuis
longtemps. Paix à ses cendres. Au surplus, on lui a élevé une statue au jardin du Luxembourg, le jardin des enfants et des sénateurs. Voilà qui doit vous rassurer.
Il fut done décidé qu'à la rentrée d’octobre Rosa irait au lycée George-Sand. Périn et son ami voulaient bien se charger des formalités requises pour l'inscription.
Le dernier mois des vacances arriva vite, Dans l’Ile-de-France, Septembre est généralement la plus charmante époque de l’année.
Les jardins donnent en abondance des fruits magnifiques. Les champs, débarrassés des récoltes, s’étalent alanguis dans la douce lassitude des relevailles. On dirait que les fleurs, pressentant les gelées prochaines, adressent un suprême adieu aux beaux jours.
Et, au-dessus de tout cela, un ciel d’une douceur indéfinissable.
Dans cette atmosphère de somptueuse mélancolie, Rosa prolongeait ses promenades s0litaires. La pensée qu'elle allait quitter les prairies où frémissaient les feuilles jaunissantes des peupliers, l’entraînait en des songeries où se dissolvait la joie de partir. Où allaitelle? Quelle serait cette vie nouvelle?
Périn, qu’elle interrogeait sur Paris, sur le lycée, s’appliquait à la rassurer. Certes, elle ne retrouverait pas là-bas cette existence calme avec son charme enveloppant. Ce serait le mouvement, l'agitation, le bruit, Mais, pour
sortir de la médiocrité, il fallait entrer dans la lutte, en courir les risques avec l’enthousiasme et la vigueur de la jeunesse.
— Par faiblesse et timidité, jai gâché ma vie, disait-il Que mon exemple t'instruise.
Armée comme tu l'es, tu dois vaincre. Avance avec confiance. Ne t’étonne de rien. Vérifie les supériorités avant d’y croire. Méfie-toi des enthousiasmes, des indignations; ne les laisse jamais paraître. En toutes circonstances, prends pour mesure et pour guide ton intérêt. Oui, ton intérêt. Le monde se moque des héros qui tombent; il ne s'incline que devant la réussite.
Rosa recueillait avidement ces propos dés:
enchantés. Elle y trouvait la même étrange délectation que lorsque, étendue dans la prairie, elle mordillait une tige amère.
Dupont lui n’était occupé que de la chasse.
C'était sa grande passion. Avec cela, le temps était magnifique et le gibier abondant.
Chaque soir, pliant sous un carnier pesant, il rentrait harassé et glorieux.
Enfin arriva le jour du départ pour Paris.
Les nécessités du commerce ne permettant pas aux deux époux de s’absenter en même temps, Dupont décida que ce serait lui qui accompagnerait sa fille. Il voyait l’occasion d’une petite fête. Un voyageur de commerce lui avait confié que les « Folies-Bergère » don: naient une revue épatante avec des petites
LA BATONNIÈRE ze 39 femmes dont le cache-sexe n’était pas visible à l'œil nu.
Le départ eut lieu le matin. La brume allongeait ses écharpes blanches sur la vallée, les buissons étaient couverts de fils de la Vierge où luisaient les gouttes de rosée.
Se dirigeant vers la gare qui est proche, ils marchaient tous trois au milieu de la route.
Dupont donnait, d’un air important, d’ultimes instructions déjà plusieurs fois répétées:
M"° Dupont, le cœur gros, ne parlait pas; Rosa regardait de tous côtés comme si elle eût voulu emporter le village dans ses yeux.
Quelques pas en arrière, la servante suivait, traînant les bagages sur une brouette dont la roue grinçait.
Dans la salle d’attente, ils trouvèrent Périn. Emu, mais ne le voulant point paraître, il s’agitait, faisait l’obligeant. Pour la deuxième fois, il demanda aux employés l'heure du train. Encore douze minutes d’attente. Ayant observé, avec un petit frisson des épaules, que l’air était frais, ils firent les cent pas le long de la voie.
Sur eux pesait la gêne des séparations. Les pensées s’agitent, mais il en est que l’on n'ose pas dire et d’autres que l’on ne saurait exprimer, Alors on profère machinalement les pires banalités, on étouffe son cœur, parce que l’on sent qu’au moindre mouvement qu'il ferait, les larmes jailliraient.
Enfin le train parut. Aidés de Périn et de M” Dupont, les deux voyageurs y montèrent.
Par la portière, les propos d’usage furent échangés. On ne s’oublierait pas; on s’écrirait, on ne commettrait pas d’imprudences.…
Au retour, M” Dupont ne put contenir sa peine. Tout en se raïdissant, incapable de dire un mot, elle ne cessait d’essuyer ses yeux.
Périn, pour la consoler, lui parlait doucement.
— La vie n’est qu’une série de séparations inévitables. Seules celles qui sont définitives méritent les larmes. Il faut accepter les autres. C’est un moment à passer. Elles préparent la joie ineffable de retrouver ceux que l’on aime.
ELNEEALELE ELLE LEA LEE EEE DEEE LUE N EEE EEE EEE TEOEE EEE LE TETE TENTE EEE TEE EN EU EE TET EEE ET EEE EU EEE ET EETTNT