LE VEUF A LA MODE
M° Palavas laissa passer huit jours avant de reparaître au Palais. Les convenances, pensait-il, l’exigeaient, M" Lardeur bénéficia des loisirs créés par cette abstention.
Son retour dans la salle des Pas-Perdus fit sensation. Tout de noir vêtu, le visage résigné, il accueillait les témoignages de sympathie.
Qu'allait devenir le Cabinet de la Bâtonnière, le plus important, et de beaucoup, du Palais ?
Des offres furent faites pour la reprise. Au temps où les hommes gouvernaient, la cession d’une clientèle d’avocat ou de médecin était jugée illégale, sous prétexte que ces clientèles sont fondées sur la confiance personnelle et que celle-ci est hors commerce. Les féministes changèrent tout cela. Ce distinguo leur parut absurde et hypocrite. La clientèle d’un couturier, d’un coiffeur, d’un restaurateur,
n’avaient-elles pas pour fondement le talent, l’habileté, la conscience du directeur de ces établissements ?
Malgré qu’elles fussent élevées, M° Palavas refusa les offres.
Il fut également insensible aux propositions de l’agent de change qui, pour le posséder en exclusivité, l’accablait de propositions magnifiques.
Finalement, même, il s’en montra froissé.
Décidément, ces financiers croyaient que tout s’achète. Il était fier de son titre d’avocat à la Cour, et non moins fier d’avoir été l'époux de la grande Bâtonnière. A ses yeux, le prestige et la considération qu’il en tirait avaient une valeur inestimable. À n'importe quel prix, il n’y renoncerait pour tomber dans le demimonde. Noblesse oblige.
Et puis le tempérament de M" Lardeur n’était pas sans l’inquiéter. À la Bourse, les commis l’appelaient « La Grande Catherine ».
Et Michel, instruit par l'expérience, savait que, dans les pique-nique de l’amour, la femme n'apporte que les hors-d'œuvre.
L'homme fournit tout le reste. La femme peut renouveler la petite fête sans s’appauvrir; l’homme, au contraire, s’y ruine vite; témoin ce pauvre Lardeur qui, dégonflé après deux ans de mariage, tentait de rétablir sa santé dans un sanatorium d'Auvergne.
Certaines avocates nourrissaient l’ambition
de faire un doublé en prenant la succession intégrale de Rosa Dupont de Bazoches : le Cabinet et le mari.
Des demandes en mariage arrivèrent également de milieux étrangers au Palais.
Autour du beau Michel, ce n'étaient qu’amabilités, invitations, compliments, propositions...
Le féminisme n’ayant pas chassé du Palais la malignité, on avait surnommé M" Palavas « le veuf à la mode ».
Ceui-ci, dédaignant les sarcasmes, fruits de la jaloudie ou du dépit, cherchait une solution conforme à ses goûts et à l'honneur aussi.
Il aurait pu exploiter lui-même le Cabinet.
Mais, outre qu'il reconnaissait en toute humilité n’avoir ni les connaissances, ni le talent nécessaires, l’énormité de la tâche constituait, pour lui, un obstacle insurmontable.
M° Palavas n'avait aucune disposition pour le travail. Loin de lui la pensée de mépriser ceux qui s’y livraient; il les admirait au contraire; mais chacun vient au monde avec des dispositions particulières. Ce sont des indications, des conseils, donnés par la Nature; on doit les suivre. Alors que certains reçurent une constitution athlétique, d’autres des dons artistiques, d’autres encore la passion de la mer et des voyages, lui, comme don, avait reçu la Beauté, la Séduction. C'était la carrière que lui avait assignée le Destin. Ne pas la suivre eut été le fait d’un révolté. L'expérience mon-
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tre que ces révoltes finissent généralement très mal.
Il s'agissait donc de continuer sa destinée tout en conservant le Cabinet. Problème difficile; mais avec de la patience on finit par résoudre ceux qui semblaient insolubles.
Un beau matin, tandis qu'il s’abandonnait aux soins d’une masseuse-diplômée, la solution lui apparut : épouser une avocate capable par son talent et son labeur de remplacer la Bâtonnière. Elle assumerait toute la charge du cabinet. Il n’en serait que le titulaire honoraire et réserverait sa liberté entière.
C'était parfait; d'autant qu'il avait sous la main cette avocate : Suzanne Poirier, la fidèle collaboratrice de M' Dupont de Bazoches,
Autrefois, ce parti se serait heurté aux règles rigoureuses du mariage imposant le devoir de fidélité, donnant à l'épouse quantité de droits fort gênants pour le mari. Mais, l’année précédente, le féminisme poursuivant ses innovations avait créé un nouveau régime matrimonial : le mariage avec séparation de corps.
C'était un magnifique progrès social, trop longtemps attendu. De l’article 212, du Code civil: « Les époux se doivent mutuellement fidélité, secours, assistance », on avait retranché le mot « fidélité ».
Naturellement, les partis de réaction avaient fulminé contre cette innovation. A
leurs yeux, elle achevait la ruine de l'édifice social.
Mais les éminentes jurisconsultes du féminisme, en tête desquelles se trouvait M° Dupont de Bazoches, n’avaient pas eu de peine à confondre ces alarmistes.
Tant que les hommes gouvernaient, expliquaient-elles, le mariage qui, en apparence était l’union de deux êtres, n’était en réalité qu'une combinaison d'intérêts.
Avant de donner leur consentement pour le mariage de leur fille, les parents se contentaient de renseignements superficiels sur Ja valeur physique et morale du prétendant. Les investigations et discussions ne portaient que sur les apports, les dots, le régime matrimonial.
Le féminisme détruisait cette ridicule hypocrisie. Il laissait aux fiancés aveuglés par les ardeurs d’un amour romantique, la faculté de contracter un pacte de fidélité éternelle; mais il permettait également aux personnes prudentes d'associer leurs intérêts, en réservant leurs corps.
Au fond, cette innovation s’accordait parfaitement avec le droit séculaire. Le Code civil permettait d'obtenir la séparation de corps au cours du mariage. Pourquoi ne pourrait-on stipuler dès le début ce régime légal?
Ainsi fut institué le mariage avec communauté d’acquêts et séparation de corps.
C’est ce que M° Michel Palavas offrit à son confrère M° Suzanne Poirier.
Il conservait en propre la fortune de la Bàtonnière et son cabinet que gérerait Suzanne Poirier. Les produits seraient mis en commun.
L’avocate accepta l’offre avec enthousiasme.
Le mariage consacrant cette association maritale fut déclaré à la mairie du 1" arrondissement. Le curé de Saint-Eustache le bénit, car Suzanne Poirier demeurait attachée aux traditions religieuses.
Le cabinet reprit donc son activité, avec un beau papier à lettres portant l’en-tête suivante :
Cabinet Rosa Dupont de Bazoches Bâtonnière M° Michel Palavas Veuf et Successeur
Les époux faisaient chambre à part.
Suzanne Poirier continua ses travaux dans son ancien cabinet, M° Palavas s’étant réservé celui de la Bâtonnière.
Il ne s’y tenait qu'exceptionnellement. Sa femme faisait tout le travail, recevait les clients, dictait la correspondance, plaïdait.
Michel, — selon son expression, — faisait l'extérieur. Et il s’acquittait magnifiquement de la tâche qu'il s'était réservé.
Il amena une clientèle féminine considérable. Au moindre embarras, toutes les jolies femmes accouraient rue Ninon-de-Lenclos.
Certaines inventaient même des difficultés imaginaires pour venir consulter « le Maître » qui les accueillait avec la meilleure grâce. Elles partaient ravies, pleines d’espérances, et envoyaient de magnifiques cadeaux.
M' Palavas les recevait avec une souriante reconnaissance où les donatrices voyaient l'ombre d’une promesse. Mais il refusait l’argent avec une noble dignité.
— Voyez ma femme, disait-il, c’est elle qui s’occupe de ces questions.
Pychène, toujours aussi bohème, venait le voir fréquemment pour attraper un repas ou une petite somme. Il s’obstinait à donner le titre de Bâtonnier à son ami.
— Tu as droit au titre, proclamait le peintre, en réponse aux molles protestations de Palavas. On a toujours appelé « générale »
la femme d’un général, « Présidente » la femme d’un Président, « épicière » la femme d’un épicier ; elles conservent la dénomination dans le veuvage; pourquoi ferais-tu exception ?
Au fond, le veuf trouvait le raisonnement logique. Par ses soins, un beau monument fut élevé dans le cimetière de Bazoches. Toutes les autorités régionales assistèrent à l’inaugu-
ration. Suzanne Poirier était à côté de son mari. Ce fut très beau.
Après la cérémonie, les jeunes époux allèrent coucher à Reims dans l’appartement de leurs fiançailles, et, durant deux jours, vécurent comme s'ils n'étaient point séparés de corps.
L'ombre glorieuse de la grande Bâtonnière continuait à les rapprocher.
Ivre de bonheur, et de champagne quelquefois, la jeune femme approuvait les vers du bon La Fontaine inscrits sur les murs de l’hôtellerie, à titre de référence :
Il n’est cité que je préfère à Reims :
C’est l'ornement et l'honneur de la France:
Car sans compter l'ampoule et les bons vins, Charmants objets y sont en abondance.
Ah! Qu'elle eût été heureuse de prolonger le séjour! Mais Michel Palavas lui rappela que l'amour ne devait pas faire négliger les choses sérieuses; qu'une absence plus longue compromettrait l’avenir du Cabinet. Suzanne, le cœur gros, s’inclina. Ils regagnèrent Paris et reprirent leurs occupations respectives.
Sous la protection de l’éternelle loi morale qui favorise les existences honnêtes et laborieuses, ils vécurent heureux, mais n’eurent pas d'enfants.