‹ La bâtonnière; romanChapitre 26 sur 28 · LE · texte numérisé non relu

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Le lendemain matin, ils n’éprouvèrent ni surprise ni remords à se retrouver dans le même lit.

— Ne nous mettons pas en retard, dit Michel.

Très dignes et un peu solennels, ils arrivèrent à l’église de Bazoches avec dix minutes d'avance.

Le service fut rapide, puis on gagna le cimetière. M° Palavas avait demandé qu'aucun discours ne fût prononcé.

Lorsque le prêtre eut aspergé d’eau bénite le caveau, Michel, immobile sur le bord se recueillit, le visage voilé par la main droite. L'assistance émue admira l'élégance du geste.

Les couronnes et les gerbes étaient si importantes qu’on ne pouvait, même en les entassant, les faire tenir sur la sépulture Dupont. Alors M° Palavas donna l’ordre de les répartir sur les autres tombes et le petit cimetière fut comme un parterre de fleurs. Des environs, on vint l’admirer. é.

En quittant le village, l’avocat remit discrètement au curé une offrande comme celui-ci n’en avait jamais reçu et, au maire, mille francs pour les pauvres de la commune.

Quand Palavas et M" Poirier remontèrent en voiture, tout le village se découvrit et s’inclina en salutations où l’admiration se mêlait au respect,

Ils déjeunèrent à Soissons. Les fatigues de la veille, la route, l’air vif les avaient mis en appétit.

La salle était ensoleillée, le menu offrait de savoureuses spécialités régionales. Vraiment la vie était belle! S’abandonner aux tristes pensées eût été de l’ingratitude.

Très excitée, Suzanne s’agitait comme un oiseau, n’arrêtait point de jacasser, de rire. Des tables voisines, on les regardait avec curiosité, en échangeant des mots à voix basse. Michel s’en aperçut. Sans doute Jules, le chauffeur, pour faire l’avantageux, avait bavardé à l’office. Maintenant, tout le monde savait qui ils étaient, d’où ils venaient.

Or M° Palavas avait un souci rigoureux de la bonne tenue. Aussi se figea-t-il instantanément dans une attitude sévère; puis, fronçant les sourcils, il invita la jeune femme à prendre une tenue plus réservée.

— N'oubliez pas, murmura-t-il, que nous venons d’enterrer la Bâtonnière et qu'elle était mon épouse. On nous observe...

Déconfite, Suzanne baissa le nez vers l’assiette, comme font les enfants grondés, ne dit plus un mot, et, afin de chasser sa peine, mangea et but immodérément.

Lorsqu'elle se leva de table, son visage fort coloré s’appliquait à exprimer la gravité; mais elle vacillait un peu. Michel lui prit le bras et la sortie s’opéra avec une dignité suffisante.

Durant le parcours de la ville, ils demeurèrent dans la voiture le buste droit, muets, cérémonieux. Mais lorsque l’auto ayant dépassé la dernière maison, roula sur la route Nationale, Suzanne, incapable de se contenir plus longtemps jeta les bras autour du cou de Michel, l’attira, lui mangea les lèvres et se livra à de telles privautés que Palavas scandalisé la repoussa.

— Etes-vous folle? demanda:t-il sèchement.

Jules vous voit dans le rétroviseur.

Le rétroviseur! Ce mot, descriptif et scientifique, produisit un double effet sur la jeune femme, D'abord, elle demeura bouche bée, puis elle éclata de rire, d’un rire fou qui la tordait, la secouiait dans le coin où elle se blottit. C’étaient des larmes, des petits cris et, jaillissant par saccades, le mot « rétroviseur » que rarement elle parvenait à prononcer entièrement. Qu’évoquait-il dans son imagination déchaînée? Elle n’aurait pu le dire, étranglée qu’elle était par sa crise d’hilarité.

Palavas, imperturbable, la considérait avec

pitié.

Il haussa les épaules et rajusta le nœud de ga cravate noire.

A Villers-Cotterets seulement, Suzanne Poirier retrouva le calme. Aussitôt, elle s’endormit le sourire aux lèvres et ne se réveilla qu’à la barrière.

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