‹ La bâtonnière; romanChapitre 4 sur 28 · LE LYCÉE GEORGE-SAND · texte numérisé non relu

LE LYCÉE GEORGE-SAND

La création du lycée George-Sand était une victoire du féminisme.

Jusque-là, tous les lycées de Paris portaient des noms d’hommes, même ceux destinés aux jeunes filles.

Fénelon, passe encore; mais Jules Ferry.

Victor Duruy! Pourquoi pas Ledru-Rollin ou Cambronne?

Il était grand temps d’en placer quelquesuns sous des vocables féminins.

On décida de commencer par George Sand.

Ce serait en même temps une réhabilitation.

De quel droit, s’agissant de juger un écrivain, s’oceupait-on de sa vie privée plus que de son œuvre ?

George Sand avait souvent changé d’affection? N’était-ce pas son droit?

Est-il plus grave pour une femme de changer d’amant que pour un politicien de changer de parti?

Toujours l'hypocrisie masculine!

Et puis, les hommes sont mal venus à s’indigner de variations dont ils ont l'entière responsabilité.

Celles qu’ils déshonorent du nom d'insatiables ne sont généralement que des insatisfaites.

Déçues, elles cherchent ce qu’elles n’ont point trouvé. Îl y en a qui cherchent toute leur vie. On doit les plaindre, et non les accabler.

L'esprit de la maison, les méthodes d’éducation ne ressemblaient en rien à ceux de l’Institution Jeanne-d’Arc.

L'objectif était le développement intégral de la personnalité des élèves.

La directrice, M" Denise Fleurier, avait participé à l’élaboration des plans, puis, avec la même précision dans les détails que jadis les fondateurs de communautés, avait rédigé les statuts.

Tout ce qui contribue à donner aux internats la froideur et la tristesse des prisons avait été banni. Partout de l’air, de la lumière, de la jeunesse. Arrière les antiques disciplines, mères de tourments inutiles, et les vieux préjugés, sources de faussetés.

Edifié à la périphérie, l'établissement se composait de trois élégants pavillons en briques avec chaînes de pierre; ils entouraient une vaste cour plantée de tilleuls. En arrière,

un jardin à la française développait ses platesbandes fleuries le long d’allées droites et larges, favorables à la causerie ou à la rêverie.

Dans une touchante pensée de commémoration, les élèves voulurent donner un nom à chacun des pavillons. L’un s’appelait : Sandeau; l’autre : Musset; le troisième : Chopin.

La directrice jouissait d’une autorité et d’un crédit lui permettant les initiatives les plus hardies.

Durant quinze ans, elle avait été l’amie du député Albert Lafrape qui lui dut en grande partie sa réussite politique.

D'intelligence moyenne, avec une ambition plus hardie que scrupuleuse, ce parlementaire avait deux graves défauts : la passion du jeu et une propension à l’intempérance.

S'il n'avait rencontré Denise Fleurier, sa carrière politique eût vraisemblablement pris fin dans de pénibles aventures. Mais, adroitement surveillé, guidé par son amie, il fit son chemin comme les camarades. Ministre de l'Agriculture, puis placé à la tête de la Marine marchande, il aurait sans doute, avec la même tranquille incompétence, continué la tournée des ministères si, comme disent les poètes, la Parque cruelle n’avait tranché le fil de ses jours.

Il semblait que sa circonscription lui appartint comme un fief. Expert en culture électorale, il l'avait judicieusement aménagée et y

répandait régulièrement l’engrais des subventions communales et des faveurs particulières.

Cependant, un jour, profitant du mécontentement des populations rurales, un concurrent surgit. Incapable de prendre la parole en public, il buvait du matin au soir, dans les cabarets, criant que la France, dégoûtée des bavards, réclamait des travailleurs. C’est pourquoi il se présentait. Son succès était grand.

Ne pouvant l’affronter en réunion publique, Lafrape le suivit sur le terrain qu'il avait choisi : l’estaminet. Malheureusement, Lafrape avait un foie en piteux état, D’atroces douleurs le tourmentaient. Il maigrissait à vue d'œil.

Enfin, il fut réélu de justesse, avec une majorité de soixante voix. Ses amis, qui, durant le dépouillement du scrutin, étaient demeurés muets, angoissés, l’acclamèrent bruyamment et voulurent boire au triomphe de la République; cela se prolongea très tard; Lafrape n’en pouvait plus.

Le lendemain, il ne put se lever et, quelques semaines après, il mourait.

L'intelligence de Denise Fleurier, sa clairvoyance, sa loyauté, lui avaient valu la sympathie des amis politiques de Lafrape qui appréciaient l'influence salutaire qu’elle exerçait sur leur collègue.

Après la mort de celui-ci, ils eurent pour elle les égards compatissants et empressés

dont bénéficient les veuves durant quelques mois.

Elle en profita pour se faire nommer directrice du lycée George-Sand, dont la création venait d’être décidée,

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Occasion merveilleuse pour réaliser les méthodes d'éducation qu’elle avait en tête depuis si longtemps.

Tout d’abord, elle n’admettait pas que l’élégance ou l'humilité du vêtement pussent créer des différences entre les élèves. Elle savait que les femmes, trop souvent, attachent plus d'importance aux robes qu'à celles qui les portent,

Aussi décida-t-elle qu’à l’intérieur du lycée toutes les élèves porteraient l’uniforme qu’elle avait elle-même dessiné. Il était d’ailleurs fort plaisant, Pantalon étroit des hanches, large des jambes, avec veston court, le tout en lainage bleu-marine. Sur la tête un béret de même couleur.

Le spectacle était vraiment charmant de ces jeunes filles ainsi vêtues, se promenant dans la cour, les mains dans les poches.

La directrice avait voulu le plus de poches possible, aussi bien dans le pantalon que dans le veston.

— Ainsi, disait-elle, mes élèves apprendront

à mettre les mains dans les poches. C’est tout un art. Les gavroches le pratiquent naturelle. ment, de naissance, et avec quel chic! Au contraire, après plusieurs générations vouées aux robes sans poches, les femmes, dès qu’elles n’ont plus leur petit sac, ne savent que faire de leurs mains.

Aussi, au lycée George-Sand, les mains étaient-elles toujours enfoncées dans les poches, et cela donnait un petit air crâne, redressait les épaules, cambrait les torses.

Rosalie Dupont trouvait parfaites ces innovations. Tout l’enchantait dans cet établissement. Mettant en pratique le précepte de Périn : ne s'étonner de rien, elle avait évité la timidité, la gaucherie dont souffrent généralement les provinciaux brusquement trans plantés à Paris.

Son intelligence, sa vivacité, sa franchise, sa gaieté conquirent maîtresses et élèves.

La directrice, dès le premier jour, l’avait remarquée. Quelques instants d’entretien suffirent pour la convaincre que le lycée venait de recevoir un sujet d’élite qui, certainement, lui ferait honneur.

Denise Fleurier estimait que l'intelligence des élèves doit être cultivée plus que leur mémoire. Introduire quotidiennement et par force, dans ces jeunes cerveaux, une forte dose de connaissances, n’était-ce pas imiter Je système des gaveuses mécaniques appliqué aux

malheureuses volailles? Ces dernières, du moins, n’ont pas le temps de perdre la graisse artificiellement acquise, puisqu’on les tue lorsqu’elles sont à point; mais les élèves, elles, sont lâchées, le gavage terminé, et bientôt, reste peu de chose de ce fatras dont on les a bourrées,.

Exciter l'intelligence et l’imagination, voilà, d’après elle, à quoi devait se borner l'effort des éducateurs.

Les études secondaires, elle les assimilait au travail du cultivateur qui commence par préparer son champ. Il le nettoye, en enlève les pierres, les mauvaises herbes, fouille la terre, répand l’engrais. Cette préparation achevée, et à ce moment seulement, on peut ensemencer,

C'était, d’ailleurs, rappelait-elle, les anciennes méthodes, celles suivies aux XvI, XVI et xvin° siècles, celles qui ont produit les grands humañnistes, et des sujets supérieurs dans tous les domaines de l'intelligence.

Mais, à partir de la Révolution et surtout du Premier Empire, tout fut changé, au nom de l’Egalité et de la Discipline.

Dans les établissements, devenus de véritables casernes, où tout était mené militairement, on enseignait le rudiment, sèchement, sévèrement, dans des exercices d’ensemble, comme on apprend aux recrues le maniement d'armes et la théorie; et c'était le roulement

d’un tambour qui conduisait la. marche des études.

Les changements de régime, loin d’atténuer ce mal, l’avaient aggravé. On en était arrivé au stade des accumulateurs en charge continue.

Ce que ne pouvait admettre Denise Fleurier, c'était l’enseignement collectif et mécanique, le professeur distribuant la même leçon à vingt ou trente élèves réunis, comme le moniteur de gymnastique fait exécuter des mouvements d’ensemble.

— Dans ce groupe, disait-elle, il n’y a pas deux élèves ayant même intelligence, même sensibilité, même sentimentalité, et vous prétendez leur appliquer à tous le même traitement. C’est folie!

Profitez des enseignements de la nature.

La terre réclame d’être traitée selon sa composition, son climat. Ici, elle donne des pâturages, là du blé, ailleurs du vin. Essayez donc de planter des vignes dans les prairies et de faire pousser du blé sur les côteaux des vignobles!

Elle entendait qu’au lycée George-Sand chaque élève fût doucement, patiemment étudiée, de manière à en découvrir les qualités et les défauts, puis corriger ceux-ci et développer celles-là.

Les notes numératives, les classements étaient supprimés.

— Ces chiffres sont faux, disait-elle, puisqu'ils n’expriment pas les valeurs individuelles. Ils sont, en outre, nuisibles, pouvant susciter chez les unes la vanité, chez les autres le découragement.

Enfin, elle déclarait que l’enseignement dans un lycée de jeunes filles ne doit pas être le même que dans un lycée de garçons.

— Les filles sont aussi intelligentes que les garçons, c’est entendu; mais là s’arrête l’égalité. Les hommes seront toujours supérieurs pour la force physique, la résistance, les grandes conceptions, l’organisation, le commandement. Par contre, ils seront toujours inférieurs aux femmes pour la finesse, la sensibilité, l’élégance, le charme. Cultivons chacun notre domaine, Dans tous les temps, la plus simple des filles, si ses qualités sont mises en valeur, vaudra mieux qu’un garçon manqué.

Elle rappelait que longtemps les femmes avaient dominé les hommes dans l’art d'écrire une lettre et dans l’art de la conversation.

Les cartes postales et le téléphone avaient tué le premier. Quel dommage! car c'était dans la lettre que triomphaient les qualités féminines, quelle que fût la classe sociale.

Le charme de la conversation, lui aussi, était perdu.

Certes, les oisives faisaient des visites, beaucoup de visites, en courant, pour se montrer;

on parlait énormément autour des tables à thé,

mais ces bavardages exaspérants où chacune parle très vite en avalant la moitié des mots en même temps que les petits fours, n’ont aucun rapport avec la conversation où la parole, usant de nuances et d'inflexions appropriées, traduit une pensée, exprime un sentiment.

Denise Fleurier avait donc décidé de remettre en honneur ces deux arts essentiellement féminins.

Trois fois par semaine, chaque élève devait écrire une lettre adressée à qui elle voudrait, sur le sujet qui lui plairait le mieux.

Egalement, il y avait cours de conversation.

Au nombre de quinze au maximum, les élèves se groupaient autour d’une maîtresse qui engageait et dirigeait les propos.

Chacune devait dire son mot. Mais défense absolue d'employer les expressions à la mode du jour telles que : « Je comprends. Vous pensez, ma chère. Oh! délicieux! ravissant!.. Quelle chose horrible! C’est une splendeur! » que les insupportables pies mondaines débitent sans arrêt, croyant cacher sous ces défroques le vide de leur cerveau.

Malheur à l’élève qui employait ces odieux lieux communs devant la directrice!

— Je préférerais, disait celle-ci, vous entendre proférer un gros mot... Parfois, un gros mot contient de la spontanéité, de la sincérité... On peut l’excuser, le supporter; mais ces stupidités, jamais.

Dans ces deux genres : le style épistolaire et la conversation, Rosalie Dupont triomphait.

Ce qui lui conférait un grand prestige, c'était sa faculté d’élocution et la promptitude de ses réparties qui jaillissaient comme les flèches d’une arbalète et touchaient infailliblement le but.

Denise Fleurier s’amusait à suivre ce jeu où Rosa marquait tous les points.

A la suite d’une séance, après l’avoir félicitée, elle l’emmena et se promena avec elle dans le jardin. Sous un ciel de printemps, doux comme un regard, l’air portait dans ses frissons l’étrange et délicieux mystère du renouveau,

— Ma petite Rosa, dit-elle, vous avez le don verbal; soyez avocate. Avec vos qualités, vous trouverez au barreau l’indépendance et le suecès, Vous serez Bâtonnière, je vous le prédis, croyez-moi.

Denise Fleurier était alors une femme de cinquante ans, avec une figure gracieuse sous de beaux cheveux presque blancs.

Une femme du monde qui s’agitait dans les milieux intellectuels où elle promenait un visage lourd, dont les pâleurs grasses de camélia finissant s’affligeaient au voisinage de cheveux si noirs et luisants qu’on eût dit un spécimen d’anthracite, l'avait longuement entreprise pour la décider à se faire teindre. Elle

l’assurait que personne ne s’en apercevrait, et se donnait en exemple.

— J'ai pris pour règle, répondit Denise Fleurier, de ne jamais dissimuler ma pensée.

Pourquoi dissimulerais-je l’état de ma chevelure auquel j'attache infiniment moins d’importance? Et puis, chère madame, j'aime la logique. Dans votre magnifique salon, vous avez de splendides bergères du xvur siècle.

Elles sont recouvertes d’étoffes de l’époque, étoffes forcément usées. Vous repousseriez avec indignation le conseil de faire remplacer ces soieries qui portent les traces du temps par une étoffe neuve de fraîcheur éclatante. Et vous auriez raison. Celle-ci ferait disparate avec les vieux bois. Eh bien! c’est la même chose. Mes cheveux et mon visage vieillissent ensemble. Je les laisse s’accorder. Cela vaut mieux.

Denise Fleurier, dont l'intelligence égalait l’activité, consacrait tous ses efforts à la pédagogie et au féminisme. Ce furent ses seules passions. La liaison avec Lafrape, aventure banale, n’avait enchaîné ni son cœur ni ses sens. Longtemps elle était demeurée indifférente à la cour que lui faisait le député rencontré dans des congrès, des commissions, des enquêtes. Et puis, un jour que la solitude était plus lourde à son cœur, elle avait cédé, comme un prisonnier s'évade sans savoir où il ira.

Mais bientôt elle sentit qu’elle n’aime-

rait jamais d’amour le compagnon à qui elle s'était donnée. Trop de choses les séparaient. Elle avait donc résolu de mettre fin à cette liaison qu'elle considérait comme une erreur.

Mais Lafrape manifestait une telle passion qu’elle en fut touchée. La rupture lui eût apporté une grande douleur et, probablement, l'eût entraîné aux pires sottises. Alors, par bonté, après avoir refusé de devenir sa femme, elle demeura son amie fidèle.

Loyalement, elle chercha à partager les ardeurs de son amant, sans pouvoir y parvenir.

Il fallut se rendre à l'évidence; dans leurs rapports, elle ne pouvait apporter mieux que bonne grâce et complaisance. Elle n’y manqua jamais et, comme beaucoup de femmes, ne trouva dans les jeux amoureux que la satisfaction de faire plaisir à un bon ami.

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