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SUITE DE L'HISTOIRE DE LA DAME BRUNE

KT DD PROTECTKrR MTSTERIBDX.

Le jeune homme s'appuya d'un coude sur la balustrade de pierre, et se tournant vers la dame brune, il lui dit :

— Je professe, madame, un giand culte pour la vérité Je suis ennemi des illusions et surtout des liompcries. Il m'a toujours semblé si naturel en an)our de se (inillci" lorsque l'accord a cessé, (pi'il m'entre dinicilemeiit dans Vcs\)\\[ (|u'<»ii puisse s'anuiser à cacher où à dénaluier ce (|u'()ii pense. L'cxajjération et la fiiusseté m'inspn'enl niioVule horreur,

c'est assez vous dire que mes malheurs me viennent de ces deux fléaux. Je ne m'embarquerai pas dans le récit de mes diverses amours. Je vous dirai seulement que j'ai toujours rencontré sur mon chemin ces défauts que je crains le plus au monde, et voici en deux mots comment je me suis trouvé aux prises avec tous les deux dans ma dernière affaire de cœur. Je me croyais aimé d'une belle dame autant que le Roméo de Shakspeare, comme je le méritais enfin ; on me témoignait une tendresse emportée, mais on exigeait de ma part une exactitude scrupuleuse à écrire des volumes de lettres, à courir tout Paris pour échanger un regard. Un jour il m'arriva d'omeltrc je ne sais plus quelle note légère dans cet accompagnement obligé d'une grande passion.. On m'en fit une querelle assaisonnée de larmes et de crises nerveuses. J'en ressentis plus de fatigue que de remords, et déjà je songeais à une rupture, lorsque des soupçons me furent donnés par un de mes amis. J'appris que le même jour une querelle très-vive avait aussi troublé la paix du ménage de ma belle. On lui avait refusé, par économie, une parure fort chère qu'elle désirait. Elle avait poussé l'insistance jusiju'aux pleurs, et mon

ami assura en badinant que celte âme si tendre avait utilisé le chagrin de sa parure perdue pour mieux jouer la scène dont j'avais été la dupe. C'étaient, disait-il, des sanglots à deux fins. Un mari avait vu les larmes sincères et moi la fausse monnaie. Ces plaisanteries achevèrent de me troubler et d'exciter ma défiance. A partir de ce moment, je pris la peine de descendre aux vérifications, et je découvris par centaines les petits mensonges. On me disait un jour qu'on avait rêvé à moi en écoutant à l'Opéra tel morceau de musique, et j'apprenais en approfondissant le fait qu'on avait quitté le spectacle avant que ce morceau fût exécuté. Le lendemain c'était quelque autre invention. Il était facile de comprendre qu'on se lasserait tout à coup de ce manège. Une rupture était le plus sage parti ; je rompis en etîet sans en donner la raison. Les lettres arrivèrent par douzaines ; le désespoir parut à son comble; on parlait de s'enqioisonner. Comme on aurait pu le faire par amour de l'exagération, j'écrivis en quelques lignes mes découvertes et le dégoût que le mensonge m'inspirait; depuis lors on me laissa en repos. Vous devinez ce qu'une pareille aventure laisse après elle d'ennui et de dé-

couragement. Le cœur ne se remet pas tout de suite du dépit d'avoir été joué. Le mal que lui a fait un individu lui donne une haine générale pour le sexe entier. Vous le voyez, madame, j'avais quelque droit de regarder en pitié les intrigues mondaines du haut de cette cathédrale.

— Je conviens, monsieur, que vos motifs sont bons; je cède à votre indifférence l'une des tours de l'église, en me réservant l'autre pour moi.

— Je croirai que c'est une prétention de votre part, si vous ne me dites pas aussi quel est l'état de votre cœur.

— Allons, je vois qu'il faut faire ma confession. J'étais à vingt ans maîtresse de ma fortune. J'avais une imagination romanesque, et je ne voulais m'en rapporter qu'à moi du soin de choisir un mari. Pendant six mois , je vécus au milieu des hommages et des adorations. Plusieurs partis sortables se présentèrent, et je les refusai. Par un vrai caprice de jeune lille, je distinguai dans la foule des jeunes gens celui qui ne pensait pas k moi. Il n'avait ni esprit ni fortune, mais je ne lui plaisais que médiocrement. C'était sou seul mérite. Je résolus de l'amoner à mes pieds, et

quand il y fut venu, je le préférai aux autres. Il me parut doux de rendre heureux et riche un liomme qui n'avait que de faibles chances de succès. La reconnaissance devait , selon moi , ajouter beaucoup à l'amour. Je pris les conseils qu'on me donna pour de l'envie ; je n'écoutai rien, et je me mariai par obstination. Au bout de huit jours, j'en étais aux regrets. Comme le manque d'amour n'exclut pas la jalousie, j'ai souffert tout ce que le mariage peut donner de tourments sans en connaîtie les avantages. Pendant un an que dura mon esclavage, ma patience et ma ré- -signalion eurent tant à faire, que ces deux vertus sont épuisées en moi. Les mauvais procédés de mon mari étaient devenus tels qu'une séparation semblait inévitable , lorsque la mort vint me délivrer. Il m'est resté de tout cela un froissement de cœur difficile à guérir. De[)uis quatre ans que je suis veuve, les imporlunités ne m'ont pas manqué. Je ne dirai pas, avec la fanfaronnade i)ratiquée par bien des femmes, que je méprise l'amour. J'éprouve souvent les ennuis et le vide que ma situalion doit donm r nécessairement; mais celte habitude, (•ommiinc à tous les hommes, de saisir les occasions de tèle-à-lrte pour nous faire leur

cour, me semble une odieuse fureur d'arriver à nous tyranniser...

Ici la dame brune fit une pose d'une minute, et reprit sur un ton moins sérieux :

— Je m'aperçois que je vous ouvre mes plus secrètes pensées, monsieur, et cela me semble tout à coup aussi étrange que notre rencontre et notre voyage aérien.

— Vous pouvez continuer sans crainte, madame; sous peine de tomber vis-à-vis de vous dans la contradiction, je me suis mis dans l'impossibilité de vous faire la cour. Je vous accorderai, si vous le voulez, que vos motifs d'indifférence sont plus graves que les miens. Je vous cède le domaine de cette plate-forme, et je me retire bumbkment à la hauteur du bourdon. Comme toute gageure perdue doit être payée, je me mets à votre discrétion.

— Eh bien ! je vous ferai savoir ce que j'exige de vous.

Dans cet instant la dame reconnut , au mouvement qui s'opérait sur le parvis, que le sermon était achevé.

— Mon voisin le mnrguillier nous cherche sans

doute! s'écria-t-elle ; dépêchons-nous de descendre. Elle partit en avant, et sautait sur les marches avec la légèreté d'un oiseau. Son compagnon, obligé de se borner à la suivre pendant cette longue course, contemplait avec plaisir la grâce de ses mouvements.

— Les anciens, disait la dame, ont oublié de placer dans leurs enfers un escalier sans fin par lequel il faudrait tourner éternellement. Ce supplice vaudrait bien celui des Danaïdcs.

— La punition ne serait pas sévère pour vous, madame; je vous ai vue valser au bal cet hiver d'une façon rassurante.

La dame brune s'arrêta subitement à ces mots. L'obscurité ne permettait pas de distinguer l'expression de ses traits ; mais l'altération de sa voix étiiil sensible, lorsqu'elle s'écria :

— Vous prétendiez ne pas me connaître I voilà donc comme vous avez horreur des mensonges, monsieur? Je vous fais compliment de votre loyauté. Je vois que j'étais seule de bonne foi dans l'échange de senlinients qui vient d'avoir lieu entre nous. C'est une ln;oii (jui iic nie sur])rL'nil pas. Je réiléchirai ce soir

au ridicule que je me suis donné en faisant des confidences et l'histoire de ma vie à un inconnu.

Mon héroïne entra dans l'église, où l'attendait le marguillier ; elle l'entraîna au dehors , et monta en voiture sans tourner la tête une seule fois.

Notre veuve s'appliqua, pendant le retour, à éviter soigneusement de parler du jeune homme. Les femmes ont un privilège précieux, celui de couper la parole aux gens sans qu'on y prenne garde, et de conduire la conversation où il leur plaît. Au moment de prononcer le nom du protecteur mystérieux , le bon marguillier fut interrompu à trois reprises et finit par oublier l'aventure du sermon. Vous voyez, Maurice, que la dame brune poussait un peu loin le ressentiment.

Cependant, à peine rentrée chez elle et retombée dans la solitude, elle regretta d'avoir traité le jeune homme aussi brusquement.

Ce mensonge, pensait-elle, n'était pas un grand crime. Je lui dois tout le piquant de la circonstance. C'était une preuve de tact que la feinte de ne pas me connaître. J'aurais du prendre la chose en riant, au lieu de montrer cette sotte colère.

Ce qui augmentait les remords de la dame brune, c'est qu'elle avait à se reprocher de n'avoir pas été parfaitement véridique dans le récit de son histoire. Ces torts étaient de nature à faire naître le désir d'une réparation. La jeune veuve était persuadée que son inconnu chercherait bientôt à la revoir ; elle se promit donc de l'accueillir avec bienveillance, et de lui adresser un de ces regards qui effacent les petites offenses. Elle voulait môme lui demander franchement pardon d'une brusquerie qu'elle ne pouvait s'expliquer. Le jeune homme, à coup sûr, répondrait galamment et sans conserver de rancune, tout en laissant voir que la dureté du procédé lui avait causé quelque peine. Cette scène fut représentée plusieurs fois dans l'imagination de la dame, comme il arrive quand on a une idée importune et un reproche à se faire.

Si le jeune homme fût venu dans ce moment, il eût élé bien reçu; mais, soit par calcul ou autrement, il tarda pendant plusieurs jours. L'impression commençait à s'effacer, lorsi^u il arriva en compagnie du bon marguillirr, qui le présenta par la mnin en déclinant ses noms et (jualilés.

J(! ne (lirai pas ce nom à M. Maurice, puisque je

lui ai tu celui de la dame ; mais il saura que le prestige se détruisit un peu dans l'imaginalion de mon héroïne, comme cela est infaillible quand on passe du mystérieux au réel. Le jeune homme le devina, car il abrégea sa visite autant qu'il put. Cependant il revint le lendemain, et cette fois il eut le bonheur de parler à la dame brune sans témoin.

— Madame, dit-il, vous avez été bien sévère pour un mensonge bien innocent.

— Ma colère n'a pas été de longue durée, monsieur. Vous aviez fait votre métier d'homme ; j'aurais dû le comprendre, et j'ai eu tort de m'en fâcher. Si vous êtes venu avec un plaidoyer, je vais au-devant de votre justification en déclarant que je vous pardonne.

— Je regrette presque, madame, que votre pardon m'ait prévenu, car j'avais, en effet, un plan de défense, où je m'étais mis en frais d'arguments. Me permettrez-vous de vous soumettre celui sur lequel je complais le plus?

— Tiès-volontiers. Prenons que je sois encore irritée contre vous. Je me pose en juge et je vous écoute.

— C'est en témoignage que je vous assigne, madame. Promettez de répondre sincèrement à une question que je vais vous faire, et vous aurez deux raisons de m'absoudre au lieu d'une.

— Faites votre question, et je verrai si je puis y répondre.

— J'y consens. Si j'étais coupable en feignant de ne pas vous connaître, ne le seriez-vous pas davantage de m'avoir trompé dans le récit de votre histoire? Les motifs que vous m'avez donnés de votre indifférence sont-ils exacts? Est-il bien vrai que les hommages des jeunes gens vous semblent une guerre odieuse pour arriver à la tyrannie, et que, depuis votre veuvage, votre cœur n'ait jamais parlé?

La dame brune rougit jusqu'aux oreilles. Elle sentait que le silence serait un aveu, que son trouble kl trahissait et que la réponse qu'elle voulait éviter ('lait lisible sur ses joues. Dans cette détresse, elle préféra entre deux mauvais partis celui de la sincérilé.

— Il faiil donc vous l'avouer, dit-elle, puisque vous invo(iu(v, mon témoignage. Oui, monsieur, mon cœur a iiaiié depuis mon veuvage; mais il est sur le

point de se taire. J'ai de graves sujets de plaintes contre celui que j'aimais, et dans l'instant de notre conversation j'éprouvais ce vide cruel que laissent la tendresse trompée et les illusions qui s'envolent. De là venaient cette indifférence et ce détachement de la vie que j'ai senti en promenant mes regards sur le monde du haut de la cathédrale. Ce motif vaut bien au moins ceux que je vous ai donnés.

— Il est vrai, madame, et je perds doublement la gageure, car mon indifférence n'existe plus. Une femme m'avait brouillé avec le sexe entier, une autre m'a rendu toutes mes faiblesses. Je suis amoureux, madame, et cette fois, c'est d'une personne aussi loyale que belle, et dont la sensibilité n'est pas une feinte.

Il va sans dire que la dame brune comprit, au feu qui accompagnait ces paroles, que c'était une déclaration.

— Je vous plains, dit-elle, si la personne que vous aimez est dans la môme disposition d'esprit que moi.

— Dans la môme, exactement, madame.

— Eh bieni croyez-moi, renoncez à lui plaire.

Je sais que les femmes ont l'habitude de jurer qu'elles n'aimeront jamais, à l'instant où leur cœur commence à se prendre, et que par conséquent on a raison de ne pas tenir compte de ces faux mépris; mais ici la situation est bien différente. Mon cœur appartient encore à un amant qui me néglige. Un mot de lui, un mouvement de retour vers moi effaceraient subitement toutes les impressions qu'un autre aurait pu produire.

— Et s'il ne prononçait pas ce mot, si vous attendiez en vain ce mouvement ?

— J'en serais au désespoir.

— Puisque nous mettons les cartes sur table , madame, puisque vous avez compris que c'est vous que j'aime, je renonce à user d'adresse contre vous. J'avais à peu près deviné l'état de votre cœur. On ne parle pas de l'amour comme vous l'avez fait, même pour en médire, sans être aux prises avec lui. Ce que vous venez de m'npprondiv, au lieu de m'enlever l'espérance, lui ouvre toutes les barrières. De bonne foi, je ne crois pas être dans les conditions les |)lus défavorables. N'est-ce pas par une liaison qui finit (|u'une nouvelle commence? La plupart des rni)lures

n'arrivent-elles pas ainsi, par le refroidissement d'un cœur, et par un tiers qui vient se jeter à la traverse? L'amant négligent peut se rallumer pour un jour ; mais il n'aura que de pâles éclairs, et retombera bientôt au-dessous de son premier état. Votre dépit, votre chagrin même peuvent combattre pour moi. Je vous aime avec ardeur, et toute ma conduite va vous en offrir mille preuves. Je ne crains pas que vous en doutiez, puisque cela est. Pourquoi donc voulez-vous que je renonce à vous plaire?

En parlant ainsi, le jeune homme s'était animé. Ce qui se passait dans son âme était écrit dans ses yeux. La dame se tourna vers lui avec l'expression d'une grande bienveillance, et lui répondit en accompagnant ses paroles d'un regard plein de douceur...

Mais il me semble que le jour commence à paraître. Je terminerai dans ma prochaine lettre l'histoire de la dame brune et du protecteur mystérieux. Je ne veux pas vous dire le dernier mot de cette aventure avant de savoir la tournure que la vôtre a prise; je suis sûre d'avance que nos deux conclusions ne se ressembleront pas. Reprenez donc votre récit et menez-le au point où en est le mien.

i88 DEUX MOIS DE SÉPARATION

Adieu, Maurice; je pense à vous à toute heure du jour, et bien autrement que vous ne l'imaginez.

PE MAURICE A MELCY.

Lyon, lï mai H.

Vous vous niO(iueriez de njoi, Melcy, el vous auriez raison de le faire, si je tardais plus longleiups à vous dire que j'ai compris, dès le premier mot, votre histoire. La dame brune, c'est vous; ne croyez pas que j'aie attendu pour le deviner la seconde parlie du récit où vous donnez les détails de votre mariage et de vos débuts dans le monde. Je les connaissais de longue date; ainsi, vous m'avez olTert plus J'éclair-

cissemeiits qu'il ne m'en fallait. Votre protecteur inconnu a parlé superbement bien lorsqu'il a dit que la plupart des liaisons se terminent par le refroidissement d'un cœur, et par l'arrivée d'un tiers personnage qui se jette à la traverse. Le cœur refroidi, c'est le vôtie, ma chère enfant, et non pas le mien. Vous avez saisi avec empressement l'idée que je vous négligeais, parce qu'elle vous mettait plus à l'aise. Elle vous est sans doute venue sur les tours de Notre- Dame, au moment où le jeune protecteur vous a intéressée par ses frais d'esprit. Gomme je ne ferais que vous causer de l'impatience en vous démontrant que vous n'avez pas contre moi de grief raisonnable, j'aurai le bon goût de passer condamnation sur mes torts prétendus.

Le héros de votre histoire est un garçon de sens, et je l'estime de n'avoir tenu aucun compte du petit mensonge que vous lui faisiez en assurant que les hommages vous semblaient une guerre pour arriver à l'usurpation et à la tyrannie. Votre conduite et votre langage étaient en contradiction avec ce propos dicté par une coquetterie un peu vulgaire. Je ne m'étonne pas que vous perdiez une parlie que vous dé-

DEUX MOIS DE SEPARATION 2î>l

fendez si iaiblenient. Ce qui est bien inutile, c'est de me déguiser de petites vérités lorsque vous m'en laissez voir d'énormes. Ainsi, au moment où vous remontiez en voiture après le sermon, vous dites que vous poussiez le ressentiment contre le jeune homme jusqu'à refuser d'apprendre son nom. Ce n'est pas par colère, Melcy, c'est par respect pour votre aventure, dont vous avez craint de détruire le charme en affublant votre héros d'un nom. Vous ne vouliez pas déflorer vos impressions, et je suis fâché pour le mérite de l'histoire que votre plume n'ait pas tracé le dessin de ce sentiment tout féminin. Mais peut-être vous avez poussé le scrupule jusqu'à craindre de le profaner en m'en parlant. L'imagination d'une femme engendre beaucoup de ces riens fugitifs dont les couleurs resteraient aux doigts si on s'avisait d'y toucher. La fleur doit être grande à l'heure présente, et va sans doute offrir à nos yeux l'arbuste si vert et si beau d'un nouvel amour. Je vous en félicite, Melcy; c'est fort heureux pour vous, puisqu'il est avéré que l'ancien amour n'était plus qu'un vieux chêne dont les racines tombaient en poussière.

Je ne vous demande pas si vous avez deviné quel

est le héros de mon histoire. Je n'avais pas l'intention de vous cacher que c'est moi. Mais pourquoi dites-vous que les dénoûments de nos deux aventures ne se ressembleront pas? Est-ce que vous auriez piévu la fin de la mienne? S'il en est ainsi, je m'incline devant la profondeur de votre sagacité. Le conte de la dame blonde et du passant désœuvré peut s'achever en deux mots.

Lorsque cette petite dame m'eut appris son nom, elle me fit un salut et s'éloigna. Le soir venu, je délibérai un instant pour savoir si je devais aller chez elle. Je me figurai aussitôt un intérieur de province, un mari manufacturier, comme ils sont tous ici, des enfants, un ménage, une famille vivant au milieu d'idées étroites, des habitudes mesquines, de vieilles gens adonnés aux jeux de caries et pleins de préjugés contre Paris et ses habitants. Une plus ample connaissance ne pouvait que nuire au souvenir agréable du matin. Je déchirai la carte de visite de ma petite dame, et à présent j'ai oublié le nom et l'adresse. Celle rencontre piquante me restera dans la mémoire comme la réalisation d'un chapitre du Voyage seniiinentalf et je m'en liens là. Si vous avez prévu celte

fin, Melcy, vous avez dit avec raison que nos deux conclusions seraient différentes.

Mes affaires se sont terminées comme je le désirais en arrivant ici, c'est-à-dire mal et promptement . Avec des sacrifices, j'ai gagné un temps dont je n'ai plus que faire à présent. Je pourrais partir ce soir; mais à quoi bon me presser? Ne vaudrait-il pas mieux prendre la route de l'Italie que d'aller cherclier ce qui m'attend à Paris?

Lorsque je songe aux beaux instants de nos amours, où tout devenait bonheur et plaisir, où les sensations se multipliaient en nous par l'échange, comme ces images répétées à l'infini par deux miroirs qui se regardent, je me fais une idée du charme que vous trouvez déjà sans doute à voire nouvelle liaison. Lorsque je sens la folle envie de lulter contre cette puissance qui vous entraîne loin de moi, et que rien ne saurait arrêter, je comprends combien la moindre chimère enfantée par le cœur résiste à l'évidence que la raison nous montre eu vain.

Vous disiez que nous manquions tous deux de ces élans spontanés qui brisent les glaces. A quoi me serviraient aujourd'hui les brusques retoiu's et les

mouvements impétueux de l'âme? Vous ne m'aimez plus : tout est dit par là. Le mal est sans remède ; je vous souhaite de trouver dans votre amant ce qui manquait en moi. Adieu.

I)K Ml l.r.Y A MAURir.F..

Paris, '2^ mai 1«

J'apprends que vous êtes à Paris depuis près d'une semaine. Je vous ai envoyé à Lyon une lettre qui est sans doute parvenue dans cette ville après votre départ. Je désirerais vous parler une fois encore, quelles que soient vos résolutions. Vous me trouverez chez moi demain, à l'heure où il vous conviendra de venir.

La persuasion que le mal était sans remède ne diminuait en rien le désespoir de Maurice. Il avait un de ces caractères expansifs dans la joie et concentrés dans la douleur, dont on ne sait pas toujours les peines, môme ceux qui les ont causées. Son parti était pris de faire nn loni^ voyage, lorsqu'il reçut le dernier billet de Melcy. Sans comprendre quel motif avait encore son infidèle poiu* désirer le voir, il se rendit à ses ordres.

S'il Ji'eût été fort ému lui-même, il eût sans doute remarqué le trouble qui agitait Melcy lorsqu'il parut devant elle. Un livre qu'elle tenait lui échappa des mains; mais elle le poussa du pied sous un meuble, dans l'espoir que Maurice ne verrait pas ce mouvement. Elle avait mis à sa toilette et dans l'arrangement de sa coiffure une recherche extrême, et gardait un maintien composé. Maurice, voulant se placer à la même hauteur, se redressa sur sa cravate, et tous deux se trouvèrent alors dans les meilleures conditions pour avoir une conférence inutile et pour ne rien dire de ce qu'ils pensaient.

— Permettez, madame, dit Maurice, que je vous félicite de l'état florissant où je vous vois. Il n'y a rien de tel qu'un nouvel amour pour épanouir Ja beauté d'une femme. Si j'en juge par celte parure diplomatique, vous allez m'annoncer en audi(^nce solennelle que vous nppartenez à un autre, et m'olîrir cette amitié de rigueur dont on gratitie les amants honoraires.

— Ce n'est pour rien de tout cela (|ue je vous ai fait venir, monsieur, ré|)()n(lit Melcy d'un air glacé, le eiosais, il n'y luiiriiii instant, ai)|)arleiiir encore

DEUX MOIS DE SÉPARATION eut)

à quelqu'un ; mais je vois à votre langage que je suis plus libre que je ne le pensais.

— Que m'apprenez-vous là, madame? Est-ce que l'aventure de la cathédrale n'a pas eu le résultat ({uc vous paraissiez souhaiter ?

— Elle a eu, monsieur, la fin que j'étais résolue, dès le premier jour, à lui donner.

— Contez-moi donc cela, je vous prié, dit Maurice etl déguisant un mouvement de joie sous les apparences de la simple curiosité, lé rne rappelle que votl? avez interrompu votre récit au moment où le jeune hotilme voiis déclarait sdn amour et où le doux regard de vos yetix faisait pîressenlir une répon.^e favorable. Vous n'aviez plus qu'un mot à ajouter poui cohipléter l'histoire, et j'ai pensé que vous avie;^ sousentendu ce mot, afin de l'épargner à mes oreilles.

— Cette explication vous convenait apparemmoni, puisque vous l'avez adoptée sans réflexion : mais il n'est rien arrivé de semblable. J'ai répondu au jeune homme que puisque l'entraînement des circonstances et la rougeur qu'il avait surprise sur mes joues avaiehl trahi mon secret, je voulais le lui dire tout enlier. Là-dessus, je lui appris que, malgré vos nédigences

et mes raisons de me croire abandonnée, je vous aimais encore ; que jamais je ne prendrais mi amanl par dépit, et que si je rompais avec vous, j'en aurais fmi avec l'amour pour bien longtemps, sinon pour la vie. J'ajoutai que je regrettais vivement qu'il eût trouvé dans mes paroles quelque sujet d'espérer de me plaire, et que cette imprudence serait une leçon et un remords pour moi. L'accent de la conviction est toujours compris. Le jeune homme a vu clairement qu'il ne devait conserver aucun espoir. Je lui ai laissé la permission de venir chez moi pourvu qu'il eût le bon goût de renoncer à ses poursuites; mais il a jugé à propos de briser entièrement, et je ne l'ai pas revu, ce qui me met plus à l'aise.

— Et vous n'avez pas eu, comme toutes les femmes en pareil cas, le désir de le rappeler le lendemain?

— Si je ressentais pour lui autant d'amour que j'ai (le colère contre vous, monsieur, ses affaires seraient meilleures.

— Et moi, Melcy, je me borne au chagrin de vous perdre sans y mêler de la colère. L'amour s'en va comFue il vient. Je vous pardonne, parce (ju'il ne servirait à ii<Mi (U' vous Uùro (l»s reproches.

— Dites que vous seriez fâché de rien changer à l'état des choses. Peut-être avez-vous raison. Du caractère dont nous sommes, il nous faudrait ti ois mois [)our nous remettre de la secousse. Nous avons tous deux des torts. Votre amour est si orgueilleux, que vous iriez à l'échafaud comme le maréchal de Biron, plutôt que d'implorer une grâce dont vous n'êtes pas digne. Vous me garderiez éternellement rancune d'une aventure dont l'issue a prouvé que je vous aimais. « Un autre a pu concevoir un moment l'espoir de lui plaire, diriez-vous ; la maîtresse de César ne doit pas être soupçonnée. » Vous n'ouhlieriez jamais cette phrase qui vous a frappé dans une de mes lettres : « Je veille sur votre bien, mais non sans le défendre; je ne conseillerais à personne de jouer ce jeu avec une autre femme. »

— Et vous! s'écria Maurice, vous arracherait-on par mille supplices l'aveu que cette phrase est un crime en amour? Me menacer ainsi dans ma conliance, n'était-ce pas commander à César de souj)çonner sa maîtresse? Oui, de là vient tout le mal. C'est vous qui avez porté le premier coup à notre bonne harmonie; vous le savez bien, et pourtant

:^02 DEUX MOIS DE vÉPARATîON

VOUS périrez plutôt que d'en montrer du repentir. Melcy baissa la tête sans oser répondre, car eUe sentait la justesse de ce reproche ; et en effet, elle serait morte plutôt que d'avouer sa faute. On voyait à l'état de sa physionomie qu'il n'y avait plus de sa pari aucune chance d'un bon mouvement. Maurice fit plusieurs fois en silence le tour de la chambre, et reprenant, par un effort inouï, une apparence de sang- froid, il eut la sottise de dire avec un air dégagé :

— L'aventure de Notre-Dame était piquante; il est vraiment dommage que le dénoûment ne réponde pas au début.

— Je suis curieuse , répondit Melcy, de tenter jus- (ju'où vous pousseriez cette affectation. Voulez-vous, dans l'intérêt de l'aventure, que je lui donne une autre conclusion? Il en est temps encore. Je pourrais écrire à ce jeune homme de revenir.

— Le détour est adroit. Écrivez-lui , madame: nus^i bien, vous en mourez d'envie...

Melcy se lova, rouge d'impalience. Elle prit une pliuno, et se mil à écrire en prononçant d'uni» voix brève chaque mot que sa main traçait :

«. Monsieur,

ï) Si vous n'aviez emporté une mauvaise opinion que de mon esprit, je vous la laisserais; mais vous seriez en droit de dire que j'ai joué cruellement avec votre repos. Le cœur a besoin de ménagements, et je crains d'en avoir manqué avec le vôtre. Je sens que j'ai plus do bonté que je ne vous en ai témoigné. Il m'est pénible de penser que vous ne me rendrez pas justice, et je désire vous revoir pour que vous me connaissiez telle que je suis. »

Ce fut le tour de Maurice à froncer les sourcils pondant que Melcy pliait ce billet avec la précipitation do la colère.

— Allez-vous réellement envoyer celle Icllro? dil-il avec agitation.

— A l'instant môme.

Le billet étant cacheté, Melcy s'approcha de l.i ciiominée pour prendre le cordon d'une sonnetlo. Maurice se plaça devant elle.

— Vous ne l'enverrez pas ! s'écria-t-il. Pas devant moi, du moins. Attendez que je vous aie quittée pour jamais.

— Non, monsieur, c'est par votre ordre que cette lettre est écrite ; vous la verrez partir.

Melcy étendit la main pour sonner; mais Maurice, lui passant tout à coup les deux bras autour de la taille, la souleva de terre et l'emporta ainsi à l'autre extrémité de la chambre.

— Vous avez un cœur implacable, dit-il; on ne peut pas trouver l'occasion de vous demander grAce. 11 y a longtemps que je serais à vos pieds , si chaque mot qui sort de votre bouche n'était pas une nouvelle cruauté. Vous voyez que je suis au désespoir de cette rupture, et vous feignez de croire que c'est moi qui la désire! mais je no jouerai pas plus longtemps celte misérable comédie. Je ne vous laisserai aucune excuse. Poursuivez seule votre rôle. Apprenez de moi que cet amour superbi; (jui rougirait de témoigner un regret ne mérite pas le nom (ju'il porte. C'est vous qui m'avez persuadé que mon cavuv était plein d'orgueil; je n'en ai pas, Melcy, et poui- vous le prouver, me voici à vos genoux. .If nous ;iime plus (juc jamais; je .suis

prêt à me reconnaître coupable de tous les torls cjue vous voudrez. Que m'importe lequel de nous a raison? Je ne vois plus qu'une chose : vous voulez me retirer votre amour, et je meurs si je vous perds. Satisfaites votre colère, pourvu que je vous conserve. Mais si vous comprenez tout ce que j'ai souffert, n'êtes-vous pas assez vengée? Quelles que soient mes fautes, j'en suis bien puni, Melcy: j'allais m'èloigner avec l'air de l'indifférence, et j'avais la mort dans le cœur.

A mesure que Maurice parlait ainsi , le visage de Melcy devenait plus sombre ; mais c'était contre ellemême que son mécontentement se tournait. Elle était d'autant plus touchée du retour de son amant qu'elle se sentait incapable d'un entraînement pareil.

— Ahl je te plains! poursuivit Maurice avec exaltation; je te plains de ne pas connaître le plaisir de pardonner ; de ne pas savoir puiser dans le mal qu'on t'a fait l'espérance d'être aimée davantage ; de ne pas savoir élever l'amour au-dessus du reste , et lui faire dans ton âme un char de triomphe que les autres passions suivent comme des esclaves. Mais je vois que tu m'aimes, Melcy, et qu'une fausse honte le

mi DKUX MOIS DE SÉPARATION

retient encore. Surmonte-la; (Jue peut craindre la lierté? Veux-tu que je m'humilie davantage devan! elle. Oublions cette querelle et jurons de n'en jamais parler. Je ne ferai plus comme l'ingrat Biron , mais bien comme l'honnête Sully» qui n'était pas coupable et qui pourtant implorait le pardon de son roi.

Maurice, un genou en terre, couvrait de baisers les mains de sa maîtresse. L'amour triompha enfin de l'orgueil dans l'àme de Melcy. Elle jeta ses bras au cou de son amant, et ce mouvement dont elle se croyait si éloignée ne lui coûta pas un grand effort. Depuis lors, Maurice et Melcy rivalisèrent de soins pour éviter ces brouilleries fondées sur des riens.

Puissent leurs amours demeurer longtemps sur ce pied !

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