‹ La bavoletteChapitre 8 sur 12 · ET DD PASSANT DESCKDVRB · texte numérisé non relu

ET DD PASSANT DESCKDVRB

Un bon garçon qui avait des contrariétés de plusieurs sortes parcourait un matin la ville de Lyon pour se distraire. Le soleil resplendissait sur les quais; le vent d'est en modérait l'ardeur, et les bouquetières, installées au coin de chaque rue, répandaient dans les airs le parfum agréable des violettes.

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Dans une autre disposition d'esprit, l'étranger aurait admiré avec plaisir l'animation de cette grande cité laborieuse, l'élégance et la multiplicité des ponts de fer, l'aspect étrange de la rive droite de la Saône, où les maisons, mêlées aux rochers, témoignent d'une lutte contre une nature rebelle qui n'a pas encore cédé la victoire à l'homme ; mais notre jeune homme avait des inquiétudes qui l'empêchaient de remarquer tout cela, et quand même il eût été sur le clocher de Strasbourg, il n'y eût rien gagné, tant ses ennuis lui tenaient au cœur.

Comme il marchait lentement, une petite dame passa devant lui et le toucha légèrement à l'épaule avec son ombrelle. 11 releva la tête, et aperçut une taille mince et ronde, un pied fin qui se posait bien et se relevait furtivement, de manière à donner envie de le saisir entre deux doigts. La mise de la dame était simple, mais fraîche et printanière, et toute sa personne avait un air vif et mignon qui faisait plaisir à regarder. En pressant le pas , l'étranger s'assura qu'elle avait en outre des yeux bleus très-brillants, une bouche dessinée exprès pour le sourire, et les cheveux d'un blond cendré. Cette remarque une fois

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laiic, il ne s'en occupa plus, et se plongea de nouveau dans ses tristes réflexions, sans regarder seulement quelle route suivait cette jolie personne.

Après avoir ainsi parcouru la distance d'environ trois cents pas, l'étranger s'arrêta machinalement devant la boutique d'un parfumeur. Il y trouva sa petite dame qui marchandait, à l'un des comptoirs, un objet de toilette. Il entra dans la boutique et s'en fut à l'autre comptoir, où était une fille toute jeune avec des ongles fort propres et un air engageant.

— Que servirai-je à monsieur? dit la grisette.

— Je n'en sais trop rien, mademoiselle. Donnezmoi, par exemple, du savon.

— Monsieur désire-t-il du savon végétal?

— Qu'entendez-vous par là?

— C'est, répondit la lîlle avec assurance, du savon superflu composé avec des plantes végéiales.

— Ah ! dit l'étranger avec sang-froid, des plantes végétales! Ètes-vous bien sûre, ma chère, qu'on n'en a pas mis d'autres dans ce sublime savon?

— Monsieur peut acheter cela de confiance.

— C'est qu'il faut prendre garde aux plantes qui

ne sont pas végétales; il suffirait d'une seule pour tout gâter.

— Dans une maison comme celle-ci, monsieur peut croire qu'on ne vendrait pas une mauvaise composition.

— J'accepte donc votre savon, puisque vous m'assurez qu'il n'y entre aucune plante non végétale.

La petite dame, qui avait achevé ses emplettes à l'autre comptoir, venait d'entendre cette conversation. Elle souriait du flegme de l'étranger et de la naïve ignorance de la grisette. Pour voir si la mystification irait plus loin, elle s'approcha doucement; dans sa physionomie pétillaient l'esprit et la malice.

— Monsieur, dit-elle, c'est un préjugé que de ne vouloir admettre que des herbes végétales. J'ai du savon composé avec des plantes minérales, et je vous assure qu'il est supérieur à tons les autres.

— .Te me doutais de cela, répondit l'étranger. Vous me rendez un vrai service, madame; il faut absolument que je trouve du savon minéral.

La grisette ne manqua pas de prendre fait et cause pour sa marchandise ; elle déclara formellement (luc les plantes minérales ne valaient rien, et qu'elle

n*en vendait pas. Une vive discussion, à ce sujet, s'engagea entre elle et le clialand. La petite dame en riait de bon cœur ; mais elle pensa tout à coup que c'était assez, et, faisant une légère inclination de tête, ello se dirigea lentement vers la porte. L'étranger courut à elle pour s'opposer à sa retraite.

— De grâce ! dit-il , afm de confondre l'obstination de la marchande, ayez la bonté, madame, de lui montrer votre main; je veux qu'elle juge de l'excellence du savon dont vous vous servez.

La dame revint en hésitant jusqu'au comptoir, puis elle ôta un de ses gants.

— Vous voyez , reprit le jeune homme, combien ces ongles sont brillants, combien cette main est blanche et douce. On ne peut plus douter de la supériorité des plantes minérales sur les autres. La question est approfondie ; mais ce que tous les savons et les aromates du monde ne sauraient donner, c'est la délicatesse des contours, la finesse des formes, et la physionomie qu'on voit dans celte main ; car je prétends qu'on peut tirer une foule de déductions sur le caractère et l'esprit des gens en examinant les mains aussi bien (|ue le visage.

— Monsieur est partisan de Lavater?

— Oui, madame, et ce système me semble si ingénieux, que je le découvrirais avec peine en contradiction avec la vérité.

— Alors, vous mettez un peu de complaisance à le trouver dans le vrai.

— J'en conviens; mais, cette fois, j'ai la persuasion qu'il ne m'a pas trompé. Vous avez sur la main des fossettes qui répondent à celles de vos joues ; le bout des doigts, qui se relève avec coquetterie, s'accorde avec les coins retroussés de votre bouche. Les mouvements sont agiles, adroits et précis; ce qui indique un caractère ferme, un jugement sain et un esprit délié.

— Que de choses dans le bout de mes doigts!

— Tout cela y est bien, madame. Il existe pourtant un article important sur lequel la ligure et la main ne trahissent rien : c'est celui du cœur. J'ignore si vous l'avez tendre ou cruel, indilTércnt ou passionné.

— La nature est juste en ne donnant pas les mêmes indices sur le cœur que sur le reste; c'est un chapitre qui ne regarde pas la foule. On a tous les

jours affaire à notre caractère et à notre esprit, tandis que trois ou quatre personnes au plus connaissent notre cœur, et celles-là n'ont pas besoin des petits renseignements de la physionomie.

— Vous m'expliquez en deux mots une chose dont je ne me rendais pas compte. Je croyais Lavater incomplet, et je sens qu'il s'est arrêté au point où finissent les droits de l'observateur. Je renonce donc à pénétrer plus loin, et je m'en tiens à la haute opinion que vous m'avez donnée de votre caractère et de votre esprit.

— Puisque vous n'avez plus d'observations à faire, monsieur, je vous dis adieu.

— Encore un mot, je vous prie, madame : il m'est arrivé cent fois d'offrir comme aujourd'hui aux dames que je rencontrais l'occasion de passer un quart d'heure agréable; voici la première fois que je trouve de la sympathie, et que je vois la plaisanterie acceptée avec bonne grâce. En conscience, madame, ne nous connaissons-nous pas mieux que si le premier sot venu m'eût conduit à vous par la main pour vous dire mon nom? En prenant part à ma savante dissertation sur le savon végétal, vous avez montré une aimable sim-

plicilé, à laquelle je dois un moment de vif plaisir. Soit que les coutumes anglaises nous aient faussé le naturel, soit qu'il faille une combinaison rare de la gaieté avec l'esprit et l'absence de prétentions, je n'ai jamais rencontré aussi heureusement que ce matin. -Permettez-moi donc, madame, de faire plus ample connaissance avec vous. Je suis étranger, j'habite Paris, et je me trouve à Lyon en passant. Fiez-vous à votre coup d'œil pour croire que je suis un homme qu'on peut recevoir chez soi. Mon désir de vous revoir ne va pas au delà d'un sentiment très-honnête que personne n'oserait blâmer, et si par la suite il m'arrive d'être amoureux de vous, il ne vous sera pas plus difficile de vous défaire de moi que d'un autre.

— Il serait dommage, répondit la dame, que les suites de celte conversation fussent une leçou pour moi qui m'obligeât de retenir ma langue à l'avenir.

— Ce serait dé[)loiable en elfet, mais cela n'aura |)as lieu, et je regretterais longtemps qu'une connaissance aussi bien entamée restât suspendue faute (l'une Naine formalité.

— Eh bien 1 soit, conniiissons-nous.

La dame ouvrit un jielil portefeuille, d'où elle

lira une carte de visite qu'elle remit au jeune homme, et sur laquelle était écrit le joli nom suivant...

Shéhérazade, voyant les premiers rayons du jour, interrompit son récit en cet endroit, et remit au lendemain la suite de l'histoire de la dame blonde et du passant désœuvré.

Vous voyez, Melcy, que Lyon ou Paris, les tours de Notre-Dame ou les quais de la Saône, c'est tout un : le grand point pour avoir des aventures, c'est que l'esprit y soit disposé, c'est d'être en veine sympathique. On peut encore y arriver par résolution et parti pris, lorsqu'on croit par exemple sa maîtresse infidèle, qu'on en ressent du dépit et qu'on veut lui rendre ce qu'elle vous donne.

Mais faites-moi savoir si ce conte vous plaît et s'il faut le poursuivre. Je désire en avoir votre avis. Ne me dites pas de mal de ma petite héroïne, car je la tiens pour une créature adorable. Pour répondre au dernier mot de votre lettre, je ne vous fronce point les sourcils. Puisque vous assurez que vous m'aimez encore, je ne dis pas non. Quant au\ preuves d'amour que vous me promettez, j'en suis aussi curieux

que de la suilo de votre histoire. Je vous baise un million de fois les mains, comme disait Henri IV à Corisandre.

DE MELCl A MAURICE.

Pari», G mai 18.

A merveille, monsieur le narrateur! aventure pour aventure ! conte pour conte î Le vôtre ne le cède en rien au mien. Il est aisé de prévoir que cette petite personne, qui entre si vite en conversation avec les jeunes gens, ne sera pas farouche pour l'étranger désœuvré. Nous savons que les hommes recherchent beaucoup les femmes peu cruelles ; de là vient sans doute votre estime pour l'héroïne adorable

de votre histoire. Je vous attends au dénoûment ; quand je le connaîtrai, je jugerai l'ouvrage en deux mots. Je reprends mon récit :

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