La beauté dans la nature et dans l'art
« Ces choses sont devenues si simples,... elles sont maintenant si élémentaires, quon nous fera peut-être un reproche de les répéter. »
Houzeau, l'Etude de la Nature.
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La cause des phénomènes naturels échappe à notre pénétration.* Formes et couleurs, dimensions, proportions, évolutions, comme la vie et la mort, sont les produits d’une force que les études de l’homme ne parviendront peut-être jamais à analyser. La vitalité et le mouvement remplissent l’univers ; l’éternelle transformation
des choses obéit à des lois ; mais ces constatations de faits nous laissent relativement ignorants. Ce qui nous est connu est infime, comparé à ce qui nous reste à connaître. Quels mystères dans la plante qui croît, dans la fleur qui se développe, se colore, se parfume, dans les myriades de feuilles dissemblables, quoique de la même espèce, dans l’innombrable famille des plantes et des arbres, dans l’incessante poussée de tout ce qui a sève ou sang ! Le désert est peuplé comme les forêts ; la vie palpite dans les airs comme dans les océans. Partout la matière en travail procrée; partout les êtres dégénèrent et meurent. Des milliards d’astres sont lancés par volées énormes dans l’infini. Ce spectacle grandiose, qui nous remplit d’admiration, d’extase et d’épouvante, nous laisse à la fois humbles et irrités. Faudra-t-il disparaître avant d’être entrés plus loin dans ces prodiges, avant d’avoir dévoilé ces mystères? Lorsque mille
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années nouvelles seront tombées dans le gouffre de l’éternité, nos successeurs auront-ils surpris d’autres secrets? Seront-ils plus près de la grande vérité qui doit nous faire toucher du doigt les espaces sans limites? Leur intelligence aura-t-elle percé ces ténèbres opaques, qui nous cachent d'éblouissantes lumières depuis que l’homme est apparu sur la terre? Auront-ils déterminé les premières notions de la vie ? Se seront-ils rendu compte de la manière dont la nature opère pour composer ce chef-d’œuvre : un brin d’herbe?
Devant ces questions, nous restons impuissants. Le livre de la science a été feuilleté à peine. Nos regards éblouis se sont arrêtés au seuil des espaces terrifiants. Nous n’avons encore que des sensations et des impressions. En astronomie, nous devons nous contenter de calculs approximatifs ; en histoire naturelle, nous en sommes encore aux classifications rudimen-
taires. Nous marchons tout doucement, forcément timides, pour atteindre les horizons sans fin.
Et pourtant, si nous récapitulons le produit du travail des hommes, que de conquêtes depuis quinze ou vingt mille ans ! Partir de rien, de l’ignorance animale, et arriver où nous sommes... L’étape parcourue, semée de martyrs, a une longueur respectable. L’homme primitif ne savait rien ; nous savons quelque chose. L’ambition est venue à mesure, et l’espérance a renforcé notre désir de savoir. A chaque découverte, nouvel élan ; plus on boit à la coupe de la vérité, plus la soif augmente. Les Grecs audacieux n’ont-ils pas voulu escalader la demeure des dieux? Les déceptions ne découragent pas : lorsqu’un coin de l’univers est fermé à l’esprit, on se tourne d’un autre côté, on cherche une voie inexplorée. Le connu s’élargit partout autour de l’homme, pionnier infatigable.
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En attendant que nous ayons l’intelligence plus complète des choses, le dévoilement plus large des mystères, la nature est sous nos yeux comme une fête éternelle d’une infinie variété. Les productions de la vie dans l’espace et dans le temps ont suffi jusqu’aujourd’hui à nous faire prendre patience; notre imagination même, surexcitée par les spectacles qui se déroulent sous nos yeux, nous aide à attendre d’autres révélations au moyen de la science. La contemplation et letude, même incomplètes, de la réalité, nous ont sauvés de l’extase maladive ou du désespoir.
La nature est placide et se laisse admirer; l’univers produit sans cesse dans l’esprit un effarement que ni le calcul ni la raison ne parviennent à calmer. Nous restons en face de deux problèmes jumeaux, le premier tangible et qui s’abandonne à nos curiosités, le second d’une sublimité merveilleuse, offrant à notre pauvre es-
prit un problème dont la solution est impossible, et s’ouvrant comme un abîme sans fond à notre misérable sonde.
La nature est consolatrice. Elle caresse nos impatiences, elle nous désaltère de nos soifs trop ardentes. Nous lui devons nos plus pures jouissances ; elle est toujours prête à nous recevoir quand nous l’avons abandonnée. C’est à elle que nous avons recours après les grandes fatigues de la lutte pour l’existence, après les chagrins et les tourments de nos amours et de nos égoïsmes. C’est la mère qui pardonne et qui ouvre les bras. On ne la trouve jamais dans des dispositions mauvaises; sous tous les climats, elle a des grâces et des enchantements; nos aspirations ne la cherchent pas sans la rencontrer; sur son sein, le cœur humilié déborde, le cœur triomphant s’apaise et jouit en toute sécurité. Un sentiment intime, un lien mystérieux et profond nous unit à elle; la science, comme nos
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propres sensations, nous a fait connaître ce rapport indestructible : nous ne sommes qu’une partie microscopique du grand tout et notre globe n’est qu’un grain de sable dans l’immensité. Nous n’avons la mesure de rien que relativement à nous-mêmes et à notre existence éphémère : de là celte attraction vers l’incompréhensible, et en même temps cette fidélité à la vie et à la nature. Notre effarement devant l’insondable est compensé par nos impressions dans le milieu restreint. Les sensations dans l’espace limité nous consolent à demi de notre impuissance à pénétrer l’espace; et les mouvements de la vie nous font supporter les bornes fixées à notre existence.
l’univers.
L’idée de beauté s’attache à tout ce qui revêt des proportions surhumaines : les distances incalculables, les dimensions colossales, les chiffres qui troublent l’entendement. La lune est séparée de la terre de 96,000 lieues (de 4 kilomètres) ; un millier de lieues n’a rien qui puisse nous étonner, c’est une distance terrestre que nous pouvons parcourir rapidement, et la multiplication par le chiffre 96 ne laisse dans l’esprit qu’une empreinte ordinaire. Mais si nous voulons réfléchir à l’espace qui nous sépare du soleil, qui est approximativement de 37,000,000 de
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lieues, nous restons en arrêt devant cette réalité, qui a de la grandeur. Nous nous représentons difficilement un million de lieues, parce que nous n’avons point de mesure terrestre pour une pareille distance; les 37,000,000 de lieues prennent ainsi un caractère d’énormité que l’esprit admire parce qu’il ne s’en rend pas bien compte. La distance enfin devient en quelque sorte sublime quand on songe que l’espace entre la terre et certaines étoiles est telle qu’il faut à leur lumière plusieurs siècles pour parvenir jusqu’à nous. Or, la lumière parcourt 37,000,000 de lieues en 8 1/4 minutes (4). En poursuivant encore ces problèmes stupéfiants, on en arrive à cette réalité qui domine l’intelligence : que l’in-
(1) Du soleil à la terre. — La lumière des étoiles qui se trouvent au dixième plan dans l’infini, par rapport à la terre, a mis 600 ans à nous parvenir. Elles sont donc à 1,414,341,724,000,000 de lieues de nous. Au vingtième plan, il faut à leur lumière 5,700 ans pour arriver à la terre — 9 fois et demie le chiffre qu’on vient de lire. Enfin, à supposer que la lumière pût faire le tour de notre globe comme si elle était précipitée en ligne droite, elle ferait ce tour huit fois en une seconde.
fini de l’espace est composé d'infrais, comme l’éternité du temps est faite d’éternités.
Les beautés de l’univers sont de cette nature ; les termes manquent aux langues humaines pour les faire bien sentir. Il faut s’arrêter en contemplation, mais non comme devant un fétiche enfanté par nous, et auquel nous avons donné, avec nos formes extérieures, nos défauts et nos qualités. Sans comprendre l’infini et l’éternel, les bornes mêmes de notre destinée et de l’espace où nous nous agitons nous donnent la sensation du grandiose à sa plus haute puissance.
Les astressemés à profusion dans les cieux ajoutent encore à cette sensation ; leurs dimensions se chiffrent par des nombres prodigieux ; leur poids nous écrase; la rapidité de leur course nous donne le vertige. Tout est splendeur dans les étendues et dans les proportions. Lescomètes, dans leur chute affolée vers l’astre qui les attire,